‹ Une femme M'apparut--Chapitre 2 sur 3 · N E F K M M K M A V V X IV IJ T . . . Q · texte numérisé non relu

N E F K M M K M A V V X IV IJ T . . . Q

Lorcly, s'élant inlcrrompuc, reprit avec ardeur :

(( Celle-ci îrévoque-l-elle point une égarée de 1700? iS'esl-cc point une marquise dont les pas ont garde le souvenir des menuets? Elle me fait songer aux bals de cour, aux cheveux poudrés, aux madrigaux chuchotes derrière l'éventail ému... Celle-là est une enfant de gitane, ivre de soleil. Et, là-bas, c'est une pelile vierge gothique. Elle dédaigne la forme et la ligne sereines. Regarde-la : elle semble n'avoir point de corps sous sa robe aux plis rigides. La simplicité et la lumière lui répugnent. Elle n'aime que le myslique et le miraculeux... Cette autre es t une Israélite , magnifique autan t que F Orient , et dont la chevelure garde une odeur de myrrhe et de santal... ;)

Une très jeune fdle sourit à Lorély.

(( Ah! celle-là, ah! celle-là I » murmura l'étrange bien-aimée, (( c'est la Belle aux désirs

dormants, c'est la prometteuse d'azur... Je voudrais lui dire un sonnet d'étoiles. Je voudrais choisir pour elle des mots féminins ineffablement, lui dresser un culte en dehors du monde, l'entourer de lys, d'encens et de cierges. Je serais la vestale qui veillerait sur son corps sacré, comme sur un autel. Et sa candeur blonde ne connaîtrait point les lèvres subtiles des princesses charmantes... »

Lorély parlait avec une grave tendresse. Je devinai que cette âme infmie pouvait, sans jamais épuiser ses trésors, prodiguer des richesses d'émotions sans cesse renouvelées.

(( Et moi, » implorai-je, (( et moi, Lorély, ne m'aimeras-tu point .^^ »

Lorély me considérait, anxieuse.

« Je crois que je t'aimerai, )) dit-elle. (( Je crois que je t'aime déjà... »

Le jour tombait. Et le crépuscule mêla son

tendre mystère à ces mystérieuses et tendres paroles.

(( Attends-moi ce soir, )) clmcliolai-jc. (( Je suis avide d'étoiles... »

Nous partîmes ensemble. Nous errâmes dans un bois que givrait le soir d'hiver. Comme une princesse Scandinave, Lorély s'enveloppait de fourrures blanches.

Mes yeux étaient éblouis de neige. Toute cette clarté paraissait fleurir des épousailles irréelles.

Lorély se taisait.

(c Parle-moi de toi, » suppliai-je. (( Je t'aime, et je voudrais ignorer un peu moins celle que j'aime.

l4 UNE FEMME m'aPPARUT...

— Je suis triste sans détresse véritable, » répondit Lorély. (( Je suis triste, indiciblement...

— N'es-tu point une amoureuse de la tristesse?

— Non pas. Je la fuis et pourtant je la retrouve en tout et toujours. Je me lamente vainement, ainsi que le vent d'automne... »

Elle s'arrêta.

(( Ma vie me navre, )) poursuivit-elle. ((Et je ne conçois point une vie meilleure... Le luxe qui m'entoure m'oppresse. Les plaisirs sont si vieux qu'ils mordent sans dents.

— De quel mal souffres-tu dans ton âme?

— De quel mal? » soupira Lorély. ((Je ne sais. Quel qu'il soit, je le sens inguérissable. Mon cœur est une cloche au timbre fêlé. . . »

Elle rit avec amertume...

Une angoisse m'étreignit le cœur. . . Je l'aimais déjà. . . Je l'aimais déjà. . .

(( L'ennui!... Il me semble, parfois, que l'uni-

Ui\E FEMME M APPARUT.

vers est pareil ù une grise cathédrale d'où Notre-Dame de la Vieillesse a banni les dieux. Elle seule règne, la Madone aux rides, dans sa chasse croulante... ))

Elle continua :

(( Parfois, je me dis que j'ai chanté toutes mes chansons et cueilli toutes mes fleurs... Mais je sens que mon âme demeure altérée. J'attends encore je ne sais qui. Je sanglote encore, je ne sais trop vers quoi... Peut-être est-ce le nouvel amour, l'amour inconnu, que j'espère. Peut-être m'apportes-tu cet amour, entre tes mains tendues. . . »

C'était autour de nous le soir d'hiver, un soir de mariage mystique. C'était autour de nous et en nous une chasteté nuptiale, une volupté blanche.

(( Je voudrais tant t'aimer ! » soupira Lorély.

Ces paroles tombèrent sur mon cœur troublé.

(( Moi, je sais que je t'aime, Lorély... »

l6 UNE FEMME m'aPPARUT...

Une prescience obscure me dicta ces mots :

« Je t'aime et j'ai déjà la certitude que tu ne m'aimeras jamais. Pourtant, je ne crains pas de t'aimer. Tu es la soulTrance merveilleuse qui fait mépriser le bonheur. »

J'ajoutai, devant le silence de Lorély :

(( Je t'ai vue aujourd'hui pour la première fois et je suis déjà l'ombre de ton ombre. Je serai ce que tu feras de moi.

— J'aime ton amour, )) murmura Lorély.

(( J'ai peur de te comprendre, et je tremble de t'attirer irrémédiablement. Mes illusions sont de pauvres cloAvns qui se regardent grimacer à travers leurs larmes. . . Je voudrais tant t'aimer ! t'aimer dans mes moments de silence, qui s'éterniseraient enfm! Ne vois-tu pas comme je pleure de mes joies et comme je ris de mes tristesses.^ »

Il y eut entre nous une pause.

(( Mon amour est assez grand pour rester so-

lilaire, » rcpondis-je. a Je t'aime, et cela siiiïit à mon extase et à mes sanglots... Tu ne m'aimeras jamais, Lorély, car tu as en toi une telle ardeur de vivre et de senlir, que la passion de tous les êtres ne te contenterait point. . . »

Les étoiles brillaient aussi froidement que le givre. Et, sous nos pas, la neige était moelleusement déroulée.

Les cheveux de Lorély, aux rayons de lune, scintillaient froidement. Et les yeux de Lorély étaient froidement bleus, telles les eaux baignées de lune.

(( Je suis ivre, » sanglotai-je. « Lorély, Lorély, je suis ivre... ))

C'était autour de nous le soir d'hiver, le soir d'irréelles épousailles...

Je subissais ma félicité étrange, sans la comprendre, sans la goûter. Plus tard, seulement, je sus que ces heures troubles étaient les heures inoubliables que pleurent les regrets et les souvenirs...

(( Lorély t'enseignera l'immortel amour des amies, » avait murmuré l'Annonciatrice...

Lorély était semblable à une prêtresse païenne qui, dans un temple abandonné, aurait ressus-

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cité le culte de la déesse, rallume les feux sacrés et relevé l'autel en ruines. Elle parlait de Psapplia comme si elle l'eût entendue clianler dans un verger de Mytilène. Jamais aucune des compagnes de la tisseuse de violettes ne l'aima plus simplement, plus fcrvemment, que celle lointaine disciple.

(( Elle seule, » disait Lorély. (( est éternelle. Le culte des dieux a péri, mais le culte de ses poèmes ne périra point. Celle qui l'aime doit l'aimer à l'exclusion de tout autre amour. »

Et je me remémorai ces nobles phrases, dédiées à Psapplia et cueillies dans un livre que j'avais relu souvent* :

(( Si ta niaimes^ ta quilleras tout ce cjae ta chéris, et les lieax oà ta te souviens et ceux oà ta espères; et tes souvenirs et tes espoirs ne seront plus quun désir vers moi.

* Tryphé : Cinq petits dialogues grecs, Paris, à la Plume.

(( Si tu 111 aimes, la ne regarderas ni en arrière ni en avant, ta ne saaras que moi, et ta destinée ne portera plas rjae mon empreinte.

