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NOUVELLE CHAPELLE. — IMMACULEE -CONCEPTION

Ce fut en 1852 que, grâce à la bénédiction du Seigneur, les ressources de l'Œuvre étant plus abondantes, la mère Théodore eul le bonheur de remplacer la petite chapelle, dont les sœurs avaient dû se contenter jusqu'à ce jour, par une jolie église en briques ; Irma rendait compte à sa sœur de la cérémonie de la bénédiction, qui eut lieu en août 1853 ;

A SA SŒUR PÉPA

« Hier, on a reporté en triomphe notre statue

de la Sainte Vierge dans notre église neuve ; si tu l'avais vue, entourée de ses branches de lis! Elle paraissait vraiment heureuse d'être revenue parmi nous. En voyant la belle exposition de fleurs blanches et notre autel si richement orné, nos sœurs étaient bien attendries. Notre chapelle a été bénite sous l'invocation de la Sainte Vierge et de saint Joseph. Deouis

quatre jours, nous n'avions plus Notre-Seigneur. Notre ancienne cliapelle était désolée, le tabernacle était enlevé ; nous étions comme des esprits, errant d'un lieuàunautre, sans savoir où nous reposer. Mais hier, quand Monseigneur a prononcé les paroles de la consécration, notre cher Sauveur est venu habiter dans notre nouvelle demeure. Oh! comme nous avons pleuré ! Il a partagé toutes nos positions, notre cabane, notre maison de planches. A présent, il réside dans notre belle maison de briques; mais sans lui qu'elle eût été triste ! Ma chère amie, tu ne peux pas comprendre notre joie. Pour moi, j'étais suffoquée. Monseigneur et notre Père Corbe étaient bien émus ; M. Audran en a eu la fièvre par l'impression qu'il a ressentie. Ah! c'est à lui, et à nous, enfants de la misère et de la détresse, qu'il appartenait de savourer ce bonheur. Mother Théodore était si heureuse, que je craignais à chaque instant qu'elle n'eût dit son Nunc dimittis. Nous comparions le passé au présent. Il y a douze ans, une petite planche, couverte d'un calicot bleu et sale, supportait une hostie dans une cabane tombante. 0 mon Jésus, que vous êtes bon, que vous êtes bon ! mais que nous sommes heureuses de vous loger un peu mieux I Les beaux chandeliers de \ M. Collet ornaient les gradins, près des vases de Na- / talia remphs des pâquerettes de Cécile et de Joseph. L'aube et l'ornement étaient donnés par Alphonse. Ma sœur Marie-Joseph avait eu le privilège de dou-

hier le tabernacle ; elle dira à ma mère ce qu'elle a fait alors. J'avais peint sur celui de notre vieille église un cœur autour de la serrure et un autre sous la petite colonne : l'un était celui de ma mère et l'autre le mien. Ah ! ils sont bien imprimés dans le cœur de Jésus, nos cœurs à tous. Ma mère doit bien recevoir ■ des faveurs demandées ici. Nos sœurs de la wash hov.se{l), au nombre de sept, ont fait une neuvaine pour elle ; pendant ce temps, les bougies brûlaient devant la Vierge noire donnée par M. Dupont.

« Il y a de vraies saintes parmi ces excellentes sœurs converses. Elles travaillent comme des hommes et prient comme des anges !

« Il faut que je te dise l'immense consolation que Tune d'elles a eue à Noël. Mère Théodore lui annonça qu'elle aiderait à soigner les vaches. « Oh! mère, dit- « elle, j'avais demandé toute l'année cette grâce à « Notre-Seigoeur. J'avais bien envie d'aller dans « retable à cause que Jésus y est né, et c'est le jour « de Noël qu'il m'accorde cette faveur ! »

En 1854, à Sainte-Marie-des-Bois, comme dans tout le monde catholique, on attendait avec une respectueuse impatience la décision de l'Église sur le dogme de l'Immaculée-Conception. Irma, dans ses lettres de cette époque, re\1ent souvent à parler de Marie dont le souvenir lui est toujours présent,

(1) Buanderie.

