Grimm
i. Le marquis de Groismare.
101 d]':rxikuks axxees de madame D'ÉIMXAY
Madame [d'Epinay écrivit à Voltaire pour le féliciter du succès de Tancrhde. Il répondit eu lui demandant si elle avait vu le diable assister à la première représentation sous la figure de Fréron. « On l'a reconnu, disait-il, à une larme qui lui est tombée des loges sur le bout du nez et qui a fait pish ! comme sur un fer chaud. »
Heureusement pour nous, Diderot se plaisait fort à la Chevrette et y prolongeait volontiers ses séjours; nous lui devons des descriptions ravissantes de celte existence, aux détails de laquelle il nous initie.
(( Je suis à la Chevrette'. . . Lundi au soir, je me
rendis ici où l'on ne m'espérait phis. Nous nous croisâmes, Grimm et moi, sur la route. J'ai donc passé les deux jours suivants en tète-à-tête avec son amie. Voici quelle a été notre vie. Des conversations tantôt badines, tantôt sérieuses, un peu de jeu, un peu de promenade ensemble ou séparés, beaucoup de lecture, de méditations, de silence, de solitude et de repos. Mercredi, Grimm revint à onze heures du soir; nous eûmes deux heures d'inquiétude; la nuit était très obscure, et nous craignions qu'il ne lui fût arrivé quelque chose : nous voilà trois pour jus-
1. Diderot à inatleiuoiseUe Vollaud , La Chevrette, 10 septembre 1/GÛ.
DKRXIKRES ANNEES DE MADAME DEIMXAY lOî
qu'à lundi prochain. Que fais-je? que font-ils? Le matin, il est seul chez lui, où il travaille. Elle est seule chez elle, où elle rêve à lui. Je suis seul chez moi, où je vous écris. Nous nous voyons avant dîner un moment. Nous dînons. Après le dîner, la partie d'échecs; après la partie d'échecs, la promenade; après la promenade, la retraite; après la retraite, la conversation; après la conversation, le souper; après le souper, encore un peu de conversation, et c'est ainsi que linira une journée innocente et douce, où l'on se sera amusé et occupé, où l'on aura pensé, où l'on se sera instruit, estimé et aimé, et où l'on se le sera dit »
Quelques jours après l'arrivée de Diderot eut lieu ia fête de la Chevrette. Toute la famille se réunit au rhâlcau et M. d'Epinay lui-même ne manqua point de venir faire les honneurs de chez lui avec l'alfabilité qui lui était naturelle.
'< C'était hier In fèfo de la Chevrette'. Je crains la cohue. J'avais résolu d'aller à Paris passer la journée ; mais M. Grimm et madame d'Epinay m'arrêtèrent. Lorsque je vois les yeux de mes amis se
1. Didi'i-ot, h mademoiselle Volland, La Chevrette, lo ^eptcmJjrc 1760.
couvrir et leurs visages s'allonger, il n'y a répugnance qui tienne et Ton fait de moi ce qu'on veut.
» Dès le samedi au soir, les marchands forains s'étaient établis dans l'avenue, sous de grandes toiles tendues d'arbre en arbre. Le matin, les habitants des environs s'y étaient l'assemblés ; on entendait des violons; l'après-midi, on jouait, on buvait, on chantait, on dansait : c'était une foule mêlée de jeunes paysannes proprement accoutrées et de grandes dames de la ville avec du rouge * et des mouches, la canne de roseau à la main , le chapeau de paille sur la tête et l'écuyer sous le bras. Sur les dix heures, les hommes du château étaient montés en calèche et s'en étaient allés dans la plaine. A midi, M. Villeneuve arriva-.
1. « Le rouge est devenu uu objet de commerce si considérable depuis que les femmes de tous états eu font usage qu'il se présente au gouvernement une Compagnie, avec l'offre de cinq millions comptants pour avoir le privilège d'eu débiter d'une composition nouvelle, qui surpasse en beauté et eu bonté toutes les espèces de rouge connues. » (Métra,
Xorr. secrète.)