(( Si ta ni aimes, ta naaras d' autres infmis que mes lèvres, d'autres prisons que mes bras, et de mon corps tu feras tous tes songes. . . »

Et je lui répondis en sanglotant :

(( Je t'aime. ))

... J'aimais Lorély avec tout rinconscient élan du premier amour. Je l'aimais si aveuglément que je ne m'étais point demandé si cet amour était partagé. J'aimais Lorély, et je croyais encore que l'amour attire l'amour.

... Peu à peu, je me réveillai. Et je compris que Lorély demeurerait indifférente à toute ma passion, à toute ma tendresse.

Le temps, loin de la fléchir, la figeait dans sa froideur. Mes pas, ma voix, ma présence, l'excé-

2/i UNE FEMME m'aPPARUT...

daient. Elle ne m'aimait point, ne m'aimerait jamais, jamais...

Lorsque, sottement, je me lamentais sur ce dont ni elle ni moi n'étions responsables, elle répondait :

(( C'est moi qu'il faut plaindre et c'est toi qu'il faut envier. Puisque tu as su découvrir l'amour que je cherche en vain depuis tant d'années perdues, révèle-le-moi! Je voudrais tant t 'aimer I »

Et, lorsque j'implorais d'elle un mot d'espoir :

(( Je voudrais tant t'aimerl » redisaient comme un refrain ses lèvres lasses de mes lèvres.

Quelquefois, elle me laissait entrevoir la possibilité de l'atteindre un jour.

« Tu comprendras plus tard le néant des plaisirs pour lesquels je te néglige. Et tu ne verras alors, dans l'avidité avec laquelle je les recherche, que ma crainte de les voir s'évanouir. ))

Elle aAait pour symboles rarc-en-ciel et Topale, tout ce qui brille et change selon le reflet de l'instant.

« Gomme l'art, » disait-elle, a l'amour est complexe et malaisé... Le statuaire ne cherche point en un modèle unique sa vision surhumaine. Il découvre la splendeur absolue en des êtres dissemblables, dont chacun lui a donné ce qu'il avait de plus beau. Et moi, pour mon rêve d'amour, il me faut réunir les perfections éparses, afm de les confondre en un harmonieux ensemble créé par moi. »

... Je lui dis un jour :

(( Tu es l'avril. Ces vers de SAvinburne peuvent seuls t'exprimer et te contenir tout entière :

A mind of many colours, and a mouLli Of many tunes and kisses...

(( Mais, moi, je t'aime douloureusement et d'un amour unique.

— Tu m'aimes mal, » interrompit ma fleur de Sélénc. (( Tu m'aimes mal, puisque tu ne sais ni me retenir ni me comprendre.

— On aime toujours mal, Lorély. Aimer bien, ce n'est plus aimer d'amour.

— L'amour.^ » répéta Lorély. (( L'amour est l'immolation perpétuelle de soi-même... Lorsque je rencontre en passant une apparition de grâce qui me ravit, tu dcArais te réjouir de la félicité que m'accorde une illusion brève. ))

Elle cita :

« J'ai rêvé d'un Calvaire où fleuriraient des roses... »

(( Tu as peut-être la meilleure part, » concédai-je...

Et nous unissions nos lèvres fébriles en un baiser où nous goûtions déjà l'amertume des regrets futurs.

UNE FEMME M APPAUUT... 2'j

YI

Qui dira jamais le charme ondoyant, le charme insaisissable de LorélyP...

Souvent, nous nous égarâmes ensemble dans le pelit bois pareil aux forets enchantées. Il y régnait un mystérieux silence. On se serait cru parmi les verdures de Brocéliande où, jadis, erra Viviane...

Viviane!... J'évoquais la fée tentatrice et me la représentais sous l'apparence de Lorély. Les

aS UNE FEMME m'aPPAUUT...

yeux de Viviane étaient d'un bleu mortel. Ses vagues cheveux palissaient, tel un clair de lune. Ellesouriait,commeLorély, d'un sourire mince. Avec une lenteur perfide, elle se glissait à Iravers les lianes, cueillant au passage la ciguë et les digitales. Et son baiser donnait l'oubli.

Lorcly était la sœur lointaine de Viviane...

... Le fallacieux printemps était venu, prodiguant ses mensongères promesses, et faisant naître la soif d'impossibles bonheurs.

Comme toutes les âmes, j'écoutais les promesses du printemps. Et mes regards se tournaient vers Lorély, qui incarnait tout le décevant avril...

(( Il me semble, » chuchotait Lorély, (( que ce printemps va m'apportcr enfin la douceur inconnue que j'espère depuis toujours... Il me semble que je vais renaître, moi aussi, que je me réchaufferai, que je m'épanouirai toute! Entends-tu.^ Je sens que, demain, j'aimerai

vérilablemcnl... Pcat-cUc est-ce loi que j'aimerai... »

Elle nréblouit d'iiii sourire...

Le prinlemps entourait Lorély, ainsi qu'un décor. Jamais je ne la vis plus radieuse. Elle allait, souple cliimériquement, et l'on eût dit qu'elle marchait vers l'avenir.

« Demain, )) reprit-elle, (( ali î demain!... J'aimerai... »

A l'orée du petit bois, serpentait une rivière paresseuse. Nous longeâmes le chemin qui menait vers cette rivière.

Sur les bords, où frissonnaient les roseaux, Lorély s'arrêta.

(( Viens nous pencher vers l'eau, » dit-elle.

Elle s'agenouilla, se mira. J'atteignis des nénuphars, qu'elle mêla en riant à ses cheveux dénoués.

(( Tu es plus belle que l'Undine, » soupirai-je.

Je lui tendis les bras. Je voulus l'emprisonner toute dans mon étreinte. Elle serait mienne... mienne enfin. Son cœur répondrait à mon cœur. Ses yeux répondraient à mes yeux acharnés. Peut-être s'abandonnerait-elle, consentante...

Mais elle glissa entre mes mains, se déroba, comme une fugitive ondine...

Et, triste de mon impossible désir, je la considérai.

Sa robe verte coulait autour de son corps fluide. Les plis glauques ondoyaient au soleil. Elle paraissait vêtue de remous.

(( M'échapperas-tu éternellement, Lorély.^^

— Peut-être... ))

Les mots indécis ruisselèrent dans le silence. Des sanglots me montèrent à la gorge.

(( Ne pleure point, » ordonna-t-elle. « Songe à la laideur des larmes. ))

Elle rompit un roseau et le mit entre mes doigts.

UNE F fi M M E M A P P A II U T . . .

« Voici une llùte, » dit-cllc. « Chante-moi, puisque tu m'aimes... »

Je pris le roseau : j'essayai de le tailler, de l'animer de mon souille. Peines perdues : le roseau demeura muet. Et je dus avouer ma défaite :

(( Je ne sais point te chanter, Lorély. »

Elle me bouda, en un dépit ravissant.

(( Comment t'aimerais-je, puisque tu ne sais point me chanter.f^ »

Elle rentra sous le petit bois magique. Le soleil vivifiait ses pâles cheveux et ses pieds étincelaient dans l'herbe. Une invisible musique semblait l'accompagner, la traduire, l'exprimer tout bas.

Je la suivais, l'âme découragée. S'adossant à un chêne, elle fit une pause.

Longtemps elle se tint debout contre l'arbre dont le feuillage pleuvait autour d'elle. Sachant qu'elle avait besoin de silence, je me tus.

32 Ui\E FEMME m' APPARUT...

(( J'entends battre le cœur de l'arbre, » murmura-t-elle, « et couler le sang vert dans ses Ycincs. ))

Le feuillage l'encadrait de reflets mouvants, et les blonds un peu glauques de sa chevelure s'imprégnaient d'émeraude. Elle évoquait, elle ressuscitait la grâce élancée d'une lïamadryade.

Je la contemplai. Et je compris cet insatiable amour de la femme qui poussait les peuples à la chercher partout, dans les fontaines et les fleuves, dans la forêt et la mer... Ilestia, jaillissement de flamme vive... Pomona, qui arrondissais la courbe molle des fruits... Flora, pétrie de tous les parfums... Ménades, qui fûtes Fâme tumultueuse des vignes. . . Naïades et Néréides. . . Bonne Déesse universelle I

... Je retrouvais en Lorély la naïade fuyante, la néréide, l'oréade à la calme chevelure, la ménade et la vestale. Et, surtout, je retrouvais

UNK FEMME M'APPAnUT... 33

en clic riiarmonicux pcril que symbolisaient les sirènes...

