‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 28 sur 106 · H. Walj'ole à Georges Selwyn · texte numérisé non relu

H. Walj'ole à Georges Selwyn

Diderot disait du baron : « Il a de l'originalité dans le ton et dans les idées. Imaginez un satyre gai, piquant, indécent et nerveux au milieu d'un groupe de figures molles, chastes et délicates. » Ce dernier passage s'applique à la baronne et non pas à sa belle-mère, qui, d'après les lettres de Diderot, ne brillait pas précisément par la délicatesse ni la chasteté du langage'. 11 avait épousé mademoiselle d'Aine, fille du maître des requêtes... Il la perdit en 1737, en eut un chagrin qu'on crut inconsolable et, un an après, épousa la sœur de sa femme. Elle devint une des meilleures amiesde madame d'Epinay.

Depuis son retour à Paris, Grimm succombait sous

1. « Le soir, nous étions tous retirés. On avait beaucoup parlé de l'iusendie de .M. de Bacqueville, et voilà madame d'Aine qui se ressouvient, dans son lit, qu'elle a laissé une énorme souche embrasée sous la cheminée du salon; peut-être qu'on n'aura pas mis le garde-feu, et puis la souche roulera sur le jjarquet comme il est déjà arrivé une fois. La peur la prend, et comme elle ne commande rien de ce qu'elle peut faire, elle se lève, met ses pieds nus dans ses pantoufles et sort de sa chambre en corset de nuit et en chemise, une petite lampe de nuit à la main. Elle descendait l'escalier, lorsque M. Le Roy, qui veille d'habitude et qui s'était amusi à lire dans le salon, remontait; ils s'aperçoivent, madame d'Aine se sauve, M. le Roy la poursuit, l'atteint, et le voilà qui la saisit par le milieu du corps et qui la baise, et elle crie : « A moi! mes gendres, s'il me fait un enfant, tant pis pour vous. » Les portes s'ouvrent; on passe dans le corridor et l'on n'y trouve que madame d'Aine, fort en désordre, cherchant sa cornette et ses pantoufles dans les ténèbres, et notre ami renfermé chez lui. Je les ai laissés dans le corridor, où ils faisaient encore à deux heures du matiu des ris semblables à ceux des dieux d'Homère. » (Diderot à mademoiselle Volland.)

le poids de ses occupations. Malgré ses nouvelles fonctions d'envoyé de Francfort, il n'avait pas abandonné sa position près du duc d'Orléans; si l'on joint à cela la rédaction de la Correspondance littéraire, on comprend qu'il eût peu de temps à consacrer à l'amour ou à l'amitié. Dès cette époque madame d'Epinay chercha à l'aider dans ses travaux, mais c'est surtout à la Correspondance littéraire qu'elle apporta les qualités de son esprit observateur et fin. Cet ouvrage est le véritable titre de gloire de Grimm aux yeux de la postérité ; commencé par l'abbé Raynal en 1747, il ne tarda pas à prendre un grand développement entre les mains du petit prophète, comme l'appelle Voltaire. Le but était de rendre compte à divers princes étrangers de toutes les œuvres philosophiques, littéraires ou artistiques, de toutes les pièces représentées sur les diflerents théâtres, en un mot de toutes les productions de l'esprit, émanant de ce Paris, sur lequel les yeux de l'Europe étaient toujours fixés '.

Sainte-Beuve a parlé de Grimm comme d'un cri-

\. Les principaux souverains auxquels Grimm adressa cette coiTOspoudancp furent les ducs des Deux-Ponts, de Saxe- Gotha, les princes de Hesse-Darmstadt, deNassau-Sarrebruck, la reine de Suède, le roi de Pologne et l'impératrice de Russie. On dit que Grimm en adressait aussi quelques copies à des particuliers assez riches pour payer l'abonnement, qui s'élevait à 300 livres. C'est eu n.'J3 qu'il se chargea de la Correspondance ; il la continua sans interruption jusqu'en 1790 avec le secours de Voltaire, de Diderot, de madame d'Epinay, de Galiani et de Meister. Elle donna naissance aux fameux Salons de Diderot, qui y parurent pour la pnnnière fois.

tique de premier ordre. Son goût délicat et sûr, son esprit souple et ferme à la fois, l'indépendance de son jugement, en font en effet le plus hardi et le premier des ciitiqiies français de cette époque. Il ne se laisse emporter ni par la haine ni par l'engouement ^

Grimm était à la source de toutes les nouvelles politiques et littéraires; sa position chez leduc d'Orléans, son étroite liaison avec Diderot et d'Alembert, ses relations avec le monde diplomatique, dans lequel venait de l'introduire plus intimement sa nomination de ministre de la ville de Francfort, tout se réunissait pour lui faciliter la connaissance parfaite de ce qui occupait la ville ou la cour. Fort lié avec madame Geoffrin, et, chose rare, également bien avec sa lilli\ madame de la Ferté-Imbault, qui ne passait pas pour aimer les amis de sa mère , il trouvait dans les salons de ces dames, où tous les hommes d'esprit se donnaient rendez-vous, un aliment précieux pour sa correspondance. Enfin la maison de son ami, le baron d'Holbach, était, peutêtre plus encore que les autres, le milieu dans lequel on discutait avec le plus de verve et d'entrain toutes