2. Francueil avait eu une fille de sa première femme en 1751. Cette fille épousa M. Vallet de Villeneuve, né en 1732.
« 11 est tout jeune ce M. de Villeneuve, écrit Diderot; ce qui achèvera de vous confondre, c'est qu'il est la bonté, la douceur, la politesse, l'affabilité mêmes, et que madame est une bonne grosse femme, bien grasse, bien dodue, belle peau, grands yeux couverts de grands sourcils noirs, et
» Nous étions alors dans ce triste et magnifique salon, et nous y formions, diversement occupés, un tableau très agréable.
» Vers la fenêtre qui donne sur les jardins, M, Grimm se faisait peindre et madame d'Épinay était appuyée sur le dos de la chaise de la personne qui le peignait. Un dessinateur, assis plus bas sur un placet \ faisait son profil au crayon. Il est charmant, ce profil ; il n'y a point de femme qui ne fût tentée de voir s'il ressemble. M. de Saint-Lambert lisait dans un coin la dernière brochure que je vous ai envoyée.
» Je jouais aux échecs avec madame d'Houdetot.
» La vieille et bonne madame d'Esclavelles, mère de madame d'Épinay, avait autour d'elle tous ses enfants, et causait avec eux et avec leur gouverneur.
» Deux sœurs de la personne qui peignait mon ami brodaient, l'une à la main, l'autre au tambour. Et une troisième essayait au clavecin une pièce de Scarlatti.
» L'heure du diner vint. Au milieu de la table étaient d'un côté madame d'Épinay et de l'autre
point du tout à dédaigaer. Ily a quelque diablerie là-desso-is que jo n'ose déchiffrer; cet Lomme si doux, si bon,' si affable, a le ton singulier! (Octobre 1762). » 1. Petit siège bas qui n'a ni bras ni dossier.
lOS DERNIÈRES ANNÉES DE MADAME D'ÉPINAY
M. de Villeneuve ; ils prirent de la peine, et de la meilleure grâce du monde. Nous dînâmes splendidement, gaiement et longtemps. Des glaces ; ah! mes amies, quelles glaces ! C'est là qu'il fallait être
pour en prendre de bonnes, vous qui les aimez
» J'ai vu toute la famille d'Épinay. Avec quelques différences dans les caractères, ils ont plusieurs excellentes qualités communes Ce sera un jour bien
triste pour Grimm et poui" son amie que celui qui m'en séparera. »
(( ... Mais, à propos de Giimm, ne serez-vous pas un peu surprise que je vous aie déjà écrit sept ou huit pages, sans presque vous en dire un mot? C'est, mon amie, qu'il arrange si bien ses voyages, qu'il sort de la Chevrette au moment que j'y ai-rive. En vérité, quand il aurait le dessein de me rendre amoureux de sa maîtresse, il ne s'y pi-endrait pas autrement. Vous concevez bien que je plaisante : il est trop honnête pour avoir cette vue, et je le suis trop, moi, pour qu'elle lui réussît, quand il l'aurait. Et puis, il est si enfoncé dans la négociation et les mémoires, qu'on ne lui voit pas le bout du nez. Il ne lui reste presque pas un instant pour l'amitié ; et je ne sais quand l'amour trouve le sien. Nous nous sommes un peu promenés, elle et moi, ce matin.
Je lui avais trouvé Tair soucieux hier au soir. Je lui en ai demandé le sujet. « C'était une de ces minuties auxquelles, lui disais-je, vous êtes trop heureux tous les deux d'être sensihles au bout de quatre ans. Vous vous examinez donc de bien près? Vous en êtes donc comme au premier jour ? Eh ! mes amis, tâchez de n'épouser jamais! »
Diderot fut retenu à la Chevrette par un accident sans gravité, mais qui l'empêcha de marcher pendant plusieurs jours. Il se promenait autour de la grande pièce d'eau sur laquelle nageaient des cygnes.