Je ne voyais qu'elle, je ne poursuivais que son image dans la multiple magnificence de l'univers. J'adorais, en la beauté de Lorély, la beauté immorlclle de la femme. ..

Elle comprit ma pensée.

(( Tu as raison, je suis éternelle. Je mourrai, mais je renaîtrai, et ceux qui aiment mon souvenir me reconnaîtront toujours. . . »

Et, les prunelles rayonnantes d'orgueil :

(( Je ressusciterai demain, )> dit-elle, « comme aujourd'hui je suis ressuscilée... »

YII

Je sortis sous la pluie crépusculaire, et je m'enivrai mortellement de la merveilleuse tristesse des soirs de bruine. Je portais au cœur une mélancolie fébrile.

(( Lorély... » murmurais -je à travers la bruine, (( Lorély... »

Son nom revenait sur mes lèvres ainsi qu'un sanglot.

J'évoquais l'beure déjà lointaine où je la vis pour la première fois, et le frisson qui me par-

Û iN E FEMME M APPARUT..

courut lorsque mes yeux renconlrcrent ses yeux. J'avais eu la prescience que celle femme incarnait mon destin, que son visage était le visage redouté de mon avenir.

Près d'elle, j'avais connu les vertiges lumineux qui moulent de l'abîme et l'appel de l'eau Ires profonde.

Je n'avais point tenté de la fuir, car j'aurais échappé plus aisément à la mort.

... Commeje songeais à ces choses, j'aperçus, venant vers moi, une forme crépusculaire, qu'on eût dit tissée de lumière déclinante et de bruine. Et, peu à peu, cette forme, se rapprochant, se précisa. Je reconnus lone. . .

lone avait été la petite compagne de mon enfance. Nous avions grandi côte à côte, mettant en commun toutes nos pensées. Elle était restée la blanche amie sororale. Mais je n'avais point encore osé lui parler de Lorély.

... ]Mes prunelles s'atlachèrent sur lone. Le

front trop large et trop haut écrasait tout ce pensif visage, hypnotisant les regards et faisant presque oublier les yeux bruns vastes comme le soir, et la bouche tendre.

Ainsi qu'une moniale, lone marchait les paupières baissées. Il flottait autour d'elle un parfum de solitude. Sa a oix et ses gestes étaient d'une religieuse douceur.

Elle portait entre ses doigts des violettes douloureuses. Elle aimait les violettes entre toutes les fleurs, pour leur grave simplicité.

(( lone, )) dis-je à la mélancolique amie, (( donne-moi ta tristesse. Je l'ajouterai à la mienne. ))

Elle sourit, sans me répondre.

(( Tu parais errer en cherchant un abri à travers ce soir de bruine, » continuai-je, me forçant à railler.

(( Tu ne te trompes point. Je cherche désespérément un abri. »

Je m'étonnai un peu de la solennité impétueuse de cette réponse. Nous échangeâmes un long regard.

(c Je suis lasse de chercher, » ajouta-t-elle.

Sa voix traduisait un insondable découragement.

(( Je vais me reposer dans une chaj)elle, non loin d'ici. Il n'y a ni chants ni rumeur d'orgue, à cette heure : il n'y a que le pieux silence. Les petites flammes des cierges trouent l'ombre et les ors des autels luisent faiblement. On devine la pensive Madone et le Christ tragique. Le soir a noyé leurs faces et le souffle des lys monte vers eux... L'odeur de l'encens est une ivresse apaisante.

— lone, » suppliai-je, « ne t'attarde point trop longtemps dans la chapelle. . . »

Elle ne m'écoutait point.

« Je m'agenouille aux pieds de la Madone pensive, de la Madone qui accueille toutes les

UNE FEMME m'aPPARUT... Sq

prières . Et je mets les miennes entre ses mains . . . Il y a toujours, dans toutes les chapelles, une femme qui pleure aux pieds de la IMadone. Je suis cette femme-là. Je n'entends point ceux qui passent et me frôlent. Je demeure abîmée dans ma tristesse et dans mon espérance.

— Dans quelle espérance, lone.^^ »

Elle hésita.

« Il me semble alors... il me semble en vérité que je crois...

— Comment peux-tu croire, lone, devant la souffrance des êtres .»^ »

Elle entr'ouvrit les lèvres, hésitante, puis continua :

c( J'interroge la Vierge muette et qui a l'air de me prendre en pitié, moi aussi. J'ai ma part de son universelle compassion. L'encens monte vers elle, emportant mon âme. Je suis agenouillée et perdue dans le crépuscule, — une petite ombre parmi toute cette ombre. Je mç

sens humble et tendre infiniment... Enfin, je ne pense plus...

— Oui, oui, ne pense plus, mon amie chère... Aime quelqu'un, aime quelque chose. L'amour est moins funeste que la pensée. »

lone s'éloigna un peu.

(( Je n'ai jamais aimé et jamais je n'aimerai un être humain qui serait aussi faible, aussi lamentable que moi-même. Ce que je désire éperdument, c'est le divin... Je veux un amour qui jamais ne soit trompé ni déçu, un amour sans fm et sans bornes, un amour surnaturel. Je veux la foi. ))

Le visage d'Ione blêmissait à travers le crépuscule. Elle considérait fixement ses mains, de la couleur des anciens ivoires. C'était, chez elle, une habitude maladive de contempler ses mains pendant des heures.

Une femme voilée passa auprès de nous. Elle poursuivait sa route en tâtonnant.

(( Elle va vers la chapelle, » dit lone. (( Elle va prier. Elle croit, peut-être... »

Une parole saisissante d'un aveugle, entendue à Tunis, me revint à la mémoire :

(( Donne-moi un peu d'argent, afin d'acheter de la lumière. ))

A voix haute, j'achevai ma pensée.

(( Tous, nous oublions que la lumière ne se vend pas. Nous sommes les aveugles... Et nous épuisons inutilement notre volonté dans l'eiïbrt de voir, au lieu de fermer les paupières et de regarder en nous-mêmes. La lumière est en nous, et non point au dehors. Nous ne verrons qu'en nous résignant à ne point voir. . . »

Les yeux d'Ione suivaient la femme, déjà lointaine, et qui, peu à peu, disparaissait dans la brume.

a Elle croit, peut-être...

— Et toi, lone, ne crois-tu point .^ »

Avec un lourd regret, elle hocha la tête.

(( Je n'ai point encore élé conviée au festin du miracle... »

Je frissonnai.

(( Ceux qui croient recèlent en eux toutes les magnificences du ciel, » dit lone. (( Qu'importe s'ils se sont trompés .^^ Ils ont connu le Paradis. Ils y sont entrés vivants.. . »

Elle refoula ses larmes. Je restai devant elle, dans mon impuissance à la soulager, à la guérir.

(( Tu connais toute ma vie, » reprit-elle. (( Te souviens-tu de ma détresse lorsque, au sortir de mon enfance, je perdis la foi.^ Je ne me suis jamais consolée de l'avoir perdue. Parfois, il me semble que je vais mourir de ne plus croire. »

Elle s'était rapprochée de moi. Tout son être se révoltait contre l'horreur du réel, contre la laideur et la bassesse du réel.

Le crépuscule, gris et morne comme le doute, nous enveloppait, et l'indécision de l'heure était

pleine d'angoisse. La lumière inquiète vacillait, à riiorizon.

(( Rien n'est assure, » dit lone, d'une voix qui se brisait. « Vois, l'univers est aussi incertain que nos âmes. »

Autour de nous, le crépuscule s'attristait, pareil au doute...

(( Nos pauvres âmes... » soupira lone.

Un cri m'échappa.

(( lone... lone...

