CATECHISME. — MOIS DE MARIE. — ŒUVRES SPIRITUELLES
Ce besoin de faire connaître et aimer Dieu la porta à réunir, chaque dimanche soir, tous les pauvres gens du voisinage, pour leur expliquer le catéchisme. C'était chez l'un d'entre eux, assez mauvais sujet, mais uni à une excellente femme, que se donnait cette instruction, qu'Irma savait toujours proportionner à l'intelligence de son auditoire.
Tous les enfants de M. le Fer de la Motte avaient tour à tour appris à lire dans une grosse Bible de Royaumont qui faisait les délices des plus jeunes, surtout à cause des images qui ornaient chaque feuillet et avaient gravé pour toujours dans leur souvenir les saintes et touchantes histoires de ce volume. Irma pensa que les enfants du catéchisme aimeraient ce livre divin, comme elle l'avait aimé elle-même, et elle voulut le leur faire connaître.
C'était une grande faveur de porter la Bible ; on ne raccordait qu'au plus docile, au plus savant des éco-
liers, qui venait la chercher el la rapporter à la maison. Après rexplication du catéchisme, quand l'auditoire avait été sage, Irma montrait les gravures de quelques chapitres dont elle racontait le texte.
Du reste, elle savait intéresser à la fois les enfants et les mères, tantôt en mêlant à ses explications quelques histoires, tantôt en les questionnant sur les instructions des dimanches précédents. La leçon se donnait au milieu d'un nuage de fumée ; ilfallait porter avec soi la bougie pour s'éclairer, fournir les bancs pour s'asseoir, et encore, pendant les petites vacances données aux écoliers, le propriétaire du logis (qui ressemblait fort au Miron de Louis Veuillot) les employait jusqu'au dernier morceau à faire bouillir sa marmite.
Irma faisait aussi la distribution solennelle des prix du catéchisme ; les récompenses étaient sans doute de peu de valeur, mais elle mettait tant de bonté, tant de grâce dans le petit discours qui les accompagnait et dans sa manière de les offrir, que tous les enfants étaient contents et joyeux ; et s'ils avaient seulement un peu de bonne volonté, elle savait leur inspirer le coût et le désir de s'instruire.
Lacordaire a dit qu'on ne fait du bien aux hommes qu'en les aimant. Irma pratiquait cette maxime sanf la connaître, et si elle opérait tant de bien parmi les pauvres, n'était-ce pas à cause du grand amour qu'elle portait à ces privilégiés du Seigneur?
Elle partageait leur indigence, et le peu d'argent qu'elle pouvait posséder leur appartenait, car elle ne savait rien garder pour elle-même. Elle avait mis à la disposition de ceux qui savaient lire une petite bibliothèque composée d'ouvrages choisis à leur intention, et dont elle augmentait peu à peu le nombre. .
Elle procurait à ceux qui en avaient le temps, et surtout le désir, le moyen de faire des retraites, et pour cela il fallait non seulement nourrir celui qui suivait les saints exercices, mais, quand c'était un père de famille, il fallait remplacer ce qu'il eût pu gagner par son travail, et subvenir pendant une semaine aux besoins de la mère et des enfants. Quand elle n'avait plus d'argent, elle savait se faire aider par ses parents et ses amis ; rien ne lui coûtait quand il s'agissait du bien de ses chers pauvres.
Ils ne se sont pas montrés ingrats, et après une absence de près de deux ans, quand Irma revint chez elle pour quelques jours, tous voulaient la revoir et lui exprimer leur reconnaissance. Elle ne trouvait jamais leur consacrer trop de temps, et prenait tant de plaisir à recevoir leurs visites, que ses sœurs furent obligées de se montrer jalouses pour obtenir une part de ces instants si courts qu'elle devait passer dans sa famille.
Tous les malheureux avaient des droits à l'affection d'Irma, mais elle avait une prédilection toute particulière pour les garçons; peut-être parce qu'à cette
époque ils étaient à Saint-Servan bien plus délaissés que les petites filles. Un de ses plus doux rêves était de former pour eux un orphelinat ; elle en parlait souvent à sa sœur Eugénie, à qui elle voulait confier tout le temporel de cette œuvre et ne réserver pour elle-même que le soin des âmes. Elle écrivait d'Amérique en 1851 :
« Ce vieux, ce cher désir d'avoir une maison pour les orphelins va s'accomplir. Au mois d'août nous aurons nos petits garçons. »
En apprenant le latin, elle se proposait d'enseigner plus tard les éléments de cette langue aux enfants pauvres que Dieu daignerait appeler au sacerdoce.
