Madame dÉpinay
quand on l'annonça : C'est 7nonsieur Grimm ! — • C'est monsieur Grimm l repris-je avec un cri ; et je me levai, et je courus à lui, et je sautai à son cou! Il s assit, il dîna mal, je crois. Pour moi, je ne pus desserrer les dents, ni pour manger, ni pour parler. Il était à côté de moi. Je lui serrais la main et je le regardais ! »
Diderot devient dès à présent un des principaux personnages de ce récit, nous le retrouverons sans cesse à Paris comme à la Chevrette. Son caractère était fait pour plaire à madame d'Épinay, et leur amitié si lente à naître fut durable et profonde.
Cet homme, jugé de façons si diverses, ne se montrait jamais sous un jour plus favorable que dans l'intimité; l'éloquence, la grâce, le feu de son étincelante conversation s'y déployaient à l'aise. De l'aveu de ses amis et de ses ennemis, cette coqversation était très supérieure à ses écrits. Son instruction remarquable lui fournissait des ressources sans bornes. La bonté de son cœur *, son dévouement, ses attentions délicates rendaient sa société précieuse à ses amis et faisaient aisément excuser
1. La bonté formait uu des traits principaux du caractère de Diderot ; il préférait dans autrui cette qualité à toutes les autres, à condition cependant qu'elle fût raisonnée. « L'homme qui porte la bonté comme un pommier porte des pommes, disait-il, sans le vouloir et sans s'en douter, n'est qu'un imbécile. »
les exagérations de ses colères et de ses enthousiasmes, car Diderot n'était pas un modéré.
Passionné dans la discussion, fécond en idées, il réveillait celles des autres, mais ne permettant guère la réplique. Avec la mobilité qui caractérise tout homme à imagination vive, il changeait d'avis avec une inconscience et une bonne foi extraordinaires.
En morale, comme en philosophie, Diderot n'a jamais été maître de lui ; il a toujours obéi à ses , sensations. Il est des phrases échappées à sa plume qu'on voudrait pouvoir effacer. Il eût été indigné des excès de la Révolution et bien surpris de les avoir en quelque sorte préparés'. Véritable utopiste, il ne calculait point la portée et le résultat des idées qu'il semait à profusion : u On peut, dit madame Necker qui le connaissait bien, comparer les penseurs comme Diderot à Deucalion qui jettait des pierres derrière sa tête pour en faire des hommes, et ne regardait pas quelle forme elles prenaient. » Il dit lui-même : « La tête d'un Langrois est sur ses épaules comme un coq d'église au haut d'un clocher, elle n'est jamais fixe sur un point, et si elle revient à celui qu'elle a quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. Je suis bien de mon pays, » ajoute-t-il.
1. Cependant, il ne faut pas croire qu'il ait joué un ans? grand rôle qu'on le lui attribue dans h mouvement révolutionnaire et antireligieux qui amena 93. La date de la publication de ses ouvrages en fait foi. La Jeune Relitjieuse entre autres, ne fut publiée qu'en 1790.
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La vie de Diderot était un rêve continael; quand on lui lisait quelque chose, sa tête fermentait, il confondait ses idées avec celles de l'auteur et il s'imaginait ensuite avoir entendu un chef-d'œuvre.
Ses Lettres à mademoiselle Volland doivent donner une idée de sa conversation. Grâce à ces lettres charmantes, nous pourrons souvent suivre pas à pas madame d'P'.pinay dans sa vie à la Chevrette.
MADAMK d'kPINAY A M. DAFFRY.
« ...Nous avons diné aujourd'hui chez madame d'Holbach; elle en a lant prié ma mère et moi, et m'a conjurée da si bonne grâce d"y mener mes enl'ants, que ma mère n'a pu résister à son empressement. Il n'y avait d'autres étrangers que le marquis de Croismarc, Grimm et Diderot. En vérité, j'ai eu un moment d'illusion; je me suis crue à Genève, tant la conversation était douce, tant on était occupé de moi, on avait de soins et d'attentions pour ma mère, et tous enfin nous avions l'air heurpu\ d'être ensemble.