— Viens, » commanda mon amie. (( Nous nous reposerons dans la chapelle, puisque c'est l'heure des prières silencieuses. »

Elle se hâta, ainsi qu'une malade se hâte vers une fontaine de miraculeuses guérisons. Je la suivis jusqu'au seuil de la chapelle dont la porte était entre-bâillée.

Au fond de l'ombre, s'élevait une Vierge aux mains jointes. Sa couronne d'étoiles jetait des lueurs et ses pieds se posaient sur la lune soumise.

44 UiNE FEMME m' APPARUT...

(( Viens, )) dit encore lone.

J'hésitai sur le seuil du sanctuaire... Et l'image de Lorély s'interposa...

Elle brillait, de toute sa blancheur perverse. Sa morbide chevelure se répandait, clair de lune dans le crépuscule. Ses yeux m'attiraient, m'appelaient, d'un bleu aprilin, d'un bleu décevant et suave. Elle murmurait, très bas :

(( Peut-être t'aimerai-je, plus tard... »

... Et c'était Lorély qui régnait au-dessus de l'autel. Sur ses cheveux dénoués luisait une couronne d'étoiles... Ses pieds nus foulaient la lune soumise...

Aux côtés d'Ione, j'entrai dans le sanctuaire. Les lys exhalaient vers Lorély leurs parfums sacrés et les cierges lui dédiaient leurs flammes.

Je m'agenouillai devant l'autel de Lorély, et j'offris à Lorély la plus fervente, la plus éperdue des oraisons...

UNE FEMME M ' APPARUT... l\b

Comme toute âme nostalgique, Lorély recherchait avec complaisance le prestige des vêtements étranges, qui travestit les esprits en même temps que les corps et ressuscite, pour une heure, la grâce d'une époque évanouie.

Parfois, elle revêtait un costume de page vénitien, un costume de velours aux verts de lune qui s'harmonisaient avec sa chevelure. Ses doigts erraient sur un luth. Elle avait la

gracilité fébrile d'un enfant amoureux, et ses gestes prenaient quelque chose de volontaire et de suppliant à la fois.

((. Je suis un page épris de la Dogaresse, » disait Lorély. (( Elle est si hautainement belle, dans sa gondole dont la proue est incrustée d'or et d'émeraudes ! ... Je porte sa traîne, et de temps en temps elle laisse tomber sur moi un regard distrait. Et je mourrais si elle négligeait de jeter sur moi cet insouciant regard. . . »

Parfois, elle se transformait en un petit pâtre grec. Une invisible musique de syrinx s'élevait alors sous ses pas, et ses yeux riaient aux nudités des faunesses. Parfois aussi elle était la longue et triste châtelaine, dont la robe gardait inflexiblement des plis très chastes. Elle s'asseyait, en une pose d'accablement, sur une cathèdre aussi droite qu'une stalle d'église, et, comme si elle eût parlé à sa solitude, elle murmurait très bas des paroles languissantes.

((Je m'ennuie... Je m'ennuie tant, que je me surprends quelquefois à regretter l'absence do mon époux. Pleurerais-je s'il tombait là-bas, en Terre-Sainte.^ Je ne le crois point. Mais ici je m'ennuie à en mourir. Je suis lasse de contempler tour à tour le vol des nuages et les enluminures de mon missel. Je suis lasse d'imaginer des p(icli(5s innombrables, afin de les confesser au bon moine dont l'embarras naïf me réjouit. Mon page est un enfant nigaud, aux joues luisantes et rouges. Je pourrais réciter d'un bout à l'autre les histoires, trop souvent entendues, que m'égrènent mes quatre suivantes... Cellesci, d'ailleurs, sont bien sottement ingénues. En vérité, je m'ennuie mortellement... »

Lorély était, tour à tour, une princesse byzantine, un jeune seigneur anglais dont François P' aurait remarqué le port élancé et les beaux habits au camp du Drap d'Or, une infante maladive et cruelle, un ménestrel errant, sans autre ri-

cliesse que sa harpe... Parfois, elle était une danseuse égyptienne, parfois elle était une fée, vêtue de pétales d'iris et gemmée de rosée étincelante.

Elle était autre, en gardant son charme indéfinissable.

(( Je m'efforce de me fuir moi-même, » disait-elle, en ajustant ces parures d'un autre âge et d'une terre lointaine. « C'est ainsi que je me console misérablement de n'avoir pu m'oublier toute, me transformer par la magie d'un véritable amour. . . »

Fiévreusement, elle choisissait et rejetait les étoffes et les joyaux.

(( Je suis toujours pareille à moi-même, » soupirait-elle.

Et ce long soupir était tragique à l'égal d'une lamentation.

Lorély avait le culte instinctif de l'artificiel. Elle se plaisait à farder sa pâleur de rose blanche.

UNE FEMME M ' A I> P A R U T . . . /| g

La fausse rougeur de ses joues contrastait alors d'une façon déconcertante avec la lumière atténuée de ses cheveux.

(( S'éloigner le plus possible de la nature, là est la fin véritable de l'art, )) disait-elle. (( Celui qui, en art, s'efforce d'imiter la nature, n'est qu'un vulgaire copiste. Celui qui crée est, seul, Tarliste indiscutable. . . Je n'aime, en peinture, que les paysages psychiques, les fleurs de rêve et les visages qu'on ne contemplera jamais. ))

Comme l'Aphrodita, Lorély possédait mille âmes et mille apparences. Et je l'aimais à travers toutes ses métamorphoses.

Celles qui la chérissaient souffraient de la voir distraite jusque dans leurs bras et toujours inassouvie. Quelques-unes pleuraient, d'autres la chargeaient de reproches. Quelques autres demeuraient rivées à elle par leur souffrance môme. D'autres encore avaient compris que le

cœur de Lorély était pesant d'un mélancolique, d'un intolérable besoin d'aimer.

Elle eût donné sa jeunesse, sa beauté et sa complexe intelligence pour éprouver les naïvetés sanglotantes d'une passion sincère, pour aimer comme les plus simples femmes. Et cette soif inapaisée la rendait, par intervalles, impatiente et farouche. Elle gardait, on eût dit, une rancune à ses amantes et à moi de l'amour que nous ne pouvions pas lui faire connaître.

Autour de Loidly se pressaient de jeunes filles et de jeunes femmes, quêtant ses fuyants sourires et ses caresses.

(( Je les veux, )) sanglotait-elle à travers ses dents serrées. « Je les désire implacablement. »

Et ses yeux étaient alors aigus, ainsi qu'une lame d'acier bleui.

(( J'aime ce qu'elles ont de fugitif, d'insaisissable, tout ce que je ne posséderai jamais d'elles.

Et cette volupté incomplète que je bois à leur bouche est plus précieuse que le bonheur, le prosaïque, le matériel bonheur... »

Elle ajoutait, plus bas :

(( Et pourtant... Et pourtant... Ah! si je savais aimer ! »

... Elle n'aimait point ces passantes qui la dérobaient à moi. Cependant, je les enviais, car elles avaient eu d'elle, ne fut-ce qu'un instant, un baiser d'amour.

(( Donc, vous vous mariez! »

La voix de Lorcly s'était faite mordante et sombre.

Ceile qui l'écoutait frissonna légèrement. C'était une enfant au profil et au gazouillis d'oiseau, et qui donnait une impression de faiblesse aérienne.

Lorély reprit avec intensité :

(( Vous, immoler à votre tour vos limpides vingt ans î »

54 UxNE FEMME M ' APPARUT...

Elle se tut, comme pour mieux se recueillir dans son amertume et dans sa colère.

(( Vous irez consacrer votre amour devant l'église, dont vous accepterez les formules toutes faites et les serments obligatoires. Et ainsi vous imposerez par avance l'esclavage à vos futurs enfants. Vous ne comprenez point ce qu'il y a d'humiliant et d'immoral dans l'union légitime. Et surtout, et surtout, vous acceptez aujourd'hui, vous subirez demain le rut avilissant du mâle. . . »

L'enfant rougit jusqu'aux racines de ses cheveux, aux châtains striés d'or.

(( Vous serez l'épouse et la mère, — plus tard, sans doute, la bourgeoise! )) poursuivit l'âpre Lorély.