Ainsi elle écrit à M.Dupontavice en lui parlant de son frère Alphonse, qui avait été son condisciple au séminaire de Rennes :

« Votre petit abbé est bien paresseux, maisila toutde même de bonnes qualités. Le cœur doit lui battre de joie à la pensée de ce qui se passe à Rome. Il me disait dans une de ses lettres : « Sije n'aime pas la Sainte « Vierge autant que je le voudrais, elle sait bien que « je l'aime autant que mon misérable cœur en est ca- « pable. » Il n'a jamais voulu me permettre de demander autre chose à Dieu pour lui, sinon la dévotion envers la Sainte Vierge. « Je m'arrangerai avec elle, me disait- « il ; sois tranquille, celui qui la prie jusqu'à la fin de « sa vie ne périra jamais. »

Enfin, le 10 décembre 1854, Irma écrit à sa mère: «Aujourd'hui nous célébrons la solennité de la belle, la très belle fête de notre Mère sans tache ! Oh ! que je suis heureuse de vivre encore puisque ce sera cette année que cette vérité catholique pour mon cœur le sera pour le monde chrétien. Nous avons beaucoup prié pour vous tous vendredi (8 décembre) ei aujourd'hui... Il me semble que Notre-Seigneur est si heureux qu'il va tout accorder à ceux qui l'invoquent par sa Mère et pour sa Mère. Prier pour la SainU Vierge! Cette grâce nous était donc réservée? Depuis le concile d'Éphèse, les chrétiens n'avaient pas eu à prier pour l'honneur de leur Mère. Elvire et moi, nous

faisions cette réflexion en travaillant à nos fleurs blanches... »

Le 14 janvier 1855, la grande, l'heureuse nouvelle fat enfin connue à Sainte-Marie-des-Bois. Irma exprimait sa joie et son bonheur en écrivant à sa sœur Eugénie :

A SA SŒUR EUGÉNIE « 14 janvier 1855, fête du saint Nom de Jésus. « Marie conçue sans péché!

* Eugénie, lu seras la première à qui je dirai : Réjouissons-nous !... Marie, Marie notre Mère, a enfin obtenu ce titre mille fois désiré de : « Marie conçue « sans péché ! » 0 Marie, je vous rends grâce à cause de votre gloire. Aujourd'hui nous avons appris cette heureuse nouvelle ; les anges et les saints la savaient , il y a longtemps, et vous aussi, vous la saviez. Mais nous sommes si loin !

« C'est le saint nom de Jésus qui nous a apporté ce précieux message. Marie et Jésus! Oh ! qu'il fait bon les aimer ! Et mon père saint Joseph, comme il doit être content! Nous allons allersaluer sainte Anne, car certes c'est un grand honneur pour elle. Ma chère Eugénie, que tu as dû être heureuse, plus qu'heureuse, fière ! Oui, je me sens orgueilleuse jusque dans l'intime de l'âme. Notre Mère à nous est sans tache! Elle a été courue sans péché ! 0 doux article de notre

foi, serons-nous récompensés pour te croire? Non, non, mon Dieu, pas d'autre récompense que notre bonheur présent. Laissez-nous vous remercier, mais ne nous payez pas !

H Hier notre Père Corbe avait lu dans l'Univers la dépêche télégraphique, mais le méchant Père a gardé son secret. J'avoue que je n'aurais jamais pu imiter sa discrétion. C'est ce matin à la messe, après avoir fait un sermon sur l'évangile, après avoir parlé du premier miracle de Jésus fait sur la demande de Marie, de Marie veillant sur les plus légers intérêts de ses enfants, qu'il a annoncé que cette divine Mère était reconnue immaculée par l'Église. Je n'étais pas là, mais une postulante a couru de toutes ses forces pour me le dire. Elvire n'est arrivée que la seconde : je les ai embrassées toutes deux. Et ma mère Théodore, comme elle est contente ! Si tu savais quelle volée elle a donnée à notre cloche I Toutes les sœurs sont accourues dans la chapelle, excepté moi ; puis voilà le Te Deum, l'orgue, les voix de toutes nos sœurs. Au sortir de la chapelle, chaque statue de la Sainte Vierge est ornée, depuis Notre-Dame de la Vallée jusqu'à la vierge de la cuisine. Ce sont des bougies, des fleurs, des couronnes. Puis les postulantes s'en vont chantant des cantiques d'un endroit à l'autre , partout où elles trouvent une image de leur Mère. Une récréation générale est donnée. Au dîner on parlera.