« Ces oiseaux, dit-il, sont si jaloux de leur domaine, qu'aussitôt qu'on en approche, ils viennent ;ï vous à grand vol. Je m'amusais à les exercer, et, quand ils étaient arrivés à un des bouts de leur empire, aussitôt je jour apparaissais à l'autre. Pour cet pnVl. il fallait que je courusse de toute ma vit^esse ; je rencontrai devant un de mes pieds une barre de fer qui servait de clef à ces ouvertures qu'on appelle des regards. Le choc a été si violent que l'angle de la barre a coupé en deux, ou peu s'en faut, la boucle de mon soulier: j'ai eu le coude-pied entamé et pres{pie uieurlri. Cela ne m'a pas empêché de plaisanter sur ma chute qui me
tient en pantoulle, la jaml)e étendue sur un tabouret.
» On a pris ce moment de prison et de repos pour me peindre; on refait de moi un portrait admirable. Je suis représenté la tète nue, en robe de chambre, assis dans un fauteuil, le bras droit soutenant le gauche, et celui-ci servant d'appui à la tète, le cou débraillé, et jetant mes regards au loin, comme quelqu'un qui médite. Je médite en effet sur cette toile; j'y vis. j'y respire, j'y suis animé ; la pensée paraît à travers le front. On peint madame d'Épinay en regard avec moi ; c'est vous dire, en un mot, à qui les deux tableaux sont destinés. Elle est appuyée sur une table, les bras croisés mollement l'un sur l'autre, la tête un peu tournée, comme si elle regardait de côté; ses lonss cheveux noirs relevés d'un ruban qui lui ceint le front ; quelques boucles se sont échappées de dessous ce ruban. Les unes tombent sur sa gorge ; les autres se répandent sur ses épaules et en relèvent la blancheur.
Son vêtement est simple et négligé La bouche
cntr'ouverte , elle respire, et ses yeux sont chargés de langueur. C'est l'image de la tendresse et de la volupté. »
Grimm était entré à pleines voiles dans la vie
active, son amie était souvent sacrifiée, et elle ne pouvait guère se dissimuler qu'elle n'inspirait plus le sentiment passionné d'autrefois. Mille petites ■nuances le lui révélaient. On venait de terminer les deux portraits de Grimm, l'un était de grandeur naturelle et l'autre plus petit, tous deux exécutés aux frais de madame d'Epinay; elle espérait garder le plus grand, mais Grimm le choisit précisément pour son frère ; Louise eut le cœur un peu serré de cette préférence et Diderot s'en aperçut. Ils partaient le lendemain pour Paris. Grimm qui les précédait, leur donna un rendez-vous dans la journée; ils s'y rendirent et ne trouvèrent personne, il avait oublié,
« Les larmes vinrent aux. yeux de madame d'Epinay, écrit Diderot, et tout en pleurant, elle disait : « C'est que ses afTaires l'occupent si fort qu'il ne » peut penser à rien ; c'est qu'il est bien à plaindre, et » moi aussi. » Elle l'excusait avec une bonté qui me touchait infiniment. Pour moi, je me taisais, et elle me disait : « Mais vous ne me dites rien, philo- » sophe;' est-ce que vous croyez qu'il ne m'aime » pas? » Que diable voulez-vous qu'on réponde à cela? Dire la vérité, cela ne se peut! mentir, il le faut bien. Laissoiis-la du moins dans son erreur ; le moment (pii la tléliumperait serait le dernier de sa vie. i->
172 DERM KRIÎS ANXKES DP: MADAME DEPIXAY
Louise voyait peut-être plus clair qu'elle ne voulait le témoigner, mais cachait aux autres avec soin ce qu'elle eût voulu se cacher à elle-même. Cependant elle ne sut pas toujours dissimuler les déceptions de son cœur, trop aimant, mais ce fut à Galiani seul qu'elle en fit confidence. Il est temps d'introduire à la Chevrette ce charmant abbé qui y occupa tant de place.
L'automne est arrivé ; il pleut, il fait froid, les journées sont longues dans le triste et magnifique salon de la Chevrette. La jeunesse est à la chasse, les dames brodent, le marquis termine une interminable partie d'échecs, chacun se tait ou étouffe discrètement un léger bâillement; tout à coup un carrosse roule, il s'arrête, la porte s'ouvre, c'est Galiani, « et, avec le gentil abbé, l'esprit, la gaieté, l'imagination, la folie, tout ce qui fait oublier les peines de la vie. » Il parle de tout, car il sait tnnl ; à la fois observateur et inventif, sa verve féconde improvise des récits, qu'il pare d'une grâce inimitable; on discute, il soutient les paradoxes les plus étranges par des raisonnements pleins de profondeur, et, au milieu d'une grave discussion, un charmant apologue vient appuyer son opinion.
