‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 31 sur 106 · Grimui · texte numérisé non relu

Grimui

3. Lorsque Voltaire quitta Berlin en 17o6, à peu près brouillé avec le roi de Prusse, il partit pour Francfort. A peine arrivé dans cette ville. M. Freytag, résident de la cour de Prusse, se fait annoncer et déclare qu'il a l'ordre de redemander à M. de Voltaire la clef de chambellan, la croix, de l'ordre du Mérite, qui lui avaient été conférées par le roi,

es lettres de ce monarque et enfin l'Œuvre de poésie du roi.

elle, je ferai arrêt sur la somme. Gomment se porte M. d'Épinay? Ne diminuc-t-il pas sa dépense comme les autres, en bon citoyen? Où en est M. votre fils de ses études? Ne va-t-il pas un train de chasse? Encore une fois, madame, écrivez-moi; je m'intéresse à tout ce que vous faites, à tout ce que vous pensez, à tout ce qui vous regarde, et je vous aime respectueusement de tout mon cœur. »

Quelques jours après le départ de madame d'Épinay, Voltaire avait donné à Tournay la première représentation de Tancrède. Grimm et son amie assistèrent même à une des répétitions. Le philosophe était dans l'enthousiasme de son théâtre et de ses acteurs *.

« Madame Denis a joué supérieurement, s'écrie-

Voltaire remit à l'instant au résident les insignes qu'il réclamait, lui ouvrit ses portefeuilles et le pria de retirer luimême les papiers qui seraient de la main du roi. Quant à l'Œuvre de poésie, il .çupposa que c'était un exemplaire des oeuvres de Frédéric, et déclara qu'il l'avait laissé dans une de ses caisses à Leipzig. 11 fut retenu brutalement prisonnier jusqu'à l'arrivée de cette caisse et ne l'oublia jamais.

1. Voltaire, comme il se l'était promis, était arrivé à faire jouer des fils de syndics : « Tancrède, écrit un de ces » artf'urs de condition, a fait grand plaisir, mais Narbas » (Voltaire), je n'oublierai jamais l'impression qu'il m'a » faite ; madame d'Épinay en serait morte. Nous comptons » monter cet hiver un autre théâtre et quatre ou cinq tra- » gédies, je dois m'habiller à la turque le lendemain de » Piques. »

t-il. Elle a joué comme mademoiselle Dumesnil, je dis comme mademoiselle Dumesnil dans son bon temps! Nous avons un Tancrède admirable, je crois jouer parfaitement le bonhomme. Cela peut paraître une exagération, mais cent personnes me l'ont attesté par leurs larmes ! » L'enthousiasme de Voltaire est un peu excessif et la rondelette et vulgaire madame Denis paraît difficilement capable de rendre les effets tragiques d'un rùle de premier ordre ^

On n'a pas oublié le chanoine Gaudon dont madame d'Épinay avait reçu une lettre si caractéristique pendant son séjour à Genève. Dès que l'excellent chanoine apprit le retour de la famille à Paris, il s'empressa de renouveler ses offres de service.

LE CHANOINE GAUDON A MADAME d'ÉI'LNAY.

(( Madame,

» Je viens d'envoyer à monseigneur le maréchal de Richelieu un muid de vin vieil rouge , de 1753, de madame la comtesse de Solanges; il est cher, 230 livres le muid, mais c'est du vin pour la bouche des rois et des empereurs ; je ne crois pas

1. Ou taisait compliiiirut à madame Deuis de ta ta (•un dout elle venait de jouer Zaïre : « Il faudrait, dit-elle, être » belle et jeune. — Ali! madame, reprit le complimenteur ') naïvement, vous êtes bien la preuve du contraire. >-

(CHAJIFOUT.)

1) K R N I E R l-; S A X X I-; !■: s D K M A DAME D ' K P I N A Y 1 ;i9

trop dire, je ne crois pas que vous en ayez eu jamais de si délicieux ; Montraché, Mulsan, Pomard et tout ce qu'il y a de meilleur à Beaune doit céder en qualité à ce vin.

