FIN
VISITE DE JOSEPH II A M. BETIIMAN.N (Récit d'an employé de la maison.)
Vendredi 20 juin 1777.
« L'empereur d'AIlemagae Joseph II arriva par eau dans le brigantiu de la marine, sans aucune pompe ni éclat quelconque, venant d'e Paris, où il avait observé le plus rigoureux incognito, sous le nom du comte de Falkeustein, ayant toujours logé à l'auberge et refusé toute espèce dhonneur de qui que ce soit
» M. Bi'thmann lui avait fait préparer sa maison pour le rec'evoir. Sa Majesté lui dit, de la manière la plus gracieuse du monde, qu'il ne fût point fâché, s'il le refusait qu'il ne pouvait l'accepter, sans s'exposer à se brouiller avec madame sa sœur, la reine, qui lui avait offert et pressé de loger au château de Versailles, ainsi que dans ses voyages, les maisons royales, soit gouvernements et intendants, mais qu'il avait tout refusé et voulait loger aux auberges, qu'au reste il pouvait compter sur son amitié, et qu'il lui ferait visite dans sa maison. En effet le 22 dimanche matin, sa
Majesté, accompagnée de MM. les comte de Coloredo, Cobe-
nel, et deux on trois autres seigneurs de sa suite, sur les dix heures un quart, vinrent par la porte du jardin derrière la maison. M. Bethmann m'avait posté seul pour ouvrir les portes lorsque Sa Maj esté arriverait.
» J'ouvris la porte, et M. Bethmann le reçut. Lorsqu'ils eurent passé le jardin en entrant au chay, Sa Majesté Impériale conversant toujours avec M. Bethman, je m'approchai de M. Bethmann et demandai d'une manière respectueuse si j'ouvrirais les magasins; l'empereur répondit oui vivement, << je veux voir les magasins. »
» J'ouvris toutes les portes et pris une chandelliï à la main; j'avais l'honneur d'éclairer Sa Majesté. Il fit un nombre de questions touchant le vin et les futailles, à quoi M. Bethmann répondit toujours. Arrivés au lieu où sont 40 foudres pleins, il fit plusieurs questions ; alors je lui dis : Sire, en voici qui sont en ovale.
Réponse : « Oh! je veux les voir! »
11 fut dans la maison, et je pençay que tout était fini et qu'il sortirait par le devant du chartron ; après avoir visité la maison eu haut et en bas et dans la salle où est le portrait de Leurs Majestés Impériales et Royales qu'il fixa, il retourna par le chay.
» J'étais au devant de Sa Majesté ei de ses seigneurs qui l'accompagnaient, pour ouvrir encore les portes. Sa Majesté demanda avoir un fouet, je le lui portai et me dit : « Est-ce là un fouet ? »
Réponse : « Oui, Sire. »
Demande : « Montrez-moi comment vous fouetez ce vin, et dites-moi ce que vous y mettez.
Réponse : « Lorsque c'est du viu rouge, je prans deux blancs d'oeufs de poule ; je les bats ensemble comme qui fait une omelette. Quelques-uns y mettent une petite poignée de sel, pour donner plus de saveur au vins, pour nous, nous ne le faison pas , et après avoir tiré une douzième du vin qui est dans la barrique, Sa Majesté me dit : '< Faites-moi voir vos mouvements.
Je foitai jusqu'à ce qu'Elle m'eût dit: « S'est assés. » Sa Jlajesté voulut savoir comment on fouétait les vins blancs; il fallut lui en faire le détail bien circonstancié, et, à mesure que je parlai. Sa Majesté m'écoutait avec une attention surprenante, ayant ses oreilles et son visage presque sur ma bouche. Il me demanda ce qu'on faisait des lies; si on ne pouvait en faire du brandevin. Je lui répondis que oui.
u Oh ! dit-Elle, je savais bien qu'on pouvait faire de l'eau-de-
vie avec la lie devin. Je lui dis aussi que l'on faisait du vinaigre avec le vin qui procédait des lies, ce qui parut affecter Sa Majesté plus que toute autre chose.
Est-ce, me dit-Elle, qu'on fait du vinaigre ici ? Oui, Sire, lui dis-je, et on en fait de très bon. Elle voulut savoir comment ce faisait le vin muet, comment on préparait la quoUe de poisson pour raffiner le vin hlanc. Enfin cest entretien fut fort long, et je crois que Sa .Majesté resta bien trois quarts d'heure dans le chay, voulant tout savoir, ce qui m'a val lu l'honneur de parler longtemps avec ce grand monarque, qui est la première tête couronnée et le premier souverain que j'avais veu de ma vie. »