Cet éblouissant causeur arrivait tout droit de la patrie du soleil. Nommé l'année précédente secrétaire de l'ambassade de Naples à Paris, il n'avait pas tardé à se faire remarquer dans le groupe diplomatique qui se réunissait toutes les semaines chez le comte de Cantillana, son ambassadeur,.
DKRXIKRES ANN'ÉKS I)K MADAMK U'KPIXAY 173
L'abbé Ferdinand Galiani était déjà célèbre en Italie lorsqu'il fut nommé à Paris. Neveu de monseigneur Galiani, grand aumônier du roi et directeur des études à Naples, il avait vécu dans le palais de son oncle au milieu des esprits les plus remarquables de la péninsule. Son intelligence précoce et souple, ses aptitudes diverses le servirent merveilleusement. Il s'appropria l'essence de la conversation de tous ces hommes d'élite. Mais rarchevéque Galiani mourut, sans laisser de fortune, au début de la brillante carrière de son neveu. Ferdinand était âgé de vingt-neuf ans et voulait acquérir une position; il entra dans la diplomatie et partit pour •Paris oii ses talents lui valurent bientôt une situation exceptionnelle : le prétendu secrétaire d'ambassade était le véritable ambassadeur. A peine habitait-il Paris depuis un an que la société parisienne s'arrachait le petit abbé. Présenté par Grimm à madame d'Épinay, en 1739, il se prit pour elle de la plus profonde et de la plus durable amitié.
« Ne craignez rien, écrit Diderot à mademoiselle VoUand, je ne courrai de ma vie après les cygnes, ni le cher abbé Galiani non plus ; il s'est amusé k les agacer, ils l'ont pris en grippe, et d'aussi loin qu'ils l'aperçoivent, ils s'élèvent sur les ailes, ils arrivent au grand vol , le cou tendu , le bec entr'ouvei't, et poussant des cris ; il n'oserait approcher du bassin. Ils ont presque dévoré Pouf. Pouf est un petit cliien
de madame d'Épinay, qui n'a pas son pareil* pour l'espi'it et la gentillesse ; c'est un prodige pour son âge. Aussi nous ne croyons pas qu'il vive.
» Ces cygnes ont l'air fier, bête et méchant, trois qualités qui vont fort bien ensemble. Je disais des arbres du parc de Versailles, ils sont hauts, droits et minces, et l'abbé Galiani ajoutait: comme les courtisans. L'abbé est inépuisable de mots et de traits plaisants, c'est un trésor pour les jours pluvieux ; je disais à madame d'Épinay que, si l'on en faisait chez les tabletiers, tout le monde voudrait en avoir un à sa campagne. Je voudrais que vous lui eussiez entendu raconter l'iiistoire du porco sacro.
» Il y a à Naples des moines à qui l'on permet de nourrir aux dépens du public un troupeau de cochons, sans compter la communauté. Ces cochons privilégiés sont appelés, par les saints personnages auxquels ils appartiennent, les cochons sacrés. Ils se promènent dans toutes les rues, ils entrent dans les maisons ; on les y reçoit, on leur fait politesse. Si une truie est pressée de mettre bas, on a tout le soin possible d'elle et de ses pourcelets; trop heureux celui qu'elle a honoré de ses couches! Celui qui frapperait un porco sacro ferait un sacrilège. Ce- •pendant des soldats peu scrupuleux en tuèrent un ; cet assassinat fit grand bruit ; la ville et le sénat
ordonnèrent les perquisitions les plus sévères. Les malfaiteurs, crai2:nant (Vôtre découverts, achetèrent deux cierges, les placèrent allumés aux deux côtés Auporco sacro, sur lequel ils étendirent une grande couverture, mirent le bénitier avec un goupillon à sa tête et à ses pieds et ceux qui faisaient la visite les trouvèrent à genoux et priant autour du mort. Un d'eux présenta le goupillon au commissaire : le commissaire aspersa et demanda qui était mort? « — Un de nos camarades, honnête homme, c'est » une perte. — Hélas! voilà le train des choses du» » monde, les bons s'en vont et les méchants restent ! » Et le commissaire se retire sans bruit.