Elle s'était dressée ainsi qu'une vengeresse.

(c Et vous donnerez à l'avenir un nouveau gémissement, une nouvelle souffrance. N'avezvous donc jamais entendu la plainte de toute la

race humaine? N'avez-vous donc jamais songé à l'horreur de vivre et à l'horreur de mourir? Ces deux tortures, vous les infligerez, sans crainte et sans remords, à votre postérité impuissante. . . »

Une religieuse terreur glaça le courroux de Lorély. Elle parlait avec une appréhension profonde.

(( Vous allez animer du néant. Vous ferez vivre le non-être... Et quelle destinée réservezvous à ces créatures de demain?... L'angoisse, la maladie, la vieillesse et la mort. N'avez-vous point réfléchi qu'un jour vos fdles et vos fds vous maudiront de les avoir créés, de les avoir jetés en pâture à la douleur fatale? »

Le regard de l'enfant erra. Elle répondit, hésitante :

(( Tout le monde n'est point misérable et triste. ))

Mais Lorély, rapprochée d'elle, lui saisit les poignets, comme pour lui imposer sa fervente

conviction. Son haleine brûlait le front de la jeune fille. Toutes ses forces étaient concentrées dans la volonté unique de dominer cette âme.

(( Les heureux .^^ Où sont-ils.^^ Et, s'il y en avait sur la face du globe, de quel monstrueux égoïsme serait fait leur bonheur .^^ »

Des larmes montèrent aux prunelles de l'adolescente. Lorély la retint encore.

(( Vous m'avez mal comprise. Vous m'avez mal connue. Je vous offrais tout ensemble la passion et la tendresse. Avant tout, je vous apportais la beauté... Je vous aurais peut-être fait souffrir, mais vous auriez pleuré de si belles larmes î ))

Elle reprit :

(( Je vous apportais, moi, le songe, dans mes mains creusées à la façon des coupes. L'homme que vous épouserez ne peut vous offrir que des réalités... Et quelles hideuses, quelles sordides réalités! Mais vous préférez la réalité au songe... ))

Lorély abandonna les frôles poignets que meurtrissaient ses doigts fchrilcs.

(( Allez vers votre destin. Vous avez voulu la médiocrité et la laideur... Vous avez appelé le mariage et la maternité. Soit... Ne vous retournez point, ne regardez pas en arrière : vous me verriez pleurer. Et je ne permets point que l'on surprenne mes larmes... »

La voix impérieuse s'était brisée.

(( Plus tard, ah ! plus tard, je me souviendrai de vous avec une lamentable douceur. . . Je vous ensevelirai, telle une morte, au plus profond de ma mémoire, et je jetterai sur votre souvenir les fleurs de ma folie. Le temps changera en regret ce qui demeure en moi d'amour pour vous. . . »

L'enfant baissa la tête.

(( Prometteuse d'azur... » murmura Lorély. (( Prometteuse d'azur, comme vous m'avez inconsciemment trompée! »

Elle soupira :

« Encore une passante en qui j'ai cru reconnaître celle que je cherche I Une rancœur ajoutée à tant d'autres, une désillusion de plus! Et l'effroi de voir, se traînant à leur suite, l'indifférence et l'inévitable ennui î Mon cœur se desséchera-t-il un jour de lassitude et de dégoût? »

Puis, se reprenant :

(( Je vous évoquerai si cruellement, lorsque viendra la lourde saison des récoltes et des vendanges! Que je la hais, cette heure où tout amour porte son fruit ! Les feuillages n'ont plus de fraîcheur, ni les fleurs de virginité. La terre est assagie, et la fécondité l'emporte sur l'amour. Rien n'est plus vibrant ni chaste : l'univers est repu de baisers et de grappes. Alors... alors je chercherai vainement en moi l'image de votre printemps sacrifié. »

D'un geste souverain, elle attira la jeune fille et lui donna le baiser d'adieu.

(( J'aurais pu vous aimer... » chuchota Lorély.

Elle ferma les yeux et dit à renfant frémissante :

(( Bientôt, lasse de contenir ma peine, je pleurerai. . . je pleurerai à travers mes paupières mal closes. . . Ah ! le mal que me font mes yeux î Alil le mal qui me reste de t'avoir contemplée, de t'avoir \ue si dissemblable de toi-même, d'avoir senti... Aveugle-moi, tue mes yeux... A travers mes yeux, ainsi qu'à travers deux blessures, je te sens. . . et je souffre. . . »

Mais une énergie la remit debout.

(( Malgré toute ta froideur, je te brûlerai. Un jour, tu comprendras mon regard, et tu sauras... Tu auras peur. . . Et tu te donneras à moi comme à tes rêves... O bien-aimée, je te serai douce et je te serai semblable, tienne d'un même désir, d'une même pensée, tienne au delà de tous les mots qui séparent. . . ))

Le découragement la prit, et elle murmura :

(( La lassitude d'aimer, c'est la mort... Et

6o UNE FEMME m'aPPARUT...

cette mort me gagne peu à peu. Demain, — qui sait? — je parlerai d'amour sans frissons et sans souvenirs. Je serai semblable à une vieille encore jeune qui aurait oublié, à force de ne plus la vivre, — ou de la vivre autrement, — sa jeunesse. Je serai lasse d'aimer, je serai morte... »

La petite vierge noua ses bras fragiles autour du cou de Lorély, et promit, dans un souffle :

(( Je romprai mes fiançailles... Je ne l'aime point, cet homme rude. . . Je n'aime que toi. . . ))

Avec violence, Lorély l'attira vers elle. Sa voix chantait victorieusement :

(( Une joie élémentale et pareille aux marées m'entraîne vers toi, m'emporte vers notre bonheur... Ah! je sens que j'aime enfin I que je t'aime... oui, que je t'aime... ))

UNE FEMME m'aPPARUT... 6i

La petite vierge rompit ses fiançailles, comme elle l'avait promis à la bien-aimée. Mais, quelques semaines j)lus tard, Lorély se lassa d'elle. Et l'enfant pleura ses deux bonheurs détruits.

Entre ses joyaux, Lorély préférait un collier de pierres de lune.

(c Je suis parée des larmes de la lune, » souriait-elle.

Un soir, je la trouvai bizarrement joyeuse. Ses cheveux étaient dénoués et semés de fleurs de tabac. Sur sa robe de velours gris, clair de lune opaque, brillait froidement son collier de larmes.

Elle rit, en me voyant, d'un rire musical et fêlé.

(( Je ne te reconnais pas, » dis-je. (c Tu es belle, d'une manière différente.

— Je suis autre, en effet, » me jeta Lorély. (( Tu ne connais point encore mon âme nocturne. Je ne sais point être moi-même, tant que dure le jour. Mais, la nuit, ma personnalité s'exaspère et s'affine. Je suis moi, pleinement, dans ma sagesse et dans ma folie. Je te l'ai dit autrefois : ce qui, pendant le jour, semble déraisonnable, devient logique à l'approche des ténèbres. La nuit, tout est extraordinaire. Et le plus médiocre des humains peut vivre son heure d'irréel. Viens... »

Je ne l'avais jamais vue aussi désirable. L'éclairage flottant révélait toute sa grâce de songe, faite pour être contemplée à la lumière de la lune et des étoiles.

(( La nuit est à nous, )) dit Lorély. (( D'autres

UNE FEMME M ' A l» P ARU T . . . 65

ont le jour... Suis-moi. Tu visrras les couleurs de la nuit, tu entendras ses chants, tu respireras ses odeurs. Allons vers la foret où, parmi les arbres, scintille, ainsi qu'un miroir tombé, le lac où se mirait Undine. Tu verras comme il est clair, parmi l'ombre. »

Elle médita.

(( Ou plutôt, )) reprit-elle, (( enfonçons-nous dans les marécages où errent les feux follets.

— Les marécages sont périlleux, ;) objectai-j e .

Mais Lorély rit plus haut.

« Tant que durent les ténèbres, la folie est la plus grande sagesse. »

Elle bondit en avant. Sa robe avait de mystérieux frissons d'ailes nocturnes. Je la suivis vers les marais.