)) Comme tous les vins vieils sont pai'tis, si vous voulez du parfait, parfait, n'attendez pas, car quoique cher, ce vin sera bientôt vendu ; j'attends vos ordres: M, l'abbé Rias, votre neveu, sait que je suis sincère et véritable, c'est un serviteur qui vous est tout dévoué qui vous donne cet avertissement. J'en trouve de fort bon de la même année à 40 livres meilleur marché dans la même maison, mais je préfère le plus cher, qui est de la première cuvée. Vous avez du rouge d'Irancy de 1736 que je vous ai envoyé et un quai't de Chablis de ma cuvée, qui est le meilleur de nos blancs pour l'année ; s'il vous en faut, envoyez-moi des ordres. C'est 105 livres pour vous, et pour d'autres 108 livres le muid. Je vous prie, si d'autres veulent de cet excellent rouge pour le profit des pauvres, c'est 283 livres.

» Pardon si je prends la liberté de vous écrire si souvent, c'est le désir de vous prouver que je cherche à vous pi-ouver combien je suis avec respect et attachement,

» Madame, votre très hundjie, etc. »

« P. S. — Comme je suis fort court d'argent parce que j'ai habillé quelques pauvres, vous m'obligerez de m'envoyer la petite somme à recevoir chez M. Paris, receveur des aydes à Chablis, à votre première commodité. Vous voudrez bien agréer un mémento et des messes pour votre aimable famille, et c'est de tout mon cœur. »

Évidemment les vins étaient bons et madame d'Épinay s'en trouva satisfaite, à en juger par les offres sans cesse renouvelées du chanoine.

LE CHANOINE GAUDON A MADAME d'ÉPINAY.

Fermier général^ place de Vendôme, à Paris.

Le 3 septembre, au cliâteau Censoy-sur-Yonue, par Auxerre.

« Madame, comme je sais, plus qu'aucun de notre chapitre, quels sont les désirs de M. l'abbé de Rias, mon confrère, parce qu'étant les plus éloignés de notre église collégiale -nous prenons ensemble nos habits d'église en notre sacristie, voici ce qu'il voudrait bien commencer après les vacances prochaines, la philosophie; ce qu'il souhaite d'autant plus volontiers, à cause de la difticulté de se rendre et assister à tous nos oftices, surtout aux matines, auxquelles il a déjà manqué, ce que je lui

ai passé, nos anciens chanoines étant absents, et que je lui passerai, pourvu que ceux qui sont rigides ne se trouvent en tel cas aux offices.

» Je prévois, madame, que nos vins de Chablis seront aussi bons qu'en 1726, il y en aura très peu à la vérité, mais la bonne qualité nous console.

)) Je me flatte avec justice et vérité que mon vin de Chablis est tout ce qu'il va de meilleur et de plus parfait; Beaune est plus vineux, mais Chablis est plus délicieux, et même très vineux, surpassant lo bon Ghampai^'ne qui a un lion montanl, mais qui étant bu ne laisse qu'un verd dans la bouche : au lieu que les meilleurs vins- de Chablis ont aussi le même montant et étant bus embaument, enchantent le gosier et laissent une odeur suave de mousseron. Si vous voulez, je vous enverrai un quart muid après nos vendanges pour essai.

» J'espère que vous serez contente de celui qui désire vous donner des preuves de son dévouement, étant avec respect,

)) Votre très humble et très obéissant serviteur. »

« P. S. — De grâce, que l'avertissement cidessus pour M. de Rias ne transpire, vous obligerez votre serviteur.

142 DKliXIKRES ANXÉKS DE MAUAÎME D'EPINAY

)) Pour nouvelles, toutes les reliques et la châsse du bienheureux saint Potentien sont exposées avec des prières publiques ; d'honneur, je ne vous oublie pas et votre aimable famille. »

Le bienheureux saint Potentien fournit au chanoine un singulier moyen de prouver à madame d"[']pinay sa reconnaissance.

LK CHANOINR GAUDON A MADAME D EPfNAY.

Au c-hàtoau Censoy-siir-Yoïiiie, ]>nv Anxerro,

le 30 octobre.

« Si VOUS voulez du vin bon à boire présentement, je sais qu'il y a à Tonnerre du vin blanc de 1755, qui est très bon, rendu au coc'ie d'Auxerre, bien emballé et conditionné ; je vous le ferai avoir à 116 ou 120 livres lemuid; vous pouvez vous en rapporter à moi, vous serez contente et vos amis qui en voudront.