» Ce n'est pas moi, c'est l'abbé qu'il faut entendre, le fond est misérable en lui-même, mais il prend entre ses mains la couleur la plus forte et la plus gaie... C'est lui qui m'a amené ici. Nous attendons Saurin pour ce soir. »
Saurin manqua de parole, et on retint encore Diderot qui se laissa faire; le lendemain, Saurin arriva pour le dîner, et avec lui un convive excellent, sur lequel on ne comptait guère, le curé de la Chevrette, Ce curé était l'abbé Martin, que nous connaissons de longue date : « C'est, disait Diderot, un des meilleurs esprits qu'il y ait bien loin ; il n'y a pas d'homme dont les passions se peignent plus vivement sur son
visage; c'est peut-être le seul qui ait le nez expressif ; il blâme du nez, il loue du nez, il jorophétise du nez. Grimm dit que celui qui entend le nez du curé a lu un grand traité de morale. »
Enfin Diderot se décida à partir, mais ce ne fut pas sans regrets.
« Demain, t'-crit-il à mademoiselle Yolland, mes paquets se font ; après-demain, je suis établi au Grandval pour six semaines ; madame d'Épinay en a le cœur un peu serré, moi aussi; nous étions faits l'un à l'autre, nous nous comprenions sans mut dire, nous blâmions, nous approuvions du coin de l'œil, cette conversation mm^tte va lui manquer. -
Diderot au Grandval. — Le coucou, l'âne et le rossignol. — Mademoiselle d'Ette. — Histoire de Pouf. — M. d'Épiuaj' • et le contrôleiu" général. — Réformes de M. d'Épinay. — Correspondance avec Voltaire. — Représentation du Père de famille. — Départ de M. de Croismare. — Disgrâce de Grimni. — Les Commentaires sur Corneille. — Mariage de Sauriu. — Le Cénobite. — Les salons de Diderot.
On attendait Diderot avec impatience au Grand val, et, tout en l'attendant, les conjectures et les médisances ne manquaient pas. Madame d'Aine surtout donnait carrière à des plaisanteries assaisonnées d'un gros sel, qui ne choquait point son gendre : Diderot était amoureux de madame d'Epinay, il l'enlevait à son ami Grimm, etc. Madame dHolbach écoulait sans mot dire les malins cailletages de sa mère, comme elle écoutait les virulentes apostrophes de son mari; douce et réservée, elle
n'aimait point les principes des philosophes et « se tenait volontiers dans son coin, causant à voix basse avec ses familiers, mais n'empêchant rien dans la conversation des autres* )■>.
Enfin, Diderot arrive.
<( .... Madame d'Holi)acli était à son métiei-. je mo suis approché d'elle. 0! qnello était belle I Le beau teint, la belle santé, et puis quel vêtement ! C'est une coiffure en cheveux, avec une espèce d'habit de marmotte d'un taffetas i-ouse, couvert partout d'une gaze à travers la blancheur de laquelle on voit percer çà et là la couleur de rose... (( Vous revenez de la Chevrette? — Oui, madame. — Vous vous y êtes amusé? — Oui, madame. — Aussi vous y êtes resté longtemps. — M. Grimm et madame d'Épinay m'ont retenu un jour, et puis encore un jour, et, de jour en jour, on touche à la fin de la semaine. — En attendant que vous vinssiez, maman a fait de bons contes. — Cela se peut, madame, mais ce sont des contes. — Pourquoi ? je n'entends pas. — Vous n'entendez pas qu'il y a des choses sacrées dans ce monde? — Eli oui, dit-elle en baissant les yeux et en souriant avec malice, et dont il est bon de se tenir à quelque distance. » Voilà
]. Muivllrl.