« La sœur Marie-Théodore (I) est entrée dans ma chambre et m'a serré la main en pleurant ; elle était si tremblante, que j'ai voulu la faire se chauffer. « Je « n'ai pas froid, m'a-t-elle dit. — Eh ! comment avez- « vous fait , lui a demandé Elvire, pour entendre ce « qu'a dit Father Corbe, puisque c'était en anglais « qu'il parlait? » Elle a répondu aveclvivacité : « Est- « ce qu'une nouvelle comme celle-là a besoin d'être « dite avec des paroles! Je n'ai rien entendu, mais « j'ai tout compris. » Elle avait été tellement saisie, à cette nouvelle céleste, qu'elle avait pensé s'évanouir à l'église. L'anglais que la Sainte Vierge fait traduire est bien le plus expressif. Marie-Théodore sera une digne nièce de mother Théodore, une vraie fille de Sainte-Marie-des-Bois, une sœur de la Providence.

« Notre mère est sortie, avec nos sœurs, pour faire une visite de félicitation au Père Corbe. C'est bien heureux que je ne fasse pas partie de l'ambassade, car je le gronderais de ne pas nous avoir dit hier son secret; oh non, aujourd'hui je ne pourrais pas le faire, je pardonne tout. Nos sœurs du pensionnat nous arrivent de tous côtés. On rit, on pleure, on s'embrasse. On se réjouit de vivre et on serait heureuse de mourir. On épanche sa joie et on la conserve au fond du cœur.

« Enfin j'ai eu la permission de descendre dans la

(1) La nièce de la supérieure, arrivée depuis peu à Sainte- Marie.

chapelle. Il y avait cinq semaines que j'étais séparée de la vue de l'autel, de la chère rue de l'autel, mais non du Dieu de l'autel, car ce bon Sauveur était venu deux fois me visiter. Quand je suis entrée dans la chapelle, on chantait le Magnificat. A ces paroles : «Toutes les nations m'appelleront bienheureuse », mon cœur s'est ému si fort que j'ai sangloté. Moi qui comptais si bien prier pour vous, pour tous nos bienfaiteurs, pour nos amis de l'Univers, eh bien, je n'ai rien pu dire. Quand je levais les yeux, je voyais le Saint Sacrement exposé dans notre bel ostensoir, audessus de lui la douce image de notre Mère Immaculée. Cette sainte statue, devant laquelle nous avons obtenu tant de grâces, était tout entourée de lumières et de fleurs. Notre autel était resplendissant. Les voix de nos sœurs étaient sans doute aidées par nos amis du ciel, car jamais elles n'avaient si bien chanté! Comme j'aurais aimé à prier pour vous ! Mais je n'ai pu que pleurer pendant la bénédiction, et encore pendant le Te' Deum, que notre Père a chanté de grand cœur.

« Il faut que je te parle maintenant du 8 décembre tu crois peut-être que ce fut un bon jour pour nous; eh bien, tu te trompes, à moins que tu n'entendes par un bon jour un jour rempli de contrariétés, de tentations, de vexations de toute espèce. Le démon, qui avait la tête écrasée à Rome, soulevait de sa queue toute notre communauté. Dans nos annales, nous ne

nous rappelons point qu'il ait jamais fait tant d'efforts pour nous empêcher de fêter notre divine Mère.

« Plus nos sœurs voulaient bien chanter, plus elles chantaient mal; l'enfant de chœur qui devait répondre la messe de notre père n'arriva qu'après l'évangile. Notre père lui-même, qui avait promis de donner des scapulaires, avait oublié son livre où se trouvaient les prières pour les bénir. Les cierges s'éteignaient ou ne voulaient pas s'allumer; nous voulions faire des fleurs bleues et blanches pour notre église, à peine si les feuilles pouvaient s'approcher de la tige, etc. Heureusement le soir arriva. Quand Elvire entra dans ma chambre, je lui demandai ce qu'elle pensait de la journée. « Horrible », me dit-elle. Même question à mot/te?' Théodore, même réponse. Nous nous mîmes à rire, avec des larmes de fatigue dans les yeux. Le diable rugit dans notre forêt, il hurle de rage; que se passe-t-il donc contre lui? Peut-être estil humilié à Rome et il se venge sur nous. Ainsi pensàmes-nous.

