GRIMM A MADAME D EI'INAY
« Hélas, ma tendre amie, je vois qu'il est presque impossible que je te rejoigne d'ici à deux ou trois mois. Tu sais de quelle nécessité je suis à Diderot dans ce moment où il est près de donner un livre de la première importance pour lui ' . Ce livre n'est pas achevé. Je lui ai jeté quelques mots sur mon voyage dans le dessein de le presser et de faire avancer sa besogne. I! m'en a démontré les incon-
1. L'Encyclopédie. On voit que Grimm prit une part assez considérable aux débuts de l'ouvrage.
vimients en clcii\ mots, tant par rapport à vous que par rapport à moi ; il m? m'a rien dit que je ne me sois déjà dit confusément, ou pkilôt que je ne me sois efforcé de me cacher. Je n'ai qu'une réponse à tous ces inconvénients, qui sont très réels, c'est que je ne vois pas comment il me sera possible de passer tout Tété sans vous et qu'au lieu de m'accoutumer à voire absence, je la supporte tous les jours plus impatiemment. Sans doute qu'il serait peut-être plus sage d'attendre ici votre retour, mais je ne me suis jamais senti moins de courage pour un pareil effort. 11 faudrait, pour me dissuader de ce projet, que vous puissiez me promettre de revenir bientôt en parfaite santé. Voilà ce qui pourrait seul me donner des forces. Avant de prendre un parti, il faut encore une fois faire expliquer M. Tronchin sur le temps qu'il fixe pour votre retour.
» Je viens d'apprendre, par le plus grand des hasards, que vous avez une obligation très réelle à M. de Francueil dont il a eu la générosité de ne pas se vanter. Il a employé par les sollicitations les plus vives le crédit de son protecteur, le duc de...., en votre faveur contre M. de Lucé, dans le temps de vos discussions d'inlérét. J'étais absent alors, mais j'ai va ses lettres, on ne peut y mettre plus
de chaleur, plus de décence et d'honnêteté qu'il en a mis dans cette affaire.
» On dit que Rousseau est bien malade ; je m'en vais tâcher de pourvoir sous main à ses besoins, avec les détours qu'il faut prendre avec un homme qui est continuellement dans le délire de l'orgueil.
» Le marquis de Saint-Lambert est de retour des eaux; l'angélique créature' et lui sont comme nous brouillés sans retour avec Rousseau; ils le connaissent pour ce qu'il est, et commencent à convenir que vous vous êtes conduite comme il le fallait.
» On publie une nouvelle depuis deux jours, ma chère amie, qui nous alarme beaucoup, en ce qu'elle pourrait être de mauvais augure pour M. d'Épinay, si elle se confirme; c'est que M. de Séchelles' est remercié du contrôle général et que M. de Silhouette =■ a sa place. Je lui conseille de prendre garde