Des feux follets couraient dans la nuit.

(( Comme ils sont beaux! » s'extasia Lorély. (( Comme ils sont étrangement beaux !

— Ce sont des torches spectrales, » frissonnai-je.

(( Non pas. Ce sont les flambeaux des festins d'amour. »

Frémissante, Lorély s'élançait à leur poursuite.

(( Lorély, » implorai-je, « ralentis ta course. La route est incertaine, et les marais dorment, perfides. ))

Elle fuyait, sans m'entendre. Elle semblait un rayon de lune égaré.

((Lorély... » suppliai-je inutilement.

Elle bondissait vers les feux follets prestigieux.

(( Ahl les cueillir, les emporter dans mes mains! »

Lorély s'enfuit, telle une étoile filante au ras du ciel. Bientôt, elle ne fut qu'un point argenté parmi les marécages. Et moi, la sueur aux tempes, l'angoisse au cœur, je haletais, je cou-

rais, sans pouvoir l'atteindre. Elle était insaisissable. J'épuisais mes forces, et ma volonté, et mon courage à poursuivre vainement un feu follet plus beau que les autres...

La volupté de Lorély était infiniment pure, son désir était infiniment chaste.

(( Je ne sais point, » disait-elle, (( tracer des limites à mon corps ni à mon âme, mon corps ayant une âme, et mon âme un corps. »

Lorély s'avérait d'une singulière franchise. Elle accusait son individualité, comme peu d'êtres ont eu l'audace de le faire, ne connaissant point les petits mensonges et s'afïirmant,

en sa pleine personnalité, au-dessus des règles et des lois.

Elle semblait égarée parmi notre époque. C'était une exilée de Mytilène, portant des yeux pleins de souvenirs sur ce monde inconnu. Son âme païenne cherchait, en la regrettant, l'harmonieuse patrie. Elle était de tous les temps, hors l'heure présente.

Un jour qui précédait Noël, elle me demanda :

(( Qu'est-ce que cette fête de Noël.^^ Commémore-t-elle la naissance ou la mort du Christ.^ Je ne me le rappelle plus. »

Peut-être ne l'avait-elle jamais appris...

UNE fÈISlME m'aPI^ARÙ*. . ; -^^ ï

Le vent d'est soufflait sur l'espace dénudé. Au tournant du chemin, je rencontrai la plus belle des amies de Lorély.

Doriane était brune comme Psappha ellemême. Ses yeux noirs avaient la couleur des ténèbres orientales, et sa gracilité recelait une force et une véhémence singulières. Elle était, d'habitude, repliée à la manière des fauves au repos.

f^a UNE FEMME M APPARUT...

Le sourire de Lorély l'avait réveillée de sa royale indifférence. Et Lorély l'avait aimée quelque temps pour les magnificences de sa passion, qui s'exprimait en paroles et en lettres incomparables.

Mais, peu à peu, Lorély s'était détachée d'elle. Car, pour éloquente que fut sa tendresse, elle n'était point l'Impossible.

Doriane s'était acharnée à la conquête de cette âme. Elle s'agrippait, en un désespoir tenace, à l'amour qui se dérobait. . .

J'eus un moment de stupeur en l'apercevant. Son regard fixe ne contenait plus qu'une pensée unique. On sentait que tout son être se tendait dans la continuité de l'effort.

Elle alla droit au but.

(( Vous aimez Lorély, » me dit-elle. « Je sens que vous me comprendrez. . . Lorély ne m'aime pas. »

Je n'osai l'abuser par des affirmations men-

UNE FEMME Jii'aPPARUT. . i 'jô

songcres. On doit la sincérité aux grandes douleurs...

Doriane lisait mes pensées, car elle ajouta : (( Je souffre : donc, j'ai droit à la vérité absolue. Elle seule peut me secourir. Il ne faut point me la refuser.

— Je ne vous tromperai point, )) promis-je. (( Je vous aiderais même, si je le pouvais... Je souffre plus encore de a oir Lorély errer, le cœur vide, que je ne souffrirais de la savoir irrémédiablement éloignée de moi par un véritable amour. »

Doriane m'écoutait, très pâle.

« Je veux qu'elle m'aime, )) siffla-t-elle entre ses dents serrées.

Mon geste de découragement lui répondit. (( Rien ne comblera jamais son cœur.

— Mais l'amour peut tout, » interrompit Doriane. (( Il est tout ensemble la persuasion et la contrainte. Il est irrésistible. ))

74 UNE FEMME m'aPPARUÎ"...

Je souris avec tristesse.

(( Je la forcerai à m'aimer, » continua Doriane. (( Je surprendrai, je violenterai son âme. Je lui imposerai mes sanglots et mes songes. Elle ne m'échappera point. Je me transformerai pour lui plaire : je deviendrai tout ce qui la séduit. Je serai patiente indiciblement. . . J'apprendrai toutes les ruses. Je devinerai ce que cachent ses regards; je serai inlassable à l'épier, à la suivre. Elle m'aimera, malgré elle, parce que je l'aime.

— Puissiez-vous être aimée de Lorély, Doriane! Il y aura tant de joie dans ma douleur, lorsqu'elle me dira : (( J'aime selon mon rêve... )) I

— Je ne vous comprends pas, » dit l'impétueuse Doriane. a II fallait vous faire aimer, il fallait lutter avec plus d'énergie, comme je lutterai, moi, sans jamais m'avouer vaincue.

— Autrefois, j'espérais et je m'obstinais..»

Peut-être saurez-vous aussi un jour le poignant orgueil d'aimer sans qu'on vous aime. Il y a une mélancolique fierté à se dire : Mon amour est assez grand pour ne rien exiger, pour ne rien vouloir. Il se nourrit de sa propre substance et porte en lui-même sa ténébreuse joie... ))

Doriane secoua sa belle tête véhémente. Elle répéta :

(( Elle m'aimera, puisque je l'aime d'un amour si volontaire I »

Et je lui dis :

« Puissiez-vous ne point échouer, Doriane I

— Je vais la rejoindre, )) me jeta-t-elle.

Elle s'éloigna.

Je restai à cette même place. Et, soudain, j'entendis un bruit de branches écartées. Lorély riait devant moi.

(( Tu as l'air ébahi. Rien n'est aussi niais que l'étonnement... Il ne faut jamais te sur-

prendre de ce que je fais. Avec moi, toutes choses sont possibles, la fantaisie étant ma règle, et le bizarre et l'imprévu m'étant seuls naturels.

— Tu as donc entendu ce que nous nous disions, Doriane et moi.^

— Assez pour m'assurer que votre conversation ne m'intéressait guère.

— Pourquoi ne l'aimes-tu point, Lorély.^ Elle est passionnée et belle.

— Je l'aimerais peut-être si elle ne m'aimait point. Après tout, que sais-je.^^ Peut-être l'aimerai-je plus tard... Mais, aujourd'hui, je suis d'humeur à n'aimer personne. Je me sens libre comme le vent. Ah! que j'admire lèvent d'être fort et d'être immense ! »

Nous étions debout, au tournant de quatre chemins, qui tous aboutissaient à une plaine sauvage. L'herbe en avait été roussie par les feux d'été que sèment les bohémiens. Et le

vent courait, sans entraves, sur le sol dénudé.

La face levée vers le ciel, les cheveux dénoués, Lorély cria soudain :

(( Vois la fuite des nuages éperdus ! »

Tout le ciel n'était plus qu'une folle course désordonnée.

(( Ne vois-tu point le vent lui-même courant sous les nuages .^^ » haleta Lorély. « Il n'a point d'ailes : qu'en ferai t-il.^^ Il lasserait toutes les ailes. Il a une longue chevelure flottante, une chevelure de femme, et une robe de femme aux plis tumultueux... La belle chose que de voir courir le vent ! »

Elle se laissa choir sur l'herbe grise.

(( Aujourd'hui je sens, plus que je ne l'ai jamais sentie, l'éternelle mobilité, » s'exaltat-elle. (.( Gomment oses-tu me parler d'amour devant cette grande hâte des choses vers l'inconnu .^^ ))

Et, se relevant d'un bond :

•jS UNE FEMME m'aPPARUT...