(le ces mots qu'elle a appris do M. Le Roy * »
Le château du Grandval' appartenait à madame d'Aine, mais tous les amis de son gendre y étaient accueillis avec empressement et y jouissaient d(^ la plus grande liberté. « La maîtresse de maison ne rendait point de devoirs et n'en exigeait aucuns. »
De Paris au Grandval, on allait et revenait facilement dans la même journée ; on pouvait s'y rendre sans invitation, certain de ne déranger personne; aussi, chaque jour voyait-il arriver de nouveaux convives. Les principaux habitués étaient Galiani, Grimm, Diderot, madame d'Epinay, Georges Le Roy et le père Hoop.
Dider(»t ne s'ennuyait point au Grandval, il ne dédaignait pas la bonne chère, riait volontiers des saillies de madame d'Aine et aimait à causer avec le baron. En quelques coups de son pinceau de maître, il retrace la vie du château :
1. Georges Le lloy (1723-1189), U(nitonant dos chassi's du roi ù. Versailliis , liouiino aiiualjltî et spirituel, mais fort libertin; il fit une cour assidue à la liaronne d'Holbach, à laquelle il plaisait fort, mais qui sut lui résister.
2. Le Grandval est situé dans la commune de Sussy, arrondissement de Boissy-Saint-Léger (Seine-et-Marne). Il appartient aujourd'hui à AI. Berteaux, qui a bien voulu, ainsi que madame Berteuux, nous eu faire les honneurs avec toute la boinie grâce iuiayinable. La distribution intérieure du château a été conservée. On nous a montré la chambre de Diderot et colle de madame d'Aine. Tout le côté nord du parc, les avenues et les communs sont Intacts.
» Au Grandval, nous dînons bien et longtemps '. La table est servie comme à Paris, peut-être plus somptueusement encore. Il est impossible d'être sobre, et il est impossible de n'être pas sobre et de se bien porter. Notre baron est d'une folie sans égale. Nous nous entretenons d'art, de poésie, de philosophie et d'amour, de la grandeur et de la vanité de nos entreprises, du sentiment et du ver de l'immortalité, des dieux et des rois, de l'espace et du temps, de la mort et de la vie, c'est un concert au milieu duquel le mot dissonant du baron se fait toujours distinguer. Après dîner, les dames cousent, le baron s'assoupit sur un canapé, et moi je vais où il me plaît. Entre trois et quatre heures, nous prenons nos bâtons, et nous allons nous promener. Rien ne nous arrête, ni les coteaux, ni les bois, ni les fondrières, ni les terres labourées. Le spectacle de la nature nous plaît à tous deux. Le coucher du soleil et la fraîcheur de la soirée nous rapprochent de la maison, les femmes sont rentrées et déshabillées, il y a des lumières et des cartes, nous faisons un piquet; ou bien, rangés autour d'une grosse souche qui brûle, nous nous mettons à philosopher. Le petit abbé y est aussi, car il n'y a plus de bonne
\. Correspondance avec mademoiselle Volland.
partie sans lui. Je ne sais où il prend ses contes, mais il ne tarit point.
» Nous avons ici beaucoup de monde, M. Le
Roy, l'ami Grimm, d'Allainville et madaijie Geof-
frin, presque point ennuyée, chose rare Notre
dîner a été très gai. M. Le Roy racontait qu'une fois il avait été malheureux en amour. « Rien qu'une >) fois? — Pas davantage.... Je dormais quinze » heures, et j'engraissais à vue d'œil. — Mais un » amant malheureux doit être défait, — C'est ce » qui me désespérait...* »
» Vous comprenez tout ce que cela doit devenir à table, au dessert, entre douze ou quinze personnes, avec du vin de Champagne, de la gaieté, de l'esprit, et toute la liberté des champs...
» Sur les sept heures, ils se sont mis h des tables de jeux, et MM. Le Roy, Grimm, l'abbé Galiani et moi, nous avons causé. Oh ! pour cette fois, je vous apprendrai à connaître l'abbé, que peutêtre vous n'avez regardé jusqu'à présent que comme un agréable. Il est mieux que cela.