« Le 8 décembre au soir, je disais à Elvire : Je voudrais bien savoir comment notre saint-père a passé ce jour, si le démon le tourmente ou s'il a tourmenté le démon. Quand j'ai appris la déclaration de l'Im maculée-Conception, j'ai presque pardonné au pauvre diable tout le mal qu'il nous a fait; il souffrait tant ce jour-là! Oh ! il n'oubliera pas le 8 décembre 1854... »

A. son frère l'abbé elle ajoutait :

« Quelle allégresse 1 quel concert admirable 1 Entends-tu la voix de Notre-Seigneur Jésus-Christ? Elle monte de la terre au ciel, chantant le solo de notre hymne de reconnaissance, pendant que l'Église militante, unie à TÉgUse triomphante, en répète les chœurs dans un accord parfait. »

A SES COUSINBS LE FBR DE CHANTELOU BT A MADAME DES COGNETS

(1853 ou 1854.)

« .. .Elvire et moi, nous nous amusons des grands embarras d'un, dîner, de la grande affaire d'acheter une robe ou un chapeau et nous disons : C'est ainsi que le monde est fait; nous pensions comme cela, quand nous en faisions partie. On s'étonne ici des singuliers sentiments de nos Irlandais, et cependant ils sont bien plus conformes à la foi que ne le sont les nôtres. Nous avons peut-être deux cents familles qui sont employées près de nous à la construction d'un chemin de fer; ils sont enchantés quand leurs parents peuvent mourir pendant qu'ils se trouvent dans le voisinage d'une église. « Que j'avais grand'peur, disait un jeune « homme, que mon père ne fût pas mort cette se- « maine 1 S'il avait vécu plus longtemps, il n'aurait « pas pu avoir le prêtre, ni être enterré en terre « sainte. » Quand le Père Corbe a donné l'extrêmeonction à un malade , en sortant de sa cabane il est entouré par une vingtaine d'Irlandais qui lui disent :

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« N'est-il pas le plus heureux de toute notre bande, « celui que vous avez oint ? Ah ! quelle belle chance « d'aller au ciel I Qu'il est heureux ! S'il avait attendu « à mourir, quand nous aurions été à soixante ou « quatre-vingts milles d'ici, il n'aurait pas eu dô « prêtre ! »

« L'autre jour, sœur Olympiade entendait une Irlandaise dire à sa compagne, qui venait de perdre un petit enfant: « Pourquoi pleurez-vous? Est-ce que « votre fils n'a pas été baptisé? — Oui, il a été « baptisé, et maintenant c'est un ange dans le ciel l (' — Pour aller dans le paradis, il faudra que, vous « aussi, vous deveniez un ange, une sainte, ce qui « vous sera bien plus difficile qu'à lui. Réjouissez- « vous donc qu'il soit mort, pendant qu'il peut si « aisément aller voir Dieu. »

« Ces simples paroles suffirent pour résigner parfaitement la pauvre mère. J'aime beaucoup les Irlandais, malgré leurs défauts : ils tiennent si peu aux choses de la terre et ils ont tant de respect pour les prêtres! Il y a parmi eux des hommes qui ont une telle confiance en Dieu, qu'ils obtiennent des grâces extraordinaires. Il y a quelques semaines, notre aumônier fut appelé pour aller voir un malade à quelques milles d'ici. Il emporta sur lui le Saint Sacrement et partit. Après s'être égaré, il trouva enfin, au milieu de la solitude la plus profonde, une misérable cabane à deux lieues de toute habitation. Là, sur le sol, était un pau-

vre Irlandais entouré de cinq ou six petits enfants. En voyant le prêtre, il s'écria: « Je vous avais bien dit « que je ne mourrais pas sans confession ! J'étais sûr « que mon Dieu viendrait me voir. » Ah ! si, comme ce pauvre homme, nous étions sûrs de la bonté de Jésus, il traverserait les déserts pour s'imir à nous dans nos souffrances.