•) M. Diderot, loin de me fuir comme à son ordinaire, a été très honnête, très causant avec moi. il m'q témoigné autant d'intérêt que d'estimC;, et je vous avoue qu'il m'a attaquée par mon endroit sensible : c'est qu'il m'a paru content de mon fils, enchanté de i'aulinr et plein de vénération pour ma
DEUMKKES \ N X K K S U K MADAMK U ' K F 1 -N A V lîT
mère. U nous a demandé permission de se faire présenter à nous par Grimra; ma mère lui a répondu que, quand on avait comme lui autant de titres pour être bien reçu, il était super(l;i.d'en requérir d'autres et j'ai ajouté :
« Monsieur, quand on se connaît autant que nous •> nous connaissons, il n'est plus question deprésen- •> talion. » Grimm et M. de Croiçmare doivent venir passer la soirée avec nous. M. do Jully commence à flous négliger un peu. Nous voyons madame d'Houdetot quand elle se souvient qu'elle nous aime. Le marquis de Saint-Lambert va arriver incessamment et se propose d'être souvent des nôtres. Pour M. d'Épinay. on ne le voit guère que le matin pour assister aux leçons de musique de mes enfants. Bonjour, mon tuteur : la suite à l'oi-dinaire prochain. »
Huit jours aprè«.
y( Je reprends où j'en suis restée. Vous savez que M. de Croismare et Grimm devaient venir passer la soirée chez moi le jour que je vous écrivis. Ils y sont venus, en elîet, et ils ont amené Diderot : ma mère et moi, nous en avons été comblées. Eh bien ! depuis cette soirée, il est venu me voir tous les jours : il m'a fait perdre moyennant cela beaucoup de
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temps, si on peut appeler ainsi des moments si bien employés. Sa conversation est ravissante ; sa confiance, sa sécurité en inspirent. Il a exalté ma tête et mon àme ; il... comment exprimerai-je cela? Ce n'est pas préjcisément lui qui fait mon bonheur, qui me rend heureuse, mais il a donné à mon àme une secousse qui Ta mise en état de jouir de tout le bien qui m'entoure. M, Grimm est si heureux au milieu de nous, il jouit si bien de ma satisfaction et de mon triomphe, car c'en est un; je suis si heureuse de son bonheur qu'il ne me manque que vous pour me voir tirer de mon sort tout le meilleur parti possible... »
Cette maison du baron dans laquelle Diderot passait sa vie, où Grimm se rendait presque chaque jour, devait ofTrir désormais à madame d'Epinay la plus précieuse ressource. C'était rue Royale, à quelques pas de chex elle, que demeurait celui que Galiani appelait le maître d'hôtel de la philosophie.
Le baron d'Holbach vint à Paris dès son enfance et y passa la plus grande partie de sa vie. Jouissant d'une agréable fortune, il l'employait fort utilement pour le bien des lettres et des arts. C'était un des hommes les plus instruits de son temps, et comme il avait une mémoire prodigieuse, son érudition lui faisait grand honneur dan< la conveisatioii. L'ni'
riche collection de dessins des meilleurs maîtres, une nombreuse bibliothèque, d'excellents tableaux, dont il était bon juge, venaient encore ajouter un atti'ait à ses réceptions.
Il donnait régulièrement deux dîners par semaine, le dimanche et le jeudi, où il réunissait quinze ou vingt hommes de lettres ou hommes du monde. « Une grosse chère, mais bonne, nous dit Morellet," d'excellents vins, d'excellent café, beaucoup de disputes, jamais de querelles, un gaieté vraie sans être folle, enfin une société vraiment attachante, et qu'on pouvait reconnaître à ce symptôme, qu'arrivés à deux heures nous y étions souvent encore à sept et huit heures du soir. C'est là qu'il fallait entendre la conversation la plus libre, la plus animée, la plus instructive qui fut jamais. »
Il faut dire cependant que tout le monde ne professait pas la môme opinion. Walpole, si original dans ses appréciations, écrivait à son ami Selwyn : « J'oubliais de vous dire que je vais quelquefois chez le baron d'Holbach; mais, j'ai planté là ses dîners, c'était à n'y pas tenir avec ses auteurs, ses philosophes et ses savants, dont il a toujours un plein pigeonnier. Ils m'avaient fait tourner la tête avec un nouveau système de déluges antédiluviens, qu'ils ont inventé pour prouver l'éternité de la matière. Le baron est convaincu que Pall Mail est pavé avec de la lave ou des pierres du déluge. En somme, folie pour folie, j'aime mieux les jésuites '. «