» Il s'agissait entre Grimm et M. Le Roy du génie qui crée et de la méthode qui ordonne. Grimm déteste la méthode ; c'est, selon lui, la pédanterie des
1. Cette réponse était d'autaut plus piquaute, que Georges Le Roy était fort amoureux de madame d'Holbach.
1S2 DERMÈKES ANNEES DE MADAME DÉPINAY
lettres. Ceux qui ne savent qu'arranger, feraient tout aussi bien de rester en repos ; ceux qui ne peuvent être instruits que par des choses arrangées, feraient tout aussi bien de rester ignorants. « Mais » c'est la méthode qui fait valoir. — Et qui gâte. '> — Sans elle on ne profiterait de rien. — Qu'en » se fatiguant, et cela n'en serait que mieux. Où ') est la nécessité que tant de gens sachent autre » chose que leur métier? » Ils dirent beaucoup de choses que je no vous rappoite pas et ils en diraient encore, si l'abbé Galiani ne les eût interrompus comme ceci : « Mes amis, je me rappelle une » fable, écoutez-la. Elle sera peut-être un peu lon- » gue, mais elle ne vous ennuiera pas : »
« Un jour, au fond d'une forêt, il s'éleva une » contestation sur le chant entre le rossignol et » le coucou. Chacun prise son talent. « — Quel oi- » seau, disait le coucou, a le chant aussi facile, aussi » simple, aussi naturel, et aussi mesuré que moi? )' — Quel oiseau, disait le rossignol, l'a plus doux, » plus varié, plus éclatant, plus léger, plus tou- )> chant que moi?
« Le coucou : — Je dis peu de choses ; mais elles » ont du poids, de l'ordre, et on les retient. »
« Le rossignol : — J'aime à parler ; mais je suis » toujours nouveau, et je ne fatigue jamais. J'en-
» chante les forêts ; le coucou les attriste. 11 est » tellement attaché à la leçon de sa mère, qu'il ). n'oserait hasarder un ton qu'il n"a point pris » d'elle. Moi, je ne reconnais point de maître. Je » me joue des règles. C'est surtout lorsque je les -' enfreins qu'on m'admire. Quelle comparaison de » sa fastidieuse méthode avec mes heureux écarts I
» Le coucou essaya plusieurs fois d'interrompre » le rossignol, mais les rossignols chantent tou- ■> jours et n'écoutent point; c'est un peu leur » défaut. Le nôtre, entraîné par ses idées, les sui- » vait avec rapidité, sans se soucier des réponses de » son rival.
)) Cependant, après quelques dits et contredits, » ils convinrent de s'en rapporter au jugement » d'un tiers animal.
» Mais où trouver ce tiers étïalement instruit et » impartial qui les jugera? Ce n'est pas sans » peine qu'on trouve un hon juge. Ils vont en cher- » chant un partout.
» Us traversaient une prairie, lorsqu'ils y aper- -> curent un âne des plus graves et des plus solen- » nels. Depuis la création de l'espèce, aucun n'a- » vait porté d'aussi longues oreilles. — « Ah ! dit le » coucou en le voyant, nous sommes trop heureux ; » notre querelle est une affaire d'oreilles : voilà
» notre juge ; Dieu le fit pour nous tout exprès, »
» L'âne broutait. 11 n'imaginait guère qu'un jour » il jugerait de musique. Mais la providence s'a- » muse à beaucoup d'autres choses. Nos deux oi- » seaux s'abattent devant lui, le complimentent sur » sa gravité et sur son jugement, lui exposent le » sujet de leur dispute, et le supplient très hum- » blement de les entendre et de décider.
» Mais Tàne, détournant à peine sa lourde tète » et n'en perdant pas un coup de dent, leur fait -)) de ses oreilles qu'il a faim, et qu'il ne tient pas » aujourd'hui son lit de justice. Les oiseaux insis- » tent; Tàiie continue à brouter. En broutant, son » appétit s'apaise. Il y avait quelques arbres plantés » sur la lisière du pré. — Eh bien! leur dit-il, )) allez là : je m'y rendrai ; vous chanterez, je digé- » rerai, je vous écoulerai, et puis je vous en dirai » mon avis.
» Les oiseaux vont à tire-d'aile et se perchent ; n l'âne les suit de l'air et du pas d'un président à » mortier qui traverse les salles du palais : il ar- » rive, il s'étend à terre et dit : — Commencez, » la cour vous écoute. C'est lui qui était toute la » cour.