« Dimanche dernier, le Père Corbe nous fit un catéchisme sur l'extrême-onction, et il nous dit qu'il ne doutait pas que ceux qui la recevaient avec les dispositions de foi de ces Irlandais ne fussent infailliblement sauvés. Il ajouta que quand ils mouraient peu d'instants après avoir reçu l'indulgence de la bonne mort, il était persuadé qu'ils allaient droit au ciel, tant ils ont de confiance dans l'efficacité des derniers sacrements.

« Nous venons d'établir notre dixième mission dans rindiana. Mère Théodore, qui est allée conduire nos sœurs, dit que tous ces pauvres gens pleuraient de joie. C'était la première fois que des religieuses paraissaient à Lanesville. Notre pensionnat va être très nombreux et nous avons bien peu de sœurs. Cette dernière fondation a enlevé tout notre personnel.

«... Les jeunes élèves du pensionnat se conduisent en général très bien. J'ai l'immense consolation de préparer l'une d'elles, âgée de dix-huit ans, à recevoir le saint baptême. Son père, ministre protestant, lui avait inspiré la haine profonde qu'il porte à la religion

catholique. 11 était si ^ûr de sa fille qu'il l'a envoyée à Sainte-Marie. Pendant les premiers mois de son séjour, elle a répondu parfaitement aux vues de son père. Elle ne pouvait entendre un sermon sans se mettre en colère. Elle méprisait toutes les cérémonies religieuses et surtout le sacrement de l'Eucharistie. Un jour, après la messe, elle alla trouver notre aumônier et lui dit : « Croyez-vous que j'irai m'age- « nouiller devant vous pour recevoir un de vos pains « à cacheter ! »

« 0 mon Dieu 1 que vous êtes bon, et que vos vengeances sont miséricordieuses ! Non seulement cette fière protestante s'agenouille et pleure devant nos autels, mais elle a brisé dans son cœur toutes les chaînes qui la liaient au monde : elle est déterminée à se faire religieuse ! Avec quelle assiduité elle vient me répondre ses leçons de catéchisme ! Oh ! elle a déjà à souffrir pour la foi, car les autres élèves, voyant tant de changement dans ses principes, l'accusent de vouloir par là gagner les bonnes grâces des sœurs. Priez pour elle, car si elle persévère, elle pourra faire un bien immense. Vous savez, en France, comme les parents sont heureux le jour de la première communion de leurs enfants; hier pas un n'était là ! pas un ami ! A.us3i était-ce dans nos bras que les petites filles se jetrtient. L'une d'elles me disait :« Il me semble que je ne « suis plus moi! C'est comme si j'étais passée dans le « corps d'une autre personne depuis mon baptême.))

« La pauvre A. D... ne put obtenir de son père la permission d'être baptisée; elle pleura tout le temps de la messe, ainsi qu'une petite catholique, nommée Isabelle, qui n'avait pas été admise à la première communion à cause de son âge. La pauvre petite chercha une consolation qui, pour plus d'une personne, serait une pénitence. Elle alla trouver le Père Corbe à la chapelle et attendit plus d'une heure afin de pouvoir se confesser. « Au moins, disait-elle, je peux faire « quelque chose pour mes compagnes. » Toutes les grandes pensionnaires ont offert pour elle une communion, moi j'ai voulu offrir une confession. Le soir, j'étais avec mes nouvelles baptisées dans le jardin, au bas duquel il y a un petit étang. Les canards sortirent de l'eau. « Oh ! dit une de mes néo- « phytes, regardez, ma sœur, si les canards n'ont « pas l'air plus contents qu'hier, les oies aussi, et les « oiseaux chantent plus gaiement ce soir qu'ils n'a- « valent jamais fait?... » Oh! comme tout semblait leur sourire! jamais les fleurs n'avaient été si belles. Je leur dis que les créatures de Dieu souffrent une espèce de violence lorsqu'elles servent les pécheurs, etc. Je n'eus pas le courage de leur enlever leur illusion! Oh! qu'un jour comme hier fait de bien ! J'ai beaucoup pleuré, mais c'était de joie.