Sans doute, elle n'aurait eu aucune fortune pour faire face aux dépenses d'un orphehnat; mais, dans sa pensée, ce n'était pas un obstacle. Elle avait en Dieu une confiance entière, absolue, et elle se disait que, s'il approuvait son entreprise, il était assez riche et assez libéral pour en payer les frais.
L'ignorance la plus grande, la misère la plus profonde, voilà surtout ce qu'elle recherchait de préférence. Un jour, elle rencontra un jeune garçon qui réalisait tout ce qu'elle pouvait désirer en ce genre; il s'appelait Jean-Louis. Avait-ii jamais eu une famille? Je ne sais, mais il en avait oublié le nom. Il ne connaissait pas son père de la terre, et personne ne lui avait encore appris à dire: «Notre Père qui êtes aux cieux. » U parcourait le monde en vagabond.
C'était tout ce qu'il y avait de plus grossier, de plus ignorant; enfin, c'étciit pour Irma un vrai trésor, et l'on ne saurait dire avec quelle in^mense joie elle défrichait cette terre inculte. Pour l'instruire plus facilement, elle eût bien voulu le loger chez elle ; mais son père, qui ne désirait pas que l'orphelinat commençât dans sa maison et surtout par Jean-Louis, ne lui permit pas d'y établir son protégé.
Elle accepta ce refus avec une triste résignation, mais sans perdre courage. Par l'entremise de pieuses amies, Jean-Louis reçut une instruction chrétienne qui lui procura le bonheur de faire sa première communion, et il fut placé de manière à gagner honnêtement sa vie. Il n'eut pas le courage de renoncer complètement à son existence nomade; mais, chaque fois qu'il revenait du côté de Saint-Servan, il n'oubliait pas de s'informer de sa première bienfaitrice, dans des termes qui exprimaient toute la reconnaissance qu'illui conservait.
En 1836, le mois de Marie (cette pratique de dévotion si douce et si touchante) n'était pas encore connu à Saint-Servan, sinon dans quelques pieuses familles. Irma voulut procurer à ses pauvres le bonheur de se réunir pour prier et honorer la Mère de Jésus, qui, elle aussi, avait été pauvre comme eux. Elle chercha dans le voisinage la maison la plus spacieuse, pour la transformer en chapelle. Le petit autel qui devait recevoir la statue de la Sainte Vierge
fut orné des plus belles fleurs de la saison. En plaçant des planches sur les quelques chaises du logis, il se trouva à peu près assez de sièges pour asseoir l'assistance, composée de tous les âges de la vie ; car pour avoir les mères il fallait admettre les petits enfants. Irma groupait ceux-ci autour d'elle, après leur avoir fait promettre d'être bien sages. Le sommeil venait généralement les aider à tenir cette promesse. Les plus âgés écoutaient avec une grande attention la lecture, toujours accompagnée d'exemples et d'histoires propres à les intéresser, et répondaient avec respect la prière du soir.
Un des grands regrets de la vie d'Irma a toujours été de n'avoir pas de voix. Elle eût été si heureuse de chanter les louanges du Seigneur ! Un cantique est une prière qui repose l'âme, tout en l'élevant doucement vers Dieu. Un mois de Marie n'est pas complet sans cantiques ; il lui en fallait donc pour réjouir et délasser saintement son auditoire, et pour lui apprendre à chanter les bontés et les grandeurs de Marie. Elle eut recours à sa sœur Cécile et à deux de ses amies, Mesdemoiselles Leroux. Celles-ci, malgré leurs nombreuses occupations et la distance, se firent un bonheur de venir chaque soir lui prêter leur voix, pour faire aimer et honorer la Sainte Vierge.
Bien des années se sont écoulées depuis cette époque ; le mois de Marie a été célébré avec beaucoup plus de solennité : l'auditoire a été plus nombreux, la
musique plus brillante , et pourtant ces premières réunions des pauvres sont restées parmi les meilleurs souvenirs de celles qui les avaient embellies par leurs chants.
Ce regret d'ignorer la musique revint à Irma avec plus de force, quand elle apprit le goût inné des Américains pour cet art et qu'elle songea à passer dans les missions.