(( Je vais m'eflbrcer de courir aussi vile que le vent lui-même. . . »

Lorély fuyait, à l'égal du vent, des nuages et de la terre, et je fuyais aussi. L'univers nous entraînait dans sa course vertigineuse. Et il ne restait plus rien de fixe ni de durable. Il n'y avait plus que notre grande hâte vers Tinconnu...

J'allais parfois rendre visite à la silencieuse lone. Je la trouvais toujours vêtue d'une ample robe au rouge sombre, qui, je ne sais pourquoi, m'évoquait les soirs de Florence. lone se plaisait à porter une ceinture de rubis et un pendentif au dessin hiératique, composé d'un rubis pâle encadré d'or vert et terminé par une perle baroque.

Je passais auprès d'Ione des heures taciturnes.

8o UNE FEMME M ' A P P A R U T . . ,

Je n'osais lui parler de Lorély... Je n'appréhendais point la censure de celte âme dont la pureté s'ennoblissait d'une très large compréhension. Mais je sentais que la tendresse d'Ione s'alarmait de mes supplices, devinés en dépit de mes réticences. Elle savait, comme moi et mieux que moi, combien resterait stérile mon impossible effort pour conquérir le cœur indifférent de Lorély, qui ne m'aimait point et qui ne m'aimerait jamais. Elle n'ignorait point que je m'épuisais en d'inutiles souffrances. Et cette pensée assombrissait encore la tristesse de ses yeux ardemment bruns ainsi qu'une nuit d'automne.

La contrainte qui pesait sur nos paroles détermina entre nous un éloignement d'âme.

Nous redoutions nos regards comme on redoute un aveu, et nous craignions nos silences comme des trahisons. Nous avions peur de la vérité, nous avions peur surtout de notre ancienne franchise.

U i\ E FEMME M APPARUT...

J'allai moins fréquemment voir mon amie, puis mes visites cessèrent presque. lone ne m'en fit aucun reproche. Plus lointaine qu'une étrangère distraite, elle paraissait insensible à tout ce qui n'était point son effroi mystique devant l'incompréhensible. Et, pourtant, elle avait été la sœur très blanche à qui j'avais confié jadis tous mes rêves.

La glèbe se ranimait sous les baisers de l'hiver... Il riait, tel un géant heureux, réjoui des neiges, des vents et des gelées magnanimes. L'ivresse des premiers froids emplissait l'atmosphère de vigueur et de contentement...

Lorély s'exaltait aux frissons aigus de l'air. Ses yeux miroitaient, plus bleus, et ses cheveux s'éclairaient d'un or plus vivant. Sa pâleur était traversée de frémissements roses. Elle parais-

sait une fleur de glace et de givre. Et je m'éblouissais de sa beauté hivernale.

... Par un soir raboteux de verglas, je vins à passer devant la maison d'Ione, une maison fermée aux bruits du dehors, autant qu'un logis de solitaire.

Et le désir de revoir la douce amie de mon passé sans amour m'étreignit. Non sans quelque hésitation, — car le silence de toute la demeure me déconcertait un peu, — je sonnai à la grille dédorée et franchis le seuil d'Ione.

Je la trouvai, comme toujours, effroyablement méditative. Son front démesuré mettait une grande lueur blanche dans la chambre crépusculaire.

Longtemps, elle me baigna de ses yeux inoubliablement tristes et tendres. Je m'efforçai de déchiffrer son regard, mais ma raison s'y perdait, ainsi qu'en un abîme.

(( Je t'en prie, » murmurait sa voix très bassCj

« comprends-moi. Devine ce que je ne puis encore te dire. Devine-moi et comprends-moi... ))

Déjà mon geste impuissant lui répondait...

(( Je ne puis deviner, lone. Je ne puis te comprendre. Aide-moi... »

Elle secoua lentement la tête, d'un air de regret inexprimable.

(( Parlons d'autre chose... ))

Elle reprit :

(( Tu aimes. . . Tu n'es plus l'être d'autrefois. . . Tu as renoncé à tout ce qui faisait hier ta joie et ton orgueil... Tu aimes Lorély... Tes yeux sont deux lacs morts et ne revivent que lorsqu'ils rencontrent ses yeux... Lorsqu'elle est loin, tu la contemples et tu l'écoutés encore... Tu n'es plus qu'une ombre errante, tu n'es plus que le reflet et l'écho de Lorély. »

Une brève stupeur me figea. Pour la première fois, lone me parlait de mon désastreux amour.

(( Tu n'as point trouvé le bonheur... ))

J'essayai de sourire.

(( Non, certes! J'ai l'âme si divinement malheureuse que, pour rien au monde, je ne voudrais me consoler. ;)

lone soupira longuement.

« Et, pourtant, j'ai une prière à t'adresser... Je me sens un peu malade et surtout très lasse. . . J'irai bientôt me reposer dans le bienfaisant Midi. Là-bas, il y a des sapins fleuris de roses, des glycines qui retombent jusqu'à terre, des oliviers de la couleur d'une vague au crépuscule... Dans les montagnes, l'herbe est bleue de violettes. Des lits d'algues empourprent la mer. Le soleil y est si puissant qu'il dissipe tous les maux. Viens là-bas... Je te guérirai, je serai, comme autrefois, ta consolatrice. Viens là-bas... »

Je crus que toutes les étoiles s'éteignaient à la fois dans une nuit misérable. Quitter Lorély,

ne fût-ce que pour quelques heures I Je souriais presque à la folie de cette pensée. La trop suave image se dressait au fond du soir. Je revoyais, en un décor de souvenir, les cruels cheveux hlonds et les cruels yeux bleus qui me rendaient si faible et si lâche...

Je voulus refuser affectueusement l'offre amicale, mais je vis dans les prunelles d'Ione une supplication... Et je n'osai formuler la phrase définitive.

(( Plus tard, » répondis-je, « je viendrai plus tard, lone... »

Je n'osai regarder mon amie. Il se fit entre nous deux un silence qui semblait s'étendre jusqu'à l'éternité.

(( Tu me promets de venir .^^ » dit enfin la pâle lone. (( Tu me promets de venir plus tard.^^ ))

Je mentis résolument.

(( Je te le promets, chère.

— Pèse bien tes paroles. Il y a parfois une

ironique divinité qui oblige à l'accomplissement des promesses faites sans intention de les tenir... »

Cette phrase légère, pareille à une prophétie, tombait dans Tombre encore lumineuse.

Je pris les mains froides d'Ione. La désolation qui s'appesantissait sur elle me courbait à mon tour. Nous restâmes côte à côte, et une mélancolique torpeur nous enveloppait.

Nous étions tristes comme le crépuscule, et, comme lui, nous redoutions les ténèbres proches. Jamais je n'ai connu d'heure plus poignante que cette heure accablée et fraternelle.

XYII

C'était par un solennel clair de lune. Il y avait, dans l'air, une attente et une vénération. Le silence était semblable à un voile auguste que nul n'aurait osé soulever.

L'atelier de Lorély s'ouvrait, vaste comme un temple. Lorsque j'entrai, une fumée de parfums s'y dissipait avec lenteur.

Lorély se repliait en une immobilité intense... Elle s'anima enfin.

go UNE iFEMME M APPARUT...

(( Voici le clair de lune que j'attendais pour me révéler à toi, » dit-elle. (( Il fallait de la prière et de l'extase autour de nous. »

Ses paroles sonnaient ainsi qu'une musique sacrée.

(( Tu n'as saisi de moi que des apparences confuses, » continua-t-elle. (( Cette nuit, tu me verras pour la première fois. . . »

Elle écarta les rideaux, et la clarté nocturne pénétra dans l'atelier. Il n'y avait point d'autre lumière.

Des lys très longs s'érigeaient, jaillissant de leurs vases d'argent, tels les cierges de leurs flambeaux. Lorély fit brûler de nouveaux parfums dans les cassolettes.

Elle s'avança, au milieu de l'espace lumineux encadré d'ombre. D'un geste rituel, elle laissa tomber ses voiles...

