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MORT D IRMA

On a pu remarquer, en lisant les lettres d'Irma, que ses pensées se tournaient sans cesse vers le ciel, et, comme elle le disait si bien, la mort ne lui semblait pas une séparation, mais le retour dans la patrie.

Le jour de l'Ascension, elle écrivait à sa mère :

«Comment ne pas vous écrire aujourd'hui, ma bien-aimée mère, aujourd'hui que ma pensée est Sj près de la vôtre ? car elles sont tournées vers notre trésor, et notre commun trésor est au ciel. Je me sens si près de Vous que je ne puis m'empêcher de vous parler; il est vrai que vous savez bien ce que je veux vous dire, car vos yeux comme les miens sont dirigés vers notre belle patrie. Oh! pourquoi Jésus ne nous prend-il pas avec lui ? pourquoi nous laisse-t-il encore sur la terre ? Notre tour viendra; encore un peu de temps à souffrir pour lui, et tjuisil nous prendra comme il a pris mon père. Aujourd'hui il est là avec notre cher Sauveur. Ayez cette assurance, ma mère, elle plaira au bon Dieu; plus nous espérons en lui, plus nous honorons son cœur.»

Malgré son ardent désir du ciel, sœur Saint-François n'aurait pas voulu prier Dieu d'abréger sa vie

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sans l'agrément de sa supérieure." Ma mère, lui avaitelle dit, peu de temps avant l'arrivée de sa sœur en Amérique, quand Eivire sera ici, j'espèi-e que vous ne permettrez de partir. » Ce consentement, comme jn le suppose, ne lui fut pas accordé et défense lui ■iat faite de renouveler sa demande.

« Je ne crois pas qu'elle ait sollicité cette grâce, écrivait plus tard la mère Théodore. Elle ne l'aurait pas fait sans ma permission, et elle savait qu'elle ne l'aurait pas obtenue. Elle était nécessaire à mon existence et n'aurait voulu, pour rien au monde, me causer la douleur de la voir mourir. » Vivre loin de Dieu était sans doute son plus grand sacrifice, et son plus vif désir était de se réunir à lui ; mais elle était trop généreuse et pensait trop peu à elle-même pour prier Dieu de hâter l'instant de sa mort. Loin de là, dans sa dernière maladie, on l'entendait dire à Notre-Seigneur : a Non, mon Jésus, non, pas encore, laissezmoi vous faire aimer sur la terre ; laissez-moi souffrir pour vous. »

Au moment choisi par Dieu pour exaucer, sinon les prières, du moins les désirs d'Irma, rien ne semjjiait annoncer sa fin prochaine; au contraire, au commencement de janvier (1856), sa santé, toujours si délicate, semblait meilleure que de coutume. Une des sœurs qui était éloignée d'elle depuis assez longtemps la félicitait, à son retour, sur son air de gaieté et de santé. « Il y a bien des années, répondit-elle, que ja

unl; fi:m.mk apôtre oDo

ne m'étais sentie aussi bien que je me trouve en ce moment. Je ne sais ce qui arrivera par la suite, mais Dieu le sait. »

Oui, Dieu savait que bien peu de jours devaient s'écouler avant celai qui terminerait sa vie; mais lais- ' sons la sœur Marie-Joseph donner les détails de la maladie et des derniers instants de celle qui lui était si chère :

« Le mardi 22 janvier, ma sœur Saint-François descendit plusieurs fois pour me voir peindre. Elle sortit même dans la cour, et je crois qu'elle j eut froid, car, dès Je lendemain matin, elle fut prise de violentes douleurs de rhumatisme dans le côté, le cou, l'oreille, etc. Elle avait des crampes très fortes et com'me une sorte de tétanos. Le samedi suivant, elle désira se confesser et communia en viatique, sa faiblesse ne lui permettant pas de rester à jeun.

«Notre mère me dit le lundi (28 janvier), lorsque je revenais de la messe : « Ma fille, je trouve ma petite (( sœur Saint-François en danger, Si nous n'obtenons « pas de transpiration, elle ne guérira pas. » Irma prenait des poudres de Dover; mais il fallait la faire consentir à-rester couverte, ce qui la gênait beaucoup; cependant, pour faire plaisir à notre mère, elle s'v soumit tout de suite.