Elle tenta près de Dieu et des hommes les plus grands efforts pour se procurer un talent musical. Elle s'exerçait en chantant un cantique au Sacré Cœur de Jésus où se trouvent ces paroles : Aide ma voix à louer ta puissance, etc. etc.; elle les répétait sans cesse d'une voix expirante, étouffée ; mais Jésus restait sourd à cet appel. Elle priait ses jeunes sœurs de lui donner des leçons ; Cécile refusait positivement. Elvire, très jeune à cette époque, se laissa tenter par l'appât d'un joli châle, promis pour récompense; mais lorsqu'elle l'eut gagné, elle se cacha pour ne plus enseigner une si triste écolière. Irma conserva ses espérances et ses illusions jusqu'à Ruillé; là, elles s'évanouirent à jamais.
Ayant accepté de chanter un noël devant ses compagnes du noviciat, elle fut accueillie par de tels éclats de rire, qu'il lui fut impossible, depuis ce jour, de douter de son incapacité.
Quand Irma quitta Saint-Servan, il lui en coûta beaucoup d'abandonner les œuvres pieuses dont elle
s'occupait avec tant d'amour; aussi, en partant, elle les distribua à ses chères sœurs comme de précieux legs, les conjurant de vouloir bisn les continuer pour Dieu et pour elle. Elle écrivait à Cécile :
« Aime un peu notre catéchisme et nos enfants, ils sont à Jésus. Oh ! si tu pouvais les empêcher d'offenser ce bon Sauveur ! Courage , ma chère Cécile, courage !... »
A Eugénie, elle recommande avec instance le mois de Marie des pauvres, et le soin de faciliter à ceux-ci le moyen de faire des retraites.
« Dispose, lui disait-elle, du reste de mon argent pour cette dernière œuvre, procure ce bonheur à Fanchette et à Louison, car je ne vois pas pourquoi les honnêtes gens seraient exclus de ces consolations spirituelles ; mais surtout essaye de faire faire une retraite à Y von (1).
Yvon était un fainéant qui contraignait sa femme à travailler pour lui. «Madame, lui disait-il, qu'avezvous à m'otîrir pour mon dîner? — Hélas! rien, répondait-elle souvent, quand elle n'avait pu suffire à la lâche. — Alors, sortez vite, et alljz chercher du
(1) L'œuvre des retraites se continue à Saint-Servan. Trois fois dans l'année on réunit les hommes et les femmes dans la maison du Rocher, chez les sœurs de Saint-Viacent-de-Paul, et, pendant une semaine, ils reçoivent des instructions pieuses données par un missionnaire, et se préparent à la grâce des sacrements de pénitence et d'eucharistie. Ces retraites procurent un gfand bien dans les âmes et il serait à désirer que chaque personne pieuse les enseignât aux pauvres de son voisinage.
pain, et rappelez-vous que si vous ne me donnez rien, moi je vous donnerai quelque cliose. » Cependant c'était Yvon qui prêtait sa maison pour le catéchisme. Il affirmait comprendre les mystères, mais oubliait facilement les commandements, surtout le septième, et Irma espérait qu'une bonne retraite le convertirait.
Bien des années après son départ, elle s'occupait encore des pauvres de Saint-Servan. « Tâchez, disaitelle, de les soulager cet hiver, ils doivent avoir froid; parlez-moi d'eux et dites à mes bonnes gens que je les aime toujours 1 »
lÈLE DU SALUT DES AMES. — PREMIÈRE PENSÉE DES MISSIONS
Une autre occasion d'exercer son zèle s'offrit bienlùi à Irma. Une Anglaise protestante vint s'établir tout près de sa famille. Elle était veuve, chargée de trois jeunes enfants. Elle paraissait chercher la vérité de bonne foi. Irma, persuadée qu'il suffisait de la lui montrer, l'instruisit avec ardeur des dogmes catholiques. Elle mit à sa disposition livres, traités de controverse, entretiens avec un ecclésiastique instruit. Si elle désirait voir une cérémonie religieuse, elle la eonduisait à l'église. Elle s'occupait aussi de ses enfants, les entourant de soins et de prévenances.
En même temps, elle s'intéressait à une jeune femme qui, mariée à un homme impie, avait perdu insensiblement les croyances religieuses dans lesquelles ses parents l'avaient élevée. Par ses visites» ses conversations, les lettres qu'elle lui adressait, Irma rappelait à sa mémoire les vérités de notre
sainte religion et s'efforçait surtout de la lui montrer attrayante, consolante et aimable. Chez Madame Foote, elle s'attaquait à l'esprit; chez l'autre, elle parlait au cœur. Cette dernière fat conquise facilement; mais Irma s'aperçut qu'en frayant avec les catholiques, Madame Foote, loin de chercher la lumière, n'avait d'autre but que de les amener à partager ses erreurs anabaptistes.
