A MADEMOISELLE ELVIRE PATAN
« J'ai eu deux longues conversations avec le Père Besnoin; jamais je n'avais entendu de semblables paroles. Quel avenir il m'a annoncé !
« Des hommes méchants, étrangers de mœurs et de langage ; seule au milieu du monde, seule au milieu de la solitude ! La France à deux mille lieues de moi; le ciel devenu d'airain pour m'exauceret me secourir; la Foi, l'Espérance et la Charité s'échappant de mon âme ; ma réputation peut-être flétrie par d'infâmes calomnies; la faim, le froid, la chaleur, etc.
« — Eh bien, ma fille, me dit-il, voulez-vous encore « partir?... — Oui, mon père.
« — C'est bien, courage ! mais il faut que vous soyez «brisée, rompue, anéantie, écrasée entièrement, « ajouta-t-il, si Dieu vous destinée faire le bien. »
« Je l'avoue, ma chère Elvire, que je crains bien plus les désolations de l'âme que toutes les misères de l'exil; que toutes les douleurs de l'absence. Ne plus savoir si l'on aime Dieu, si l'on croit encore en lui ! Oh I c'est affreux rien que d'y penser ; qui aura pitié
(1) Mademoiselle Elvire Payan était la sœur d'Angélina.
de moi alors ? Mon Dieu, ce sera encore vous. Je ne sentirai plus votre main puissante, mais elle me soutiendra cependant.
« Lorsque je rentrai dans la chambre de ma mère, j'étais si pâle qu'on voulaitme faire prendre de l'eau de fleurs d'oranger. Mon sang ne coulait plus dans mes veines, tant ces paroles étaient terribles pour la pauvre et si faible nature.
« Soiige donc qu'il lisait mes pensées dans mes yeux et me les répétait ensuite I II me gronda d'avoir des regards si langoureux, une tête si penchée ; il me fit marcher devant lui, me redresser, le regarder avec des yeux d'homme. Il ne faut plus être une pauvre petite femme. Grandissez, maintenant, soyez homme, soyez homme par-dessus et avant tout, répéfait-il vivement.
((Que n'étais-tu là, toi, pedt homme tout façonné! comme je pensais à toil... Prie pour moi. Je veille pour t'écrire, mes sœurs sont couchées. Sœurs bienaimées, dans quelques jours je ne les verrai plus !
(( A Rennes, j'ai cherché au cimetière la croix qui indique la tombe d'Angélina. Je pleurais, je meurs comme elle. Je meurs à mon pays, à ma famille, à mes amies, à ma jeunesse, à mes souvenirs ; je meurs. Mon âme vit, et, pour me rapprocher de mon amie, je dois tendre vers Dieu; je suis à lui, que puis-je craindre? Cependant?
Je gémis, je suis triste et mon âme soupire. Je veux partir.
UNE FEMME AEÔTRE 71
C'est un autre pays-qu'elle appelle et désire. Je veux partir!
Oa s'aveugle en suivant un rayon de Jumière.
Pourquoi partir ?
Ton cœur n'est-il pas né dans ce coin de la terre?
Pourquoi partir?
L'hirondelle entrevoit les clartés de l'aurore,
Et veut partir.
Le soleil qui m'attire est bien plus doux encore.
Je vais partir.
La fleur doit croître en paix dans un étroit espace.
Pourquoi partir?
Les pieds qui vont trop loin ne laissent nulle trace.
Pourquoi partir?
Pour porter l'Evangile aux rives infidèles.
Je veux partir.
L'Espérance et la Foi me donneront des ailes.
Je veux partir (l) !
Dieu, qui proportionne toujours ses grâces aux sacrifices qu'il demande, savait adoucir, par ses consolations intérieures, la peine qu'Irma éprouvait à se séparer de sa famille ; aussi elle écrivait à son amie mademoiselle Marie le M...