« Afin d'obtenir de ce remède le résultat qu'on désirait, toutes les postulantes étaient en prières dans la

chapelle. Tour à tour, sans interruption, l'une d'elles récitait le chapelet pour notre chère malade. Après quelques heures d'attente, une transpiration abondante vint nous donner l'espoir de sa guérison, et, pour la première fois depuis six jours, elle put être changée de linge et de lit.

Peu après, je restai seule avec elle ; ce fut alors qu'elle commença à parler à Notre-Seigneur, J'étais cachée derrière un fauteuil et j'entendis ses tendres soupirs : « 0 Jésus, mon Jésus, je vous aime ! ô mon doux Jésus, combien je vous aime ! Allons, pensaisje, je vais savoir, ma chère petite sœur, comment vous faites « votre méditation. » Après tout, ce ne sera pas bien difficile, si vous répétez toujours la même chose. Mais ce n'étaient pas les mots : 0 mon Dieu, c'était le ton avec lequel elle les prononçait ! Et quand elle recommença : « Jésus, ô mon divin Jésus ! Jésus, mon amour I » j'allai cacher mes larmes près de la cheminée, demandant à Notre-Seigneur s'il ne l'entendait pas. Une de nos sœurs entra pour peser de la quinine; j'observai que pendant les dix minutes qu'elle resta dans la chambre, sœur Saint-François était demeurée silencieuse ; mais aussitôt après son départ ; « Jésus, mon Jésus, que vous êtes *bon! 0 « mon Dieu, si telle est la terre, que sera le ciel? 0 « ma mère delà Salette, je vous aime ! Jésus, vous sa- « vez que je vous aime autant que je peux aimer 1 »

Je craignais qu'elle ne se fatiguât à tant parler et

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j'allai chercher mère Théodore. « 0 ma fille, me dit- « elle je suis très inquiète, ma sœur Saint-François « me dit être bien, très bien, et son pouls est si fré- « quent que, si je ne la connaissais pas aussi ner- « veuse, je lui ferais donner l'extrême -onction. — Mais « dis-je, ma mère, si le Seigneur voulait faire un « miracle? Quand vous êtes malade, elle vous empêche « bien de mourir : qui de nous donc aura sa foi pour '( la sauver? — Hélas ! répondit notre mère, ne voyez- « vous pas que Dieu lui met dans l'esprit qu'elle est « bien portante, afin qu'elle ne lui demande pas une « guérison qu'il n'aurait pas voulu refuser à sa « prière? C'est un fruit mûr pour le ciel. »

Avant de continuer le récit de la sœur Marie-Joseph, peut-être dois-je l'interrompre ici pour faire une observation. La mère Théodore dit, dans une de ses lettres, que les crises pendant lesquelles sœur François - Xavier se livrait à ses transports d'amour de Dieu pouvaient être appelées des extases; mais il n'est pas assez certain qu'elle ait conservé dans ces moments l'usage de son intelligence pour que l'on puisse y voir l'intervention divine. Ce que l'on peut dire, c'est que ces crises mettaient à découvert les trésors d'amour renfermés dans le cœur d'Irma et rappelaient à la mémoire ce qu'elle-même écrivait à la mort de son père : « Notre Seigneur a pour l'àme agonisante des consolations inconnues aux autres états de la vie. »

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Laissons maintenant la sœur Marie-Joseph poursuivre son récit :