Si ses relations avec cette dame n'obtinrent aucun succès, elles lui furent utiles à elle-même, en contribuant à sa vocation religieuse. EDe a dit souvent depuis que, si elle avait gagné cette âme à Dieu, elle n'eût probablement songé qu'à continuer son petit apostolat parmi les protestants de son pays ; mais que l'obstination de cette femme lui avait donné la pensée d'aller vers ces âmes qui ne sont pas venues à Jésus-Christ parce que personne ne le leur a fait connaître, qui soupirent après la vérité et ne demandent qu'à voir la lumière pour la suivre. Néanmoins, ses projets ne furent pas d'abord la conversion des protestants, mais des sauvages.
Cette première inspiration lui avait été donnée par M. Carret, missionnaire apostolique qui, vers 1834, était venu réclamer, en faveur de sa pauvre mission, la charité de la France. Avant de quêter à Saint- Servan, il fit un discours pour exposer la misère de ses sauvages. Certes, il n'était pas éloquent ; mais il paraissait si saint, il parlait avec une telle conviction
il y avait tant d'onction dans cette voix qu'il traînait en chantant, qu'il remua les cœurs et probablement les têtes, car beaucoup de jeunes filles voulaient partir pour les missions. M. Carret reçut d'abondantes aumônes, puis toute cette ardeur qu'il avait excitée disparut avec lui, et Irma, qui, moins que les autres, avait manifesté ses projets, fut la seule à les conserver dans son cœur. Elle en parlait seulement alors à M. Cardonnet, et elle demeurait en paix, bien décidée à suivre la volonté de Dieu, dès qu'il la liii ferait connaître par son directeur. Celui-ci ne se prononçait pas : il attendait les moments du Seigneur, l'implorant dans la prière, afin de connaître s'il demandait d'Irma le sacrifice de sa patrie et de sa famille.
Ne voulant pas s'en rapporter à son propre jugement, il approuva la pensée qu'elle avait eue de consulter sur sa vocation le Père Besnoin (1), qui donnait à Saint-Servan la station du carême. Irma causa longuement avec lui, elle lui fit connaître ses pieux désirs.
Le Père Besnoin l'approuva beaucoup de renoncer à se marier ; il l'engagea à s'employer de tout son pouvoir à procurer la gloire de Dieu, et termina en lui disant : « Vous irez dans les missions convertir les petites (( sauvagesses, » paroles qu'Irma grava profondément dans sa mémoire.
(1) Le Père Besnoin, dont il sera souvent parlé, était un Jésuite fort instruit, un peu original et âgé.
Depuis ce jour, toutes ses pensées se concentrèrent sur un seul but. Aller chercher au delà des mers ces pauvres sauvages .privés de tout secours spirituel ; leur apprendre à connaître Dieu, leur faire aimer le Sauveur Jésus, tels étaient les projets qui enflammaient son zèle ; mais, ne voyant pas par quel moyen elle pourrait quitter la France et traverser l'Océan, pour arriver au but de ses désirs, elle continuait à les renfermer dans son cœur.
Il semblait bien impossible en effet qu'une jeune fille de son âge songeât à aller exercer son zèle si loin de sa famille et de son pays, dès lors qu'elle ne sentait aucune vocation pour la vie religieuse.
Irma était remplie de déférence et de soumission pour ses parents dans tous les actes extérieurs de sa vie; mais elle gardait une grande indépendance d'esprit et de volonté. Tout assujettissement lui était pénible, et même elle supportait difficilement la régularité de la vie de famille. Quand elle sortait pour quelques bonnes œuvres, il lui en coûtait beaucoup de rentrer pour l'heure des repas, bien qu'elle fût exacte à le faire.