» Le coucou dit: — Monseigneur, il n'y a pas un » mot à perdre de mes raisons; saisissez bien le
)) caractère de mon chant, et surtout daignez en » observer rarlifice et la méthode. Puis se rengor- » géant et battant à chaque fois des ailes, il chanta : » Coucou, coucou, coucoucou, coucoucou, coucou, » coucoucou. » Et, après avoir combiné cela de » toutes les manières possibles, il se tut.
» Le rossignol, sans préambule, déploie sa voix, » s'élance dans les modulations les plus hardies, » suit les chants les plus neufs et les plus recher- » chés ; ce sont des cadences ou des tenues à perte » d'haleine ; tantôt on entendait les sons descendre » et murmurer au fond de sa gorge comme l'eau du » ruisseau qui se perd sourdement entre des cail- » luu\, tantôt on les entendait s'élever, se rentier » peu à peu, remplir l'étendue des airs et y demeu- » rer comme suspendus. 11 était successivement » doux, léger, brillant, pathétique, et quelque » caractère qu'il prît, il peignait ; mais son chant » n'était pas fait pour tout le monde,
» Emporté par son enthousiasme, il chanterait «) encore; mais l'âne, qui avait déjà bâillé plusieurs » fois, l'arrêta et lui dit : — Je me doute que tout ce » que vous avez chanté là est fort beau, mais je n'y » entends rien; cela me paraît bizarre, brouillé, ') décousu. Vous êtes peut-être plus savant que » votre rival, mais il est .plus méthodique que
» VOUS, et je suis, moi, pour la méthode. » » Et l'abbé s'adressaiit à M. Le Roy, et mon- » trant Grimm du doigt : — Voilà, dit-il, le ros- » signol, et vous êtes le coucou, et moi je suis l'âne » qui vous donne gain de cause. Bonsoir.
» Les contes de l'abbé sont bons, mais il les joue supérieurement, et tout cela naturellement et sans y tâcher. C'est qu'il est pantomime depuis la tête jusqu'aux pieds. M. Le Roy prit le parti de louer la fable et d'en rire ! »
Dans la nuit même qui suivit ce diner, madame d'Esclavelles tomba malade à la Chevrette, et sa fille partit sur-le-champ pour aller la chercher et la ramener à Paris.
MADAME d'ÉPINAY A M. LE CONSEILLER TRONCni.Ni.
Paris, le l^r octobre 1760.
u Rien n'est si vrai, mon ami, que le temps fuit ; il me semble aussi que tout ce qu'on voudrait faire, échappe des mains, et il ne reste que les maussaderies, les tristes nécessités, le baguenaudage : voilà
1. François Tronchin, coiiseiiler d'État, membre du Couseil des Deux-Cents, né à Genève en 1704 et mort en 1781, frère du banquier de Lyon. Homme instruit et intelligent, il avait le goût des arts et forma successivement deux cabinets de tableaux remarquables. Le premier fut acheté par l'impératrice de Russie. 11 composa huit tragédies et retoucha dix tragédies de Corneille.
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à quoi se passe la vie. Vous aurez su par Luljière ou par le docteur la frayeur subite que nous a causée ma mère, et comme quoi elle nous a tous transportés ici en vingt-quatre heures; heureusement, elle est convalescente, et nous espérons recourir aux champs, mercredi prochain, car nous ne lâchons point prise aisément sur le fait de la campagne ; jamais je n'avais eu tant d'espérance d'y rester jusqu'à la lin de décembre; voilà ce que c'est que de nous et de nos projets : il n'y a pas de jour et de nuit que je ne tasse celui de revoir Genève
» On est donc bien ivre là '■ ; bien enchanté bien turbulent? Quelle jeunesse que cette vieillesse-là ! Que dit-il du chancelier qui ne veut plus laisser entrer dans Paris une ligne de lui, attendu la grande tendresse dudit chancelier envers le Pompignan. et la grande grippe de Voltaire contre icelui-? En conséquence on a remballé le Cza?- ^ et il remarche vers Genève.
» J'ai retiré ma fille du couvent, elle est lardée de deux mille défauts qu'elle y a acquis ©t qui ca-