« Ce même soir, lundi, j'étais allée me coucher. La sœur Julie devait passer la nuit près d'Irma, lorsque vers dix heures cette sœur accourt dans ma chambre: «Vite, vite, venez, ma sœur François est très mal.» Je descends en tremblant et je la trouve, ô ma mère, les deux mains jointes, les bras élevés vers le ciel, jetant des cris à se briser la poitrine : « J'y crois, ô mon Dieu, «j'y crois; vous l'avez dit. Combien est grand le bon- « heur réservé à ceux qui vous aiment; j'y crois, mon « Dieu, j'y crois 1 Je suis au ciel, je suis au ciel, je suis « au ciel ! » élevant toujours la voix. Je me dis : son cœur va se briser, elle va s'y rendre. « Je suis au ciel, « je vois Dieu, je vois Dieu I Oh ! que c'est beau, je vois « Dieu! — Eh bien, ma sœur, lui dis-je, adorez-le - « en silence. «Mais elle ne m'écoutait pas : « Je suis en ' « Dieu, tout est en Dieu ! 0 ma bonne Mère, ô Marie, je ' « vous vois, que vous êtes belle ! » J'essayais en vain de la calmer. « 0 mon Dieu, dit-elle tout à coup, ne « suis-je donc pas morte? Si telle est votre volonté^ « que je revienne sur la terre recommencer à vivre, à « soulMr, à mourir, même à aller en enfer pour votre « amour; j'y consens, ô mon Dieu! Quand vous vou- « drez et comme vous voudrez; mais j'irai au ciel, je «l'aurai, j'y crois, j'y crois! » Heureusement notre mère arriva et lui ordonna de se taire. Elle me permit de la veiller. Une ou deux fois, elle me demanda:

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« Puis-je parler? ai-jela permission?» Je lui dis que si cela n'était pas absolument nécessaire, il fallait mieux garder le silence ; elle le garda.

Le mardi, vers cinq heures, elle m'envoya chercher notre mère : « Oh ! lui dit-elle, ma sœur Marie-Joseph ■ « voulait m'empêcher de crier, mais je ne le pouvais «pas, je voyais Dieu et le ciel 1 Oh ! comme c'était « beau ! » Et, comme j'approchais en ce moment, elle me dit : « Vous y viendrez aussi avec notre mère. »

«C'était la fête de saint François de Sales, j'allai communier pour notre chère malade. Une voix me disait intérieurement : Ne demanderas-tu pas l'extrême-onction pour ta sœur, elle si attentive à faire recevoir aux autres les derniers sacrements? J'envoyai chercher le Père Corbe, qui lui proposa de l'administrer. «Non, mon père, lui dit-elle, je suis bien. «Mais ayant ensuite compris que notre mère la trouvait en danger, elle demanda elle-même l'extrême-onction. J'allai l'embrasser et lui donnai son gros crucifix sur lequel elle a fait son marché avec Notre-Seigneur, lui promettant de travailler et de souffrir pour lui, et recevant la promesse du ciel en échange. Hélas ! je la trouvais assez mal pour penser qu'elle allait mourir, et j'attendais encore un miracle I

« Le lendemain, elle demanda encore à parler à not re

mère: « Je vous ai raconté, lui dit-elle, ce que j'avais

« vu l'autre jour, mais je n'avais pas fini. Notre-Sei-

/ « gneur m'appela par mon nom : « Irma, me dit-il, me

« montrant le ciel, tout cela sera pour toi ; oui, tu « l'auras, mais pas encore !... » — Ah! s'écria notre mère, quel bonheur ! vous ne nous quitterez pas, ma chère enfant! — Oui, il me dit : «Tu resteras encore « dans cet état un jour ou deux, et puis le ciel sera à « toi, pour toujours! »

«Aussi répétait-elle dans son déhre : «Pour toujours, « ô mon Dieu, et pour si peu, pour si peu! tant de K bonheur pour si peu! »

« Dans ses instants de grandes souffrances, elle se calmait instantanément dès que notre mère prononçait le nom de Jésus. « 0 mon Jésus, répétait-elle, que « vous êtes bon ! C'est vous, c'est vous-même qui « venez me consoler, me soutenir. 0 mon Dieu! que je (t suis heureuse! Cœur de mon Jésus, que je suis heu- « reuse ! »

« Elle me dit, ce mercredi 30 janvier: « Je souffre « beaucoup, je crois que je vais mourir. Mes pauvres « postulantes, si bonnes filles, je n'ai pas pu leur « parler, et j'avais tant de choses à leur dire. Et nos « chères petites filles de l'académie, pauvres en- « fants !...» C'est le seul instant où elle ait parlé de sa mort et il passa comme un éclair.