Et mes prunelles s'émerveillèrent de toute sa splendeur.

Ce fut un rayonnement de chair immaculée. Je ne vis jamais forme féminine plus parfaitement liliale. Le clair de lune épousait avec amour cette pâleur tiède.

Je m'agenouillai... Une passion très pure m'illuminait sereinement. La beauté de Lorély était absolue : elle transfigurait le désir et l'exaltait jusqu'à l'adoration mystique.

Autour de nous, le silence se recueillait. Les lys jetaient vers Lorély leurs parfums véhéments. Nous étions, elle et moi, debout sur le seuil de l'infini. Elle était la prêtresse qui, peu à peu, se substitue à l'idole indifférente... Elle était la prêtresse divinisée. Et moi, disciple fidèle, j'étais l'âme choisie entre toutes pour l'adorer éternellement. Une lumière nous isolait de l'univers. Les siècles passeraient sans me distraire de ma contemplation, sans me ravir ma félicité : les siècles légers passeraient sur mon front oublieux. Et, prêtresse

ga UNE FEMME M APPARUT...

et disciple, nous garderions, elle et moi, nos attitudes immuables et notre âme fixe et religieuse.

UNE FEMME m'aPPARUT... qS

(( ... Et pourtant, je saurais si largement aimer!... »

La voix de Lorély traînait un regret incommensurable.

(( J'aimerais avec foi et avec simplicité. Je m'anéantirais tout entière dans cet amour. Je ne serais plus artificielle ni bizarre; je serais pareille à toutes les femmes, aux femmes les plus humbles et les plus lamentables, moi qui

suis hautaine et joyeuse, et qui me joue de l'amour des autres. Je ne connaîtrais plus l'ennui de ne point souffrir. J'hésiterais, je craindrais tout, moi qui ne connais ni le doute ni l'effroi; je serais faible^ moi qui ai toujours ployé la volonté des autres sous mon plus futile caprice. Et je serais reconnaissante d'une inoubliable gratitude à celle qui me ferait aimer I »

Sa détresse m'emportait, me noyait dans un flot d'amertume.

(( Mais je crains de n'aimer jamais, » repritelle. (( Les êtres m'irritent et me déçoivent tout ensemble. Ils ne me laissent point l'illusion nécessaire à l'amour. »

Elle se prit à sangloter très bas, comme celles qui n'espèrent plus.

(( Je n'aimerai jamais, » pleura- t-elle. Et, me regardant à travers ses larmes :

(( Que je t'envie, toi qui souffres par l'amour!... »

UNE FEMME m'aPPARUT... qS

La clarté baissait. Les larmes de Lorély brillaient dans le créjDuscule. . .

(( Lorély, » implorai-je en m'agenouillant auprès d'elle, « laisse-moi m'elTorcer de te consoler. »

Très douce, elle me repoussa.

« Non. Il faut me laisser seule, vois- tu. J'ai besoin de silence pour apprendre à me résigner. ))

J'obéis, et, le cœur très lourd, je la quittai. Je pris le sentier morne qui mène à un ancien calvaire.

Des mains stupidement brutales avaient arraché le Christ de sa croix et l'avaient brisé. Il ne restait plus que la croix éternelle, au pied de laquelle s'était effritée une marche rongée par les pluies.

Doriane, prosternée à l'ombre de cette croix, et les cheveux répandus, semblait une statue d'amoureuse trépassée.

q6 une femme m'apparut...

La désolation de son attitude était si poignante que je n'osai tout d'abord m'approcher d'elle. Enfin, je m'enhardis et murmurai :

(( Doriane... »

Elle ne m'entendit point. Et je dus répéter, plus haut :

(( Doriane... »

Elle écarta la funèbre chevelure qui ruisselait le long de ses joues blêmes, et prononça, du ton de celles qui ont vu mourir un être cher :

(( Je n'espère plus.

— Avez-vous donc perdu pour toujours votre force et votre volonté, Doriane.^ » questionnai-je, la voix tremblante.

(( J'ai tout perdu. Jamais Lorél}' ne m'aimera. ))

Je m'attardai encore auprès de cette soufrance.

(( Qu'allez-vous faire, amie.^^ ))

Elle me répondit, sous la funèbre chevelure :

(( Je partirai...

— O Dorianc qui m'eles devenue si cruellement chère I oii donc irez-vous ?

— J'irai vers les espaces. Je chercherai des sites où il n'y aura ni fleurs, ni verdures, ni bruits d'eau, ni voix de femmes... La mer m'emportera loin de ce que je regrette, tout en le fuyant. Elle me bercera de ses vagues, m'apaisera de ses calmes stellaires. Peut-être irai-je vers le désert parsemé de mirages. Peut-être encore irai-je vers les plaines aux neiges infinies.

— Ne reviendrez-vous jamais parmi nous, Doriane?

— Je reviendrai, lorsque j'aurai oublié. )) Elle se tut, et reprit, sur un mode mineur : (( Vous aimez Lorély. Vous savez, comme

moi, que les chagrins infligés par elle sont inguérissables.

— Je le sais, Doriane.

— Adieu, » dit-elle.

Ce fut un sanglot étouffé sous la funèbre chevelure. Epuisée, Doriane avait heurté de son front la marche de pierre. Et la croix sans Christ, la croix qui attendait de nouveaux martyres, se dressait dans la nuit.

UNE F i: xni E M A p i> A R u T . . . gg

J'écoutais les propos que de jeunes filles échangeaient dans l'atelier de Lorély.

(( S'il est vrai, » disait l'une d'elles, (( que l'âme revêt plusieurs apparences humaines, je naquis autrefois à Lesbos. Je n'étais qu'une enfant chétive et sans grâce, lorsqu'une compagne plus âgée m'emmena dans le temple oii Psappha invoquait la déesse... J'entendis l'ode à l'Aphrodita... Jamais le mélodieux souvenir

lOO Ux\E FEMME M APPARUT...

ne s'éteignit à travers les années ni même à travers les siècles. Pourtant, je n'étais qu'une enfant taciturne, et Psappha ne m'aima point. Moi, je l'aimai, et lorsque je possédai plus tard des corps féminins, mes sanglots de désir allaient vers elle. J'étais en Sicile quand j'appris sa mort ; mais cette mort était si glorieuse que je ne pleurai point et que les sanglots de mes compagnes me surprirent et m'offensèrent. Je leur rappelai ses paroles magnanimes :

(( ... Car il n'est pas juste que la lamentation (( soit dans la maison des serviteurs des Muses : (( cela est indigne de nous. . . »

— Moi, » rêva la souriante Lorély, ((j'étais un petit berger arabe. Je dormais tout le jour et ne me réveillais qu'à l'approche de la nuit verte ou violette. Vers le soir, en suivant mon troupeau, je revenais de la montagne, et je marchais au milieu d'une grande poussière rouge. Là-bas, j'avais vu, le premier, la lune qui se levait. Je

Ux\E FEMME M APPARUT... lOI

courais jusqu'au village le plus proche, en proclamant le lever de la lune. Et tous ceux à qui j'annonçais la grande nouvelle regardaient le ciel et se réjouissaient de voir à l'horizon la lueur d'ambre qui précède la lune. . . »

Une jeune fille au désirable sourire d'amoureuse entra et s'assit aux pieds de Lorély. De ses regards levés, de ses lèvres entr'ouvertes, de tout son être offert et suppliant, elle l'adorait.

(f Qui est cette jeune fille .^ » demandai-je.

(( Je ne sais rien de Nedda, sinon qu'elle est très éprise de Lorély, » répondit-on.

(( Nedda î » musai-je. (( Le beau nom enfantin et barbare! »

Je m'approchai de Lorély et de Nedda, sans qu'elles se fussent aperçues de ma présence.

Nedda murmurait à Lorély :

(( Je ne me guérirai jamais de toi. ))

EtLorély, d'une voix plus mystérieuse que la voix des brises, lui susurrait :

(( Je t'aime... »

Elle avait oublié la grande soif de son âme. Elle semblait enfin conquise, ravie. Elle souriait à cette tendresse irréfléchie qui