« Vous voudrez bien, chères amies, assurer mon

cousin Léonce de mon affection très cordiale, mes sœurs me parlent souvent de lui. Il orne les jardins

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du Rosais par son goût exquis et il aplanit à nos jeunes gens le terrain de la vertu en leur montrant, par ses exemples, qu'on peut être joyeux quoique fervent chrétien.

Je vous remercie des graines que vous m'avez envoyées, elles se plaisent en Amérique et obéissent au commandement donné le troisième jour de la Création : Croissez et multipliez-vous.

Le père Michel (1) est enchanté d'avoir des fleurs françaises.

(1) Puisque le nom du père Michel revient une dernière fois sous notre plume, nous consacrons quelques lignes à la mémoire et à la mort de cet excellent, homme, chantre de la communauté, humble et fidèle ami' des religieuses de la Providence. Au commencement de sa dernière maladie la sœur François- Xavier pensa à ce bon vieux père Michel et lui envoya dire : « Sœur François-Xavier offre ses souffrances pour vous, elle demande que vous souffriez aussi pour elle quelque petite chose. » Fût-ce l'effet du désir d'Irma, on l'ignore; mais le dimanche suivant le pauvre bonhomme perdit la voix et, à son grand chagrin, ne put dire les vêpres. Ce fut pour lui une véritable mortification, et, lorsque la sœur Mary-Joseph lui demanda : « Père Michel, pourquoi n'avez-vous pas chanté? était-ce que nos religieuses entonnaient mal. — Non, répondit-il, elles n'avaient jamais si bien chanté. Sœur Ambroise et Sœur Séraphine me remplaçaient si bien, que je pensais n'avoir plus qu'à m'en aller en paradis. » Cette inspiration était sans doute uu avertissement et lui fut utile, car il mourut 'pieusement quelques jours après, le dimanche 27 janvier, le jour même que la sœur François-Xa\ier recevait son viatique de voyage-

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Sainte-Marie-des-Bois, 16 août 1855.

A SA MÈRE

«Combien votre douce et religieuse lettre nous a fai de bien; je dis nous, car notre bonne mère Théodore lisait et moi j'écoutais. La nuit qui suivit sa réception, je ne dormis pas beaucoup, je pleurais de reconnaissance et d'amour; le matin, j'avais eu le bonheur de renouveler mes vœux, de voir cinq postulantes prendre l'habit. Oh ! comme dans ces beaux jours on prie pour vous! Vous avez dû sentir le vent d'Amérique, puisse t-il avoir séché vos larmes ! hélas 1 Mais vraiment, ma bonne mère, nous sommes tous des enfants gâtés de la Providence, et c'est une grande pitié que nous n'ayons pas plus de courage pour souffrir les inquiétudes de la vie. Si Dieu veut que quelques membres de la famille soient absents, est-ce là un mal, s'il veut qu'ils soient heureux là oîi il est? Est-ce un -mal?

'< Vous le savez bien, le seul vrai mal, c'est lorsque ces chers absents ne vont pas droit dans le bon chemin, et encore il ne faut pas perdre l'espérance

«Nous recevons souvent des nouvelles d'Europe par les télégraphes, et nous avons dans les Etats-Unis des télégraphes qui vont par l'électricité; dans moins d'une demi-heure on peut savoir les nouvelles qui se [tassent à cinq cents lieues de soi. Chaf^ue particulier a le droit d'user du télégraphe en payant dix centimes [lour chaque lettre de l'alphabet. On parle d'en faire