» Je sais aussi où trouver à Chablis les bonnes et meilleures cuvées, et à Irancy ce qu'il y a de meilleur en rouge de cette dernière l'écolte ; je ne demande point de gain, seulement les prix et frais des vins : que si vous voulez donner quelque por-

tionciile de vos charités pour nos pauvres, je les engagerai à prier avec moi pour voli'c chère santé et celle de M. d'Epinay, qno j"hoiioiv et estime, et vous à qui je suis avec la plus respectueuse soumission,

» Madame, » Votre très humble et très obéissant serviteur. »

» P. S. — Je vous prie d'accepter une petite parcelle des précieuses rcliijues de saint Potentien qui est invoqué pour toutes sortes de maladies; le secret s'il vous plaît à cause de notre chapitre. Ce sont des miettes que j'ai trouvées éparsesdans sa châsse.

» Plusieurs m'assurent qu'après Pâques les prix pour les vins augmenteront. Nos vins et ceux d'Irancy, je veux dire les meilleures cuvées, seront encore bons ; vous voulez me permettre ici que j'assure monsieur notre ancien confrère de Linant de mes civilités, je me suis acquitté de sa commission. H est arrivé il y a deux mois un miracle évident de saint Potentien, les pluies ont cessé au moment qu'on a descendu sa châsse. «

Ne semble-t-il pas, en lisant ces lettres, voir s'ouvrii' la porte vermoulue de l'ancienne abbaye et entendre les bons chanoines, au sortir de matines,

lli DERNIÉRKS ANNÉES DE MADAJIE D'ÉPINAY

s'entretenir dans la langue du siècle précédent, de leurs vins, de leurs pauvres et de leurs reliques, avec une dose égaie de naïveté et de finesse? Il faut convenir que dans ce bizarre mélange, les vins priment les matines, et la finesse, la naïveté.

Nouvelle société de madame d'Épinay. — Saurin. — Représentationde Spartacus. — Lettresde Voltaire. — La comédie des Philosophes. — La Vision de Morellet. — Diderot et l'Académie. — Le séjour de la Chevrette. — Madame d'Houdctot. — L'abbé Galiaui. — Départ de Diderot pom* le Grandval.

Après la liberté dont madame d'Épinay avait joui à Genève, il est permis de supposer que les ménagements forcés , qu'imposait sa situation à Paris, lui étaient fort à charge. Nous avons vu dans ses lettres de Genève que, tout en se préoccupant de l'opinion publique, elle était prête à la braver de nouveau pour celui qu'elle aimait. Mais Grimm ne subissait pas les mêmes entraînements, le sentiment qu'il éprouvait pour son amie avait revêtu très vite la forme d'une affection plus calme. Ses

nombreuses occupations l'absorbaient ; il voulut, en entourant madame d'Epinay d'un cercle intelligent et lettré, charmer les ennuis d'une solitude forcée, et développer davantage en elle les goûts qu'elle avait eus de tout temps. Il présida au choix de cette société nouvelle avec sa vigueur tyrannique, comme il le dit lui-même.

Aussitôt que le temps le permit, madame d'Epinay partit pour la Chevrette* ; elle n'eut pas de peine à y attirer ses nouveaux amis.

Le premier avec lequel nous allons lier connaissance est Saurin2 ; présenté à la Chevrette par Diderot, il devint bientôt un des membres les plus assidus de l'intimité de madame d'Epinay. Ce personnage, si oublié de nos jours, jouait alors un rôle lil'éraire assez important. Élevé dans un milieu fort intelligent, le goût des lettres se dévelo()pa chez lui de bonne heure, mais sa modeste fortune l'obligea à embrasser la profession d'avocat, qu'il n'aimait guère. Helvétius le rencontra dans le monde, se lia avec lui, et, vovant le dégoût que lui inspirait son métier, voulut lui assurer une existence indépendante. Il sut mettre tant de délicatesse dans son oflre, qu'il lui lit accepter une pension de trois mille livres; grâce à ce bienfait, Saurin put se livrer à son penchant pour la littérature.

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