« Le jeudi, elle eut un tel affaiblissement que notre mère fit assembler la communauté et réciter les prières des agonisants. Elle éprouva encore un instant de mieux ; mais bientôt l'anéantissement recommença. Toutes les sœurs vinrent l'embrasser, on lui plaça en

tre les mains sa croix et la formule de ses vœux. Pendant tout ce temps, je la soutenais entre mes bras ; mère Théodore récitait des prières. Vers trois heures, ses yeux appesantis se tournèient vers le ciel et j'attendais encore son dernier soupir quand notre mère, dit : De profanais ! »

Elvire ajoutait encore :

« Au milieu de tant de chagrins, je n'ai pas

cessé d'être heureuse ; oui, heureuse de vous avoir quittés, d'être venue en Amérique, de soigner ma chère sœur François-Xa\1er, de rester près d'elle représentant la famille, heureuse surtout d'entendre sortir de ses lèvres les torrents d'amour divin qui, comme des laves brûlantes, débordaient de son cœur embrasé. Elle avait demandé pour moi l'amour des souffrances, et vous pensez bien que la douce résignation que j'ai sentie tout le temps n'a pu me venir que d'en haut. C'est moi qui lui ai fermé les yeux. Même après sa mort, elle était encore jolie ; sa figure était si douce et en même temps si digne ! Ses mains jointes tenaient la formule de ses vœux ; à ses pieds, nous avions placé une couronne de roses blanches. Tous les habitants du village sont venus la voir ; les protestants ont réclamé la même faveur.

((Notre mère eut un crachement de sang; mais bien qu'elle m'eût dit, peu de jours avant, qu'elle suivrai! de près ma sœur Saint-François, je suis restée calme entre les mains de Dieu. »

La mère Théodore écrivait à Madame le Fer:

« 5 février 1856.

« J'ai peine à croire que nous l'ayons perdue. Je me trouve comme sous l'influence d'un rêve pénible. Toutes, nous éprouvons ce même sentiment. Ce coup, terrible pour toutes nos sœurs, l'est surtout pour moi, et il ne me semble pas devoir y survivre. Il m'est impossible de dire ce que je sens.

« Quelle était belle lorsque, dans une sorte d'extase, elle parlait à Notre-Seigneur!... Ses traits, sa voix, toute sa personne paraissait angélique. Le ciel semblait déjà sa demeure, et je compris qu'elle allait se réunir à son bien-aimé. Je fis à Dieu mon sacrifice. Je croyais qu'il m'aurait coûté la vie; mais si mon cœur est resté ferme sur l'autel de l'holocauste, je aens pourtant qu'il est brisé, »

Et plus tard elle disait :

«Mars 1856.

«t La nuit et le jour, Irma est présente à mon esprit; cette pensée ne me distrait pas de Dieu; il semble au contraire qu'elle m'élève au-dessus du monde; jamais la terre ne m'avait paru si petite et ses affaires plus indignes d'occuper un cœur fait pour Dieu. L'effet que sa sainte mort a produit est admirable ; même de saints jésuites en ont ressenti une grande augmentation de ferveur. Elle fait encore aimer Notre-Seigneur après avoir quitté ce monde, et

je voudrais pouvoir vous envoyer quelques-unes des lettres que nous avons reçues depuis trois semaines. »

Elle ajoutait ;

« Pauvre mère, sa vie, depuis seize ans, n'avait été qu'un acte continuel d'amour; cet amour ayant acquis tine force immense a enfin brisé les liens qui tenaient son âme captive ici-bas. Comme je vous l'ai déjà dit, c'est son accès d'amour qui l'a tuée. Quelle mort ! Oh ! non, ce n'est pas une mort, mais bien plutôt le commencement de la véritable vie. »

Vers la fin de l'année, le supérieur de la communauté, le bon Père Corbe, écrivait à Madame le Fer :