un qui passerd sous l'Océan. L'autre jour je pensais quelle heureuse découverte ce serait, si on jetait un pont qui allât de la terre au Ciel. En réfléchissant, je me rappelai que Noire-Seigneur avait établi luimême ce pont qui est la Croix. 0 unique chemin ! pourquoi si peu de chrétiens veulent-ils le parcourir ? Nous voulons tous aller au Ciel , .nais sans bouger, sans nous fatiguer, sans nous «Sj^arer les uns des autres, en nous tenant la main, comme pour danser une ronde; la voie est trop étroite pour voyager de celte douce manière, préparez-vous donc chaque jour à quelque départ. Voyez la famille Talabardon comme elle est éprouvée; je vais demander pour vous un parfait abandon, mais priez aussi pour nous, surtout pour la mère Théodore; priez pour elle bien plus que pour moi, car ce qui est donné à la sève retourne avec profit à toutes les branches. «Je parlais hier soir à Elvire de l'envie que j'ai maintenant que vous fassiez votre purgatoire sur la terre, et je lui disais : Pour nous deux, nous serions des lâches si nous allions là; car le purgatoire n'a jamais été destiné aux religieuses. Le bon Dieu nous sépare de tous les dangers du monde, il nous donne mille moyens, non seulement de nous sanctifier, mais encore d'arriver à une haute perfection; ce serait une grande honte si nous n'allions pas tout droit au Para* \ dis. Je laisse à cette chère Elvire à vous parler du ■ baptême d'Almira Drolie, son élève de guitare. Elle

lui a fait une charmante couronne qui a donné mille envies à ses compagnes; bientôt nous aurons deux autres baptêmes. Cette pauvre Mary Joseph était bien attendrie pendant la cérémonie, elle eût voulu pleurer à son aise, mais le petit musicien (l), en la tirant par sa robe pour la faire chanter, ne lui donna pas une minute. Je rendais grâces à Dieu, dans ma petitesse de ne m'avoir pas talentée comme ma sœur; c'est trop gênant d'être bonne à tout.

«Nous nous surveillons mutuellement, Mother T. et moi, pour ne pas témoigner extérieurement trop d'affection à Elvire; tout va bien jusqu'à présent. Cette bonne mère Théodore, elle a toutes les inquiétudes, toutes les tendresses, je dirai même toutes les faiblesses d'une mère; si quelqu'un peut remplacer une mère, ah! c'est bien elle! Comme mon pauvre père, elle fait des actes de résignation pour des choses qui n'arrivent pas. Elle est bien occupée de la bâtisse, le bon Dieu lui a donné tout ce qu'il faut pour édifier. Nos meilleurs financiers avouent qu'elle l'emporte sur eux en affaires. Notre Congrégation n'a pas de dettes; j'ai toujours pour les dettes cette horreur que mon père nous avait inspirée à tous ; à part cela, il n'y a pas chez moi un pouce d'étoffe pour faire une personne d'administration, j'aime mieux être mendiante. — Adieu, bonne mère, avez-vous trouvé ce temps si précieux pour prier et méditer? Autrefois,

(1) M. Hitz.

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VOUS disiez : Quand mes enfants seront g7'ands et

quand les enfants sont grands, Dieu envoie d'autres fatigues, d'autres peines, afin que nous nous détachions de cette terre que nous considérons comme nôtre. Tous savez bien que je n'ai jamais demandé pour vous à Dieu une traversée sans nuages, mais une heureuse entrée de port. Ah ! quand nous serons tous arrivés, quelle joie ! Chacun se racontera ses épreuves et tous remercieront le guide généreux qui les aura fait surmonter. A lui, à notre compatissant Jésus sera la gloire, et à nous la joie et la paix ! »

Nous avons souvent parlé de l'amour ardent que la sœur François-Xavier portait à la très sainte Eucharistie. Nous terminons la série de ses lettres par une prière adressée à Jésus dans ce sacrement (composée très peu de temps après son départ) et par une invocation pieuse qu'elle faisait quotidiennement à Dieu pour la conversion de l'Indiana.

« Parler de vous, ô mon cher Jésus, parler de vous dans le sacrement de l'Eucharistie, est-ce possible ? On dit encore votre naissance sur un peu de paille, votre douloureuse mort sur une croix, parce que naître et mourir, c'est là l'homme sur la terre et vous vous étiez fait homme. — Mais qui pourrait comprendre que votre amour n'eût pas été satisfait par trentetrois années de souffrances?— Certes, mon doux Sauveur, ce n'eût pas été moi qui eût pu vous proposer

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un plus long sacrifice, ni moi, ni aucun homme en ce monde. Il fallait tout votre amour pour inventer un pareil dévouement.