« Que j'aimerais, disait-elle quelquefois, à ne me mettre à table que quand j'ai faim, à me coucher seulement quand j'ai sommeil, et à porter toujours un même vêtement ! Que les moutons sont heureux! Dieu les habille pour l'hiver; les hommes les dépouillent de leur toison quand vient Tété, et ils n'ont jamais
besoin de songer à leur toilette. J'ai espéré longtemps que les hommes consentiraient enfin à choisir une forme de vêtement qu'ils conserveraient toujours ; mais, en lisant dans les psaumes cette parole de David : «Vous les changerez de forme comme un man- « teau, » je vois que cet usage est si vieux que j'ai bien peur qu'il ne subsiste encore longtemps après moi. »
C'était surtout cet esprit d'indépendance, qui, en éloignant Irma de la pensée de la vie religieuse, semblait mettre un obstacle invincible à ce projet d'aller gagner des âmes à Dieu dans les pays infidèles. Mais Celui qui lui avait inspiré ce désir devait aussi lui procurer les moyens de le réaliser.
Le premier évêque de Vincennes (Indiana, États- Unis), Monseigneur Brute, sacré en 1834, n'avait occupé ce siège que bien peu de temps. La vie s'use promptement dans les missions; et ce saint et vénéré prélat avait prodigué la sienne pour conquérir des âmes à Jésus-Christ. Un autre Breton, M. de la Hailandière, après avoir, comme missionnaire, évangélisé rindiana, avait été choisi pour remplacer Monseigneur Brute.
Il venait, en 1839, recevoir à Paris la consécration épiscopale, et, avant de retourner en Amérique, il cherchait en France des collaborateurs et des secours pour tant d'œuvres à créer dans un nouveau diocèse • où rien n'était encore solidement établi ; son prédé-
UNE FEMME APÔTRE gy.
cesseur étant si pauvre, que lui et ses prêtres manquaient souvent des choses les plus indispensables à la vie.
Irma connaissait beaucoup la famille de Monseigneur de la Hailandière, et elle recueillait avidement tous les détails donnés par lui sur ces pays lointains, où il y avait tant de bien à faire, tant d'âmes à éclairer et à sauver.
Elle écrivait à Mademoiselle Elvire Payan : « Ma chère amie, M. de la Hailandière, le missionnaire, est venu hier soir à la maison. Il nous a parlé de son diocèse, de ses immenses travaux. Cécile (la sœur d'Irma) voulait partir tout de suite avec lui.
« Moi, je ne disais rien; mais je pensais que c'est peut-être là que Dieu m'appelle.
« Eugénie rit et ne veut pas me croire; sa gaieté, sa tranquillité me font mal. Pauvre sœur chérie, comme elle pleurera quand je la quitterai! »
Les misères, les souffrances, les privations de tout genre qui composent la vie des missionnaires, loin d'éteindre son zèle, semblaient être un aliment pour l'enflammer.
Dès qu'elle sentit que cette terre de l'Indiana était le heu choisi pour elle par le Seigneur, elle ne songea plus qu'aux moyens à prendre pour y arriver.
M. Cardonnet était un ami du nouvel évêque de Vmcennes; il lui parla d'Irma, de ses désirs, de ses ' projets, et celui-ci, qui souhaitait vivement voir de
bons catholiques s'établir dans son diocèse, accepta avec satisfaction de l'adjoindre aux religieuses qu'il espérait alors emmener avec lui au mois de juillet de cette même année.
Elle-même rendait compte de ses démarches préliminaires à Mademoiselle Elvire Payan :
« Je viens d'entendre M. de la Hailandière; il nous a prêché l'Amérique; c'était plutôt une conversation qu'un sermon. En sortant de l'église, je suis allée chez Madame B..., où je l'ai retrouvé et M. Cardonnet avec lui. Ses pressantes exhortations à le suivre en Amérique n'étaient plus une plaisanterie, et je ne riais pas en l'écoutant.
« Une heure après, j'ai vu ces deux messieurs •dans le jardin, et je suis allée les rejoindre. Ils parlaient de moi! Oh Dieu! quel instant! Quoi! quitter tout ce que j'aime, et si subitement ! Comment le demander à mon père? Comment en parlera ma mère? Et il voudrait m'emmener dans trois mois! L'abbé Martin (1) part avec lui et vingt autres prêtres. Ma bien-aimée Elvire, je suis heureuse ici, parfaitement heureuse, aussi serait-ce pour Dieu seul que j'abandonnerais mon bonheur de France. Dieu! oh! il vaut bien quelques larmes, quelques brisements de cœur. »
Dans ce premier projet, Irma ne devait prendre au-
(1) Monseigneur Martin, mort évôqu^de Natchitoches en 1873.
DNE FEMME APÔTRE Qi
cun engagement religieux. Elle eût accompagné les sœurs comme auxiliaire, se réserrant de voir si plus tard, elle se sentirait ^>pe\ée à faire partie de leur congrégalioû.