PASSAGE CHOISEUL, 23-3I M DCCCCV
TQ 26W3
cA mon oimie
u Sovra candido vel cinta d'oUva, Donna m'apparve, sotlo verde manlOy Vestita di color dijiamma viva.
E lo spirito mio, che già cotanio Tempo era stato, ch'alla sua presenza Non era di stupor tremando affranto,
Sanza degli occhi aver pià conoscenza, Per occulta virtà, che da lei mosse, D'antico amor senti la gran poienza. »
Ceinte d'olivier sur un voile blanc, Une femme m'apparut, sous un manteau vert, Vêtue d'une couleur de flamme vive.
Et mon esprit, qui pendant un si long Temps était resté (tel) que, dans sa présence, 11 ne se lassait point de trembler de stupeur,
Sans par les yeux avoir plus (parfaite) connaissance, Par une occulte vertu, qui venait d'EUe, De l'ancien amour sentit la grande puissance.
Dante : La Divina Commedia.
il Purgatorio. Canto trentesimo.
Par un soir indécis, l'Annonciatrice vint vers moi.
Le visage de l'Annonciatrice était mystérieux et troublant comme celui du San Giovanni de Léonard.
(( J'ai pitié de toi, » me dit-elle, (( parce que tu n'as point encore souffert. »
Je ne la comprenais qu'à demi. J'étais très jeune.
Ù f^ E I E M 3>i E M APPARUT.
(( J'ai pitié de ton cœur vide, » me dit-elle encore.
Tranquille, je l'écoutais.
(( Je te conduirai vers Lorély.
— Qui est cette Lorély? »
Je parlais avec une curiosité légère.
(( Lorély est la prêtresse païenne d'un culte ressuscité, la prêtresse de l'amour sans époux et sans amant, ainsi que le fut jadis Psappha, que les profanes nomment Sapho. Elle t'enseignera l'immortel amour des amies.
— Est-elle belle .^^ » questionnai-je.
(( Undine elle-même ne fut point aussi cruellement et suavement blonde. Lorély a des yeux d'eau glacée et des cheveux de clair de lune. Tu l'aimeras et tu souffriras de cet amour. Mais jamais tu ne regretteras de l'avoir aimée. ))
San Giovanni l'avait dit : j'avais le cœur vide. Et je ne craignais point encore la venue de l'amour.
(( Qui sait? » dis-jc à l'Annonciatrice, a Peutelre n'ai-je pas un cœur fait pour la passion. Je n'ai point aimé. Peut-ctre n'ainierai-je point, dans ma vie humaine. Il y a, sur terre, tant d'clres qui passent à côté de l'amour I
— Tu ne seras point de ceux-là, puisque tu connaîtras Lorcly.
— Lorély a-t-elle aimé.^^
— Je crois que Lorély aime l'éternel amour plus que les éphémères créatures qui l'incarnent pour elle. »
Je me tus. La curiosité légère grandissait en moi.
(( M'accueillera-t-elle favorablement, ô loi qui lis dans l'avenir.^
— Si tu l'aimes, Lorély t'accueillera. Car il lui agrée qu'on l'aime. Elle sait qu'elle est étrangement belle. Et elle se plaît à mirer sa beauté dans les prunelles ferventes de celles qui l'adorent.
U iN K F E M M E M APPARUT
— Quand la verrai-jc?
— Demain. »
L'Annoncialriceme sourit d'un sourire indéfinissable.
Elle sourit, équivoque à l'égal du San Giovanni de Léonard. . .
J'allcndais Lorcly dans un boudoir glauque où les bibelots semblaient jetés ça et là au gré d'une main impatiente. On y sentait le caprice et le désordre d'un esprit fantasque. Des fleurs éclataientpartoul en gerbes, enfusées, en masses touffues. . . C'étaient des lys tigrés ouvrant leurs vastes corolles d'oii s'exhalait la violence du parfum, des grappes d'orchidées bleues retombant avec une grâce triste, des gardénias, si
fragiles que le frôlement le plus doux les eût flétris, blêmissant à côte de roses blanches. C'étaient toutes des fleurs d'Im^er, de ces frêles et longues fleurs qui ne savent point l'épanouissement dans l'air et le soleil.
Je devinai que Lorély devait chercher en l'art, plutôt qu'en la nature, un fuyant idéal.
Je me pris à songer. . .
Lorély paraîtrait tout à l'heure, incarnation de mon destin. Elle viendrait vers moi, cruellement et suavement blonde comme Undine elle-même.
San Giovanni m'observait, avec son indéfinissable sourire. Et moi, je savourais cette charmante angoisse de l'attente...
La porte s'ouvrit.
(( Vois, )) me dit l'Annonciatrice.
Dans une demi-clarté à la magie singulière, une Femme m'apparut... A son approche, les lys tigrés jetèrent un plus véhément parfum.
Elle était pâle et d'une blondeur presque surnaturelle. Ses voiles traduisaient la souplesse insidieuse de son corps...
Inslinclivemenl, je redoutai le commandement de son regard, la courbe impérieuse de ses lèvres. Ses cheveux la nimbaient d'un perpétuel clair de lune.
Jamais je ne vis de beauté plus étrange.
Lorély me domina de son regard. Je n'essayai point de me dérober à la séduction de ces prunelles volontaires.
(( Je suis ici, » lui dis-je, (( parce que je de- A^ais venir... »
Elle me sourit, d'un sourire florentin qui ressemblait à celui de l'Annonciatrice, mais recelait plus de langueur.
« Suis -moi, » ordonna-t-elle.
Elle me prit par la main. Nous entrâmes dans un lumineux atelier où bourdonnaient des groupes déjeunes fdlcs. Toutes étaient belles.
Bizarrement adoucis, et pourtant aigus comme deux flammes d'azur, les yeux de Lorély s'appuyèrent tour à tour sur toutes ces jeunes filles. Et les yeux de Lorély prenaient, en se posant sur chacune d'elles, une expression différente.
(( Laquelle d'entre elles aimez-vous. ^^» osai-je interroger, tout bas.
<( Je les aime toutes, )) répondit Lorély. (( Mais j'aime chacune d'elles d'une tendresse dissemblable. N'est-ce pas qu'elles sont belles, diversement. ^^... Celle-ci est un vivant tableau du nouvel art. Comme ses lèvres sont assoiffées de baisers inconnus! Tout son être est avide. Vois, elle est insatiable à l'égal d'un vampire. Son teint vert méprise le fard. On ne l'oublie point. Qui l'eirieure la sent toujours... »
J'admirai l'exquise pâleur un peu verte qui méprisait le fard.