« Je conçois aisément combien vous devez aimer à parler et à entendre parler de notre sainte sœur François-Xavier, votre bien-aimée Irma. Outre la nature qui réclamait pour elle toute votre affection de mère, son esprit et ses talents, son âme si pure, son cœur si bon, la faisaient aimer de tous ceux qui la connaissaient. Nous l'avons, pendant longtemps, disputée au ciel par nos prières. Mais, hélas! trop tôt encore, d'après nos vues humaines, le divin Époux a pris près de lui l'épouse qu'il chérissait et qu'il avait enrichie de tant de grâces. Son esprit est demeuré parmi nous et anime toujours les compagnes qu'elle a laissées. Sa mémoire vivra longtemps à Sainte- Marie; pour moi, je ne l'oublierai jamais. Je lui parle, je l'écoute, et il me semble que j'entends ses réponses. A.insi je passe mes jours, dans l'illusion sans doute,

mais c'est une illusion qui fait du bien. Elle me rappelle plus vivement son souvenir, et son souvenir excite toujours à la vertu, à l'amour de Dieu et au désir du ciel. »

Je terminerai par quelques lignes que la sœur Eudoxie, maîtresse des novices à Ruillé, adressait à une des sœurs d'Irma, à Saint-Servan :

« J'ai reçu avec un saint respect le voile béni de ma bonne Saint-François; je le regarde comme une relique de celle qui l'a porté. J'ai toujours présents à mon souvenir les nombreux sujets d'édification qu'elle nous a donnés lorsqu'elle était parmi nous; j'aime à les redire à mes postulantes pour les animer à la ferveur et à l'amour de leurs devoirs.

« Jamais, depuis que je suis maîtresse des novices, je n'ai trouvé une âme si forte, si généreuse, et je puis dire si privilégiée. J'espère qu'elle n'oublie pas làhaut l'intérêt que je lui ai porté et qu'elle tâche de m'aider maintenant à remplir une mission dont ellemême a connu les difficultés. »

MORT DB LA MBRB THBODORB. — • élAT PRiSBIfT DE LA RELIGION CATHOUQUB DAMS l'iNDIANA

Nous ne quitterons pas Sainte-Marie- des-Bois sans consacrer quelques lignes de souvenir à la mère Théodore,, cette amie si dévouée, cette mère si tendre de la sœur Saint-François. A la mort de celle-ci, la bonne supérieure écrivait à M. l'abbé Benoit:

« Ce qu'elle m'a dit et que je vous confie en secret, c'est que je dois bientôt la suivre. Oh! si je la suivais en effet! Mais non, jamais je n'aurai ses vertus; jamais je n'aimerai comme elle. Obtenez -moi de faire pénitence et de supporter la perte de ma fille chérie avec joie et amour, afin que je sois moins indigne d'elle. »

Dieu ne prolongea pas longtemps la séparation

de celles qui avaient été si unies sur la terre. Deux

^mois environ après la mort d'Irma, la mère Théodore

fut atteinte d'une grave et très douloureuse maladie.

Elle vit venir la mort et ne s'eSraya pas. Elle resta

souriante jusque dans les étreintes d'une longue agonie, et comme ses filles gémissaient de ses souffrances prolongées: « C'est bien court, mes chères enfants, leur disait-elle, auprès de l'éternité. » Pendant ces semaines d'inquiétudes et d'angoisses, ces pieuses religieuses avaient espéré fléchir le Ciel comme elles l'avaient "fait tant de fois, et obtenir du Seigneur la conservation d'une vie si précieuse ; mais le temps de l'épreuTe était passé.

Le jour du repos et de la récompense était enfin arrivé, et le 14 mai 1856, le Dieu qui essuie les larmes de ses serviteurs rappela à lui sa fidèle servante et la réunit à Irma et à toutes ses filles si chères, qui l'avaient devancée dans la paix du Seigneur.

Cette perte si douloureuse pour toutes les sœurs de Sainte-Marie le fut doublement pour la sœur Marie-Joseph, qui avait reporté sur cette bonne mère toute la part d'affection qu'elle donnait à Irma ; mais la mort des amis de Dieu laisse au fond de l'âme de ceux qui leur survivent une source de force et de consolation : c'est là le propre de la sainteté. Elle grave son empreinte sur la lerre qu'elle a quittée et qui l'a vue s'épanouir.