« Que vous nous avez aimés, ô Jésus ! le Ciel ne tous p.ût pas suffi si vous n'aviez pu rester avec nous sur la lerre. — Vous aviez pris notre nature, vous connaissiez notre faiblesse. Vous saviez que nous avions besoin d'un ami dont le cœur pût comprendre toutes nos tristesses, qu'il nous fallait un autre cœur poui soutenir le nôtre si défaillant; mais les amis de c« monde s'en vont, les cœurs cessent souvent de battre à l'amitié et souvent aussi à la vie. — Les hommes sont semblables aux roseaux, ils se brisent sous la main qui s'y appuie et la déchirent.

« Que faire cependant sans refuge et sans amil 0 Jésus, vous vous êtes changé en un peu de pain, et vous vous êtes fait prisonnier avec vos esclaves! Vous leur avez dit : Venez avec moi, si vous souffrez, je vous consolerai, regardez mes blessures, n'ai-je pas souffert aussi?

« Ah ! c'est vous aujourd'hui qui venez consoler ma mère. Il vous semblait demeurer trop loin d'elle, vous vous rapprochez de notre maison. Ce matin vous êtes descendu pour la première fois dans cette petite chapelle de Nazareth qu'on vous a bâtie; là, ma mère viendra vous prier pour moi lorsque le soir sera arrivé. La nuit est si triste pendant l'hiver ; elle sera plus sombre encore pour ma mère, lorsqu'une étoile

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de sa sphère se lèvera sur un autre horizon. 0 mon Dieu, à cette heure exaucez sa prière, et dans ce moment, mon Sauveur, accordez-moi une grâce, c'est une bien grande grâce, cela est vrai, mais je la demande à votre cœur si tendre; eh bien, c'est de consoler ma mère, non pas en me bannissant de sa mémoire, mais en permettant qu'elle vous aime davantage dans le sacrement de l'Eucharistie.

« Que votre amour lui fasse oublier les peines que ma jeunesse lui a causées et qu'elle m'a pardonnées si généreusement,

« Je vous supplie, bon Sauveur, de m'accorder ma demande, je serai si heureuse. Oh ! vous devez cela à ma mère, il me semble; c'est elle qui vous a donné sa fille que vous lui aviez demandée; ce n'était qu'Irma, mais elle l'aimait tant! Oui, mon Jésus, si vous nous aimez d'un amour si profond, nos parents ici-bas nous aiment bien aussi, et pour tous leurs soins, pour toute leur tendresse, je n'ai rien à leur donner. 0 vous qui êtes si riche, faites-leur pour moi un beau présent. Il me semble que vous me dites de choisir dans tous vos biens. Hélas! je ne trouve rien dans tous vos trésors qui puisse leur plaire au prix de leurs enfants. Un seul leur suffirait, j'en connais un seul, mais il est immense. — Faut-il vous le nommer? c'est vousmême, mon Jésus, dans le sacrement de l'Eucharistie. 0 Eucharistie, force des faibles, consolez ma famille, essuyez les pleurs de ma mère, fortifiez mon père,

rendez la joie à mes sœurs, soyez le port de mes frères. 0 vous, patrie des exilés, soyez le Ciel de notre terre, soyez notre bien, notre force, soyez le gage certain de notre réunion éternelle (1). »

(1) On peut dire que les pensées de la sœur François-Xavier étaient constamment tournées vers la sainte Eucharistie, elle y puisait sa force et sa consolation. Lorsque la mère Théodore quitta Sainte-Marie-des-Bois pour aller chercher des secours en France, elle emmenait avec elle une novice, sœur Marie-Cécile. Quelqu'un ayant dit : « Cette jeune Américaine sera bien dépaysée en France, » Irma reprit vivement : « Elle ne sera pas avec des étrangers, elle y trouvera Jésus dans l'Eucharistie. » Cette phrase s'était profondément gravée dans l'esprit de la jeune relieieus» qui nous l'a rapportée plus de trente ans après.

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