‹ Une femme du monde au XVIIIe siècleChapitre 38 sur 106 · Griuim · texte numérisé non relu

Griuim

3. VoUaire écrivait plus franchement à Damilaville : « J'aurais bien voulu que des Cahusac, des Desmahis n'eussent pas travaillé à l'Encyclopédie, qu'on se lut associé de vrais savants, et non pas de petits freluquets, et qu'on n'eût pas eu. la malheureuse complaisance d'insérer à côté des articles des Diderot, des d'Alembert, je ne sais quelles puériles déclamalions qui déshonorent un si bel ouvrage. »

. 4. Grimm demeurait alors rue du Luxembourg.

de Diderot souhaitaient autant que Voltaire sa nomination, mais elle rencontrait de sérieuses difficultés dont le philosophe de Ferney ne pouvait se rendre compte comme les Parisiens.

VOLTAIRE A MADAME D EPINAV.

Juin 1760.

« 11 faut qu'il entre, mon adorable philosophe ; qu'il entre, qu'il entre, vous dis-je ; contrains-le d'entrer. Notre cher Habacuc*, du courage, je vous en prie. La chose vous paraît impossible. Je vous ai déjà dit que c'est une raison pour l'entreprendre ; nous réussirons, croyez-moi, ce sera un beau triomphe. Mais, que Diderot nous aide, et qu'il n'aille pas s'amuser à griffonner du papier dans un temps où il doit agir. Il n'a qu'une chose à faire, mais il faut qu'il la fasse, c'est de chercher à séduire quelque illustre sot ou sotte, quelque fanatique, sans avoir d'autre but que de lui plaire. Il a trois mois pour adoucir les dévots; c'est plus qu'il ne faut. Qu'on l'introduise chez madame... ou madame... ou madame... lundi; qu'il prie Dieu avec elle mardi; qu'il couche avec elle mercredi ; et puis il entrera à l'Aca-

„ 1. Grimm, qu'il appelait ainsi à cause de sa brochure du felit Prophète de Bœmischbruda. On sait qu"Habacuc est un des sept petits prophètes de l'Ancien Testament.

ViS DERNIERES ANNEES DE MADAME DEPINAY

demie tant qu'il voudra et quand il voudra. Comptez qu'on est très bien disposé à l'Académie. Je recommande surtout le secret, que Diderot ait seulement une dévote dans sa manche ou ailleurs, et je réponds du succès. On s'est déjà ameuté sur mes pressantes sollicitations. Travaillez sous terre, tous tant que vous êtes. Ne perdez .pas un moment, ne négligez rien. Vous porterez à l'inlame un coup mortel ; et je vous donne ma parole d'honneur de venir à l'Académie le jour de l'élection. Je suis vieux, je veux mourir au lit d'honneur...

» Mais qu'il entre, qu'il entre, qu'il entre à l'Académie. J'ai cela dans la tête, voyez-vous! Ma belle philosophe, je vous ai dans mon cœur; il est vieux, mon cœur, mais il rajeunit quand il pense à vous. Qu'il entre, vous dis-je! tel est mon avis, et qu'on ruine Garthage, disait Caton, qui n'était pas si vieux que moi.

» Oh! belle philosophe, ô Habacuc, je vous salue en Belzébuth. »

Et quelques jours aprè&.

« Non, il n'est point impossible que le frère Diderot entre ; et si cela est impossible, il faut le rendre possible. Madame de Pompadour peut le proté-

bKRNIÈRES AN.NÉKS 1) K MADAME D'ÉPIXAY 150

ger; et, si on veut, j'en écris et j'en fais parler à madame de Pompadour ; elle est très capable de cette belle action. »

Voltaire avait en effet usé de toute son influence à Paris, et elle était grande, pour faire agir madame de Pompadour, qui consentit enfin à en parler à Louis XV. Celui-ci déclara net qu'il ne sanctionnerait pas l'élection « parce que Diderot avait- trop d'ennemis », et il rompit la conversation sans s'expliquer davantage. Voltaire, dès qu'il connut l'opinion du roi, se garda bien de s'exposer aux indiscrétions de la poste et ne parla plus de l'élection.

Diderot ne se présenta pas. On peut supposer que, connaissant bien son terrain, il ne s'était point soucié d'encourir le refus éclatant du roi et qu'il eût préféré que Voltaire restât tranquille. « A propos de Voltaire, écrit-il à mademoiselle Volland, il se plaint ùGrimm très amèrement de mon silence; il dit qu'il est au moins de la politesse de remercier son avocat. Et qui diable l'a prié de plaider ma cause? Il a, dit-il, ressenti la plus vive douleur; chère amie, on ne saurait arracher un cheveu à cet homme sans lui faire jeter les hauts cris. »

Voltaire allait avoir de bien autres préoccupations. Après le succès des représentations de Tancrède à Tournay, il se décida à faire représenter sa pièce à Paris. Il envoya le manuscrit à d'Argental, et l'original ou une copie furent remis à Grimm et à