Partout où passent les saints, Dieu passe avec eux (1).

Elvire écrivait à sa famille :

« Ce n'est pas le chagrin qui l'a tuée, notre mère

(1) Belle parole du curé d'Ars, citée dans la Vie de sainte So» iange, par M. l'abbé Bernard.

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chérie ; n'allez pas croire cela. Non, non, son âme était trop grande, trop généreuse, pour ne pas savoir faire à Dieu le sacrifice de sa fille la plus chère. La grâce de Dieu a plus de puissance que la nature n'a de faiblesse, et elle me disait avec étonnement : « Moi qui avais des « palpitations à la plus légère contrariété, à la mort « de ma chère sœur Saint-François je n'ai pas senti « mon cœur ; il souffre bien, mais il ne bondit pas. » Le Père Corbe écrivait aussi à Madame le Fer : (( Le bon Dieu nous avait fait passer par bien des tribulations depuis quinze ans ; mais ces coups ne semblaient tomber qu'autour de nous ; cette fois, il nous a frappés jusqu'au plus vif du cœur. La mort de notre chère sœur Saint-François n'était que le commencement du sacrifice qu'il avait résolu de nous demander. Il n'a pas frappé dans sa colère, car les deux victimes qu'il a choisies étaient plutôt capables d'ouvrir le trésor de ses miséricordes ; mais, considérées au point de vue humain, nos pertes sont immenses, irréparables... Qu'elle fut grande, la douleur de toutes les sœurs le 14 mai, à quatre heures du matm ! « Lorsque j'entrai dans la chambre, je les trouvai toutes proslernées et comme écrasées sous le coup qui les broyait. Elles se tournaient vers moi, comme pour me demander des consolations. Hélas ! je n'en trouvais aucune. N'étaient-elles pas deux fois orphelines? Depuis que je connaissais la mère Théodore et Irma, je les avais vues toujours zélées, mais toujours

ingénieuses pour aplanir à leurs filles les difficultés de la vie religieuse. L'une, la bonne supérieure, enlevait les épines et les ronces du chemin et ne craignait pas de se blesser pour leur épargner des souffrances. L'autre cueillait gaiement les plus petites fleurs qui s'épanouissent dans ce sentier souvent un peu rude, et en montrait les charmes elles parfums à ses novices. Toutes deux, avec des caractères différents, arrivaient au même but. Toutes deux aussi ont eu les mêmes souffrances, elles les désiraient, et leurs déhces, disaient-elles, étaient d'être sur la croix avec leur bien-aimé Sauveur; ce bon Sauveur les a consolées également par des visions bien extraordinaires qu'on peut appeler des avant-goûts du ciel.

« Rien de plus beau sur leur lit de mort que ces deux saintes religieuses ; leurs visages étaient comme embellis et lumineux. On les eût dites endormies du sommeil le plus doux et le plus paisible, et caressées d'un rayonnement divin. C'est le sort des élus du Seigneur. Le soir d'une bonne vie touche à l'aurore du ciel. Celles que nous regrettons tant ne sont pas perdues pourlacommunauté. Elles prient pourSainte- Marie-des-Bois, et c'est sans doute à leur intercession que nous devons les choix qui ont été faits aux élections, les bonnes dispositions des sœurs et l'excellent esprit qui règne parmi elles. »

Le diocèse de Vincennes est actuellement confié à Monseigneur Chatard, autrefoir' recteur du collège

américain à Rome. Pie IX l'avait désigné pour l'évêché de Vincennes, et, sur son lit de mort, ce vénéré pontife s'informait de l'arrivée de son fils retenu en Amérique pour sa santé. « Très Saint-Père, lui répondit-on, il doit être en route, sur la mer, dans ce moment, et près d'arriver. — Lo credo, lo credo, dit le pape mourant.

Monseigneur Chatard s'était fait à Rome une réputation quasi universelle par la manière affable dont il accueillait les étrangers à son collège. C'est un autre François de Sales, disait-on. Pendant le concile du Vatican, il eut le bonheur de loger vingt évêques, et dans ce nombre Monseigneur de Saint-Palais, dont il devait être le successeur. Il a été consacré le 12 mai 1878, à Rome, par le cardinal Franchi, Léon XIII ayant confirmé la nomination faite par le vénéré Pie IX.

Aprésent, sinoslecteurss'intéressentà cette mission de Vincennes dont ils ont vu les humbles commencements, qu'ils aient la bonté de lire ces dernières pages pour admirer les bontés que Dieu a répandues sur cette œuvre en la faisant prospérer et s'étendre. La famille religieuse des sœurs de la Providence compte deux cents religieuses professes, soixante novices, quarante-trois postulantes. Elles sont réparties dans trente-trois établissements, sans compter la maison mère de Sainte-Marie-des-Bois et les asiles de petits garçons. Ses principaux établissements sont à Evan»ville, Indianopolis, la Fayette, Fortwayne, Vincennes^

Ce bon prêtre, M. Lalumière, qui formait à lui seul le clergé du diocèse lorsque Monseigneur Brute en prit la direction, se voit actuellement représenté par quatre-vingt-trois prêtres séculiers et trente-neuf religieux.

Cette pauvre petite hutte en bois qui servait d'église, mais qui abritait l'hôte divin, a vu surgir sur le sol où elle s'étayait cent cinquante et une églises; trois autres sont en construction; il y a en outre une vingtaine de chapelles oii l'on offre le saint sacrifice de la messe une ou deux fois par mois.

Les enfants qui sont instruits dans les écoles catholiques sont au nombre de vingt mille, et la population catholique s'élève au chiffre de quatre-vingts à quatrevingt-dix mille âmes.

Pendant le choléra et pendant la 'guerre des États- Unis, les maisons des sœurs ont souvent été transformées en hôpitaux et les enfants se trouvaient remplacés par des centaines de blessés et de malades. Plusieurs de ces pauvres mourants ont consolé leurs charitables infirmières par la manière édifiante dont ils ont terminé leur vie. Quand la paix a été rendue à l'Amérique du Nord, partout les enfants ont repris possession de leurs classes. Le pensionnat de Sainte- Marie-des-Bois est un des plus beaux des États-Unis, et, soit pour les bâtiments, la situation ou les études, il pourrait rivahser avec les meilleures maisons d'éducation de France. Une station du chemin de fer qui

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relie Indianopolis à Saint-Louis est affectée uniquement à Sainte-Marie-des-Bois.

Terre-Haute, qui, avant l'arrivée des sœurs en Amérique, pouvait à peine porter le nom de ville, compte actuellement plus de quarante mille habitants. Un superbe hôpital vient d'y être élevé 5 grands frais et confié à la direction des sœurs de Sainte-Marie. Quand Monseigneur de Saint-Palais vint le bénir en juillet 1872, quinze mille personnes assistaient à l'inauguration de ce nouvel établissement. Le bon Père Corbe manquait à cette touchante cérémonie ; au commencement du mois précédent, il était allé recevoir la récompense d'une vie toute employée dans l'abnégation et le dévouement à procurer la gloire de Dieu.

Maintenant, ne pouvons-nous pas répéter les paroles de ce bon Père Corbe et dire après lui : Non, la mère Théodore, la sœur Saint-François-Xavier, sœur Séraphine, sœur Joséphine et tant d'autres, que Dieu a déjà rappelées à lui, n'ont pas cessé de travailler à cette œuvre, à laquelle elles avaient consacré leur vie, et peut-être, par leur intercession actuelle auprès de Dieu, 'contribuent-elles plus à son accroissement que par les travaux et les fatigues qu'elles ont supportés sur la terre.

Partout où la Providence place les sœurs, elles s'ef forcent de faire le bien, soit en affermissant les catho liques dans la foi, soit en éclairant ceux qui n'ont pas encore le bonheur de la posséder.

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Quand on se reporte par la pensée à l'arrivée des six premières sœurs dans la forêt et à leur demeure dans la cabane du fermier Thrall qui les accueillit, on se dit, en glorifiant le Seigneur : Dieu a béni le grain de sénevé, il a poussé des branches, ces branches se sont étendues au loin, et il est maintenant un grand arbre.

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