1. Nul mieux que lui u"a jugé Voltaire et Rousseau; ou conviendra que, pour ce dernier, il eut quelque mérite à demeurer impartial. Tout en réfutant ses systèmes absurdes, il a rendu pleine justice à sou talent. Après avoir brièvement retracé les événements de la vie publique de Rousseau dans son article sur VEmile (13 juin 17G2 , il termine par ces lignes discrètes. « Sa vie privée et domestique ne serait pas moius curieuse ; mais elle est écrite dans la mémoire de deux ou trois de ses anciens amis , lesquels se sont respectés en ne l'écrivant nulle part. »

DERNIERES ANNEES DE MADAME D'EDINAY 13:î

les questions philosophiques et littéraires. Il ne faut pas oublier, en louant le style ferme , mordant, original, la forme ironique et railleuse de Grimm, qu'il écrivait dans une langue qui n'était pas la sienne et qu'il avait double mérite à s'en tirer si bien.

En quittant Genève, madame d'Épinay avait laissé derrière elle bien des regrets; elle ne fut pas oubliée. Voltaire surtout garda de sa philosophe un souvenir que le temps ne put effacer et, jusqu'à sa mort, il entretint avec elle une correspondance assidue. Dès qu'il la sait arrivée à Paris, bien vite il lui écrit :

VOLTAItŒ A MADAME d'ÉPINAY.

Va novembre IToO.

« Voici probablement, madame, la cinquantième lettre que vous recevez de Genève; vous devez êlre excédée de regrets. Cependant, il faut bien que vous receviez les miennes; cela est d'autant plus juste que j'ai profité moins qu'un autre du bonheur de vous posséder : ceux qui vous voyaient tous les jours ont de terribles avantages sur nous. Si vous aviez vouUi nous duiHier encore un hiver, nous vous auiions joué la comédie une l'ois par semaine. Nous> avons pris le parti de nous réjouir, de peur de périr de chagiin des mauvaises nouvelles qui viennent cou|) sur coup. J'ai le creur français, j'aime à donner de bons exemples, mais, en vérité, tous nos

plaisirs sont bien corrompus par votre absence et par celle de notre ami Grimm. Quelle spectatrice et quel juge nous perdons! Mais, madame, n'est-ce pas une chose honteuse que des Anglais, qui ne croient pas en Jésus-Christ, prennent Surate et aillent prendre Québec?...

» Cependant ïronchin fait des miracles; tout est bouleversé. Je le canonise pour cehii qu'il a opéré sur vous, et je prie Dieu, avec tout Genève, pour qu'il vous afflige incessamment de quelque petite maladie qui vous rende à nous. Adieu, madame, l'oncle et la nièce sont à vos pieds. »

■VOLTAIRE A MADAME d'kPINAY.

Aux Délices, 26 novemhro Hoî).

« Je n'ai pas votre santé de fer, ma chère et respectable philosophe; c'est ce qui me prive de l'honneur de vous écrire de ma main. Je n'envoie point, comme vous, ma vaisselle d'argent à la Monnaie *,

1. Étant flonnre la pi'nurie du Trésor royal, .M. de Silhouette, contrôleur général, avait ordonné l'envoi de toute la vaisselle d'argent à la Monnaie, et le roi avait donné l'exemple. Les papiers royaux baissèrent considérablement à la suite des réformes du contrôleur. « Écoutez, ma femme, disait le baron d'Holbach, si cela continue, je mets bas l'équipage, je vous achète une belle capote avec un beau parasol, nous bénirons toute notre vie M. de Silhouette,

DKRMKUES AXNÉL;s DK MADAME D'ÉPINAY 135

parce que ma pauvre vaisselle est hérétique, au poinçon de Genève et que le roi très chrétien ne voudrait pas m'en donner 36 livres le marc.

» Que faut-il faire à tout cela, madame? S'envelopper de son manteau de pliilosophe, supposé qu'Arimane ' nous laisse encore im manteau. J'ai heureusement achevé de hàtir mon petit palais de Ferney; l'ajustera et le meublera qui pourra. On ne paye point les ouvriers en annuités et eii lùllets de loterie; il faut au moins du pain, et nous n'en avons pas. Les Romains ne voulaient que du pain et des spectacles; vous êtes à Paris au-dessus des Romains : vous n'avez pas de quoi vivre, et vous allez voir deux, nouvelles tragédies, l'une de M. de Thibouville " et l'autre de M. Saurin '\

qui nous a délivrés des clievaux, des laquais, des cochers, des femmes de chambre, des cuisinières, des grands dîners, des faux amis, des ennuyeux et d:; tous les autres privilèges. »

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