Diderot, par le marquis de Ximenès. Madame d'Épinay, avant son départ de Genève, avait assisté à une des répétitions de Tancrède; on était donc fort occupé à la Chevrette de la représentation qui devait avoir lieu le 3 septembre. Tout Paris s'agita pour avoir des places, mais nos amis furent naturellement dans les privilégiés, et ils assistèrent tous ensemble à la première représentation qui fut très brillante. Après le spectacle, on soupa chez madame d'Épinay et chacun de donner son avis; tous parlaient à la fois, et c'est à grand'peine que la maîtresse de la maisoii put établir un peu d'ordre dans la discussion. Diderot en voulait à Voltaire d'avoir fait mourir Tancrède, et d'avoir fini sa tragédie par une catastrophe, « Si c'était moi qui l'eût faite, j'aurais rendu tous ces gens-là heureux. — Mais, répliquait Saurin, ce n'aurait plus été une tragédie. — Qu'est-ce que cela fait, ripostait Grimm, ce n'eût été que mieux. » Quant à Damilaville qui n'avait pas le cœur tendre, et n'admettait point qu'on cherchât la mort pour avoir aimé une infidèle, il affirmait qu'il se serait consolé.

Le surlendemain, madame d'Épinay repartit pour la Chevrette avec Grimm; Diderot vint les rejoindre. Elle écrivit à son amie, mademoiselle Jeanne de Valory, le récit de son excursion.

DERNIÈRK.S ANNÉES DE MADAME D-ÉPINA,Y 161

MADAME n EPINAY A MADEMOISELLE DE VALORY,

A' la Chevrette, le 10 septembre 1760.

c( Lorsque j'ai reçu votre lettre, ma charmante .Jeanne, il y avait trois semaines que je souffrais du mal (le dents ; je demandais Duchemin à cor et à cri. Duchemin est parti pour l'Angleterre, disait-on, la commission est secrète et pressée; il doit revenir de jour en jour. Au lieu de revenir, il a mandé qu'il était mort, et cela s'est trouvé vrai ; mon mal de dents en a redoublé jusqu'à me causer un accès de fièvre le dimanche; plus de sommeil, plus de moyen de manger ; le lundi je pars pour Paris, et vais mendier le secours d'un nommé Foucou, le plus habile dentiste après le défunt. Il m'arrache ma dent, la migraine s'ensuit, et la Lête est encore endolorie. Voilà ma première écriture.

» Je suis venue ici me réconforter; ma santé est d'ailleurs assez passable; elle se fortifiera de l'intérêt que vous y prenez, et de tout ce que vous me dites d'aimable pour elle, pour moi et pour tout mon individu. J'ai pourtant trouvé le secret, au milieu de tous mes maux, de voir Tancrède, et d'y fondre en larmes; on y meurt, la princesse y meurt

aussi, mais c'est de sa belle mort! C'est une nouveauté touchante, qui vous entraîne de douleur et d'applaudissement. Mademoiselle Clairon y fait des merveilles ; il y a un certain : Eh bien, mon pèrel... Ah ! ma Jeanne, ne me dites jamais : Eh bien, de ce ton-là, si vous ne voulez pas que je meure. Au reste, si vous avez un amant, défaitesvous-en dès demain, s'il n'est pas paladin; il n'y a que ces gens-Là pour faire honneur aux femmes : êtes-vous vertueuse, ils l'apprennent à l'univers; ne l'êtes-vous pas, ils égorgeraient mille hommes plutôt que d'en convenir, et ils ne boivent ni ne mangent qu'ils n'aient prouvé que vous l'êtes. Rien n'est comparable à Le Kain, pas même lui ; enfin, ma Jeanne, tout cela est si plein de beautés, qu'on ne sait auquel entendre. Il y avait l'autre jour un étranger dans le parterre, qui pleurait, qui criait, battait des mains.. . D'Argental, enchanté, lui dit : « Eh bien ! monsieur, ce Voltaire est un grand homme, n'est-ce pas? Comment trouvez-vous cela? — Monsieur, ça est fort propre, fort propre assurément. » Vous voyez d'ici la mine que l'on fait à cette réponse, et si l'on peut vivre sans voir une pièce qui fait dire de si belles choses. Nous vous la gardons pour cet hiver, on la retirera de bonne heure.

» Le Kain et mademoiselle Duménil vont à Vienne

pour la noce'; et vous, ma Jeanne, quand viendrezvous à Paris pour nos plaisirs? Vos amis vous attendent, et comptent sur l'effort de courage que vous leur promettez.

» Que je suis contente des nouvelles que vous me donnez du chevalier'! Je trouve qu'il nous remet bien loin, 'mais, à sa place, je ferais comme lui ; c'est une chose délicieuse qu'un bois et une chambre à soi ; et lorsqu'on y trouve encore une Jeanne comme la nôtre, il faut s'y clouer.

» Le ciel s'est enfin lassé de nous inonder ; nous avons depuis trois jours le plus beau temps du monde; un soleil qui sèche, qui colore, des feuilles qui se soutiennent encore verdelettes ; enfin, je suis comme les vieillards d'isis, je vais chantant : « Pro- » fitons du beau temps qui nous reste. »

» Le ministre^ est toujours habitant de sa chaise de poste; il dit qu'il veut écrire lui-même, et néanmoins me prie de le mettre à vos pieds. Le marquis '*, dans ses lettres, me parle toujours de vous, et le philosophe Diderot, qui est là, fait vacarme de ce que je ne vous dis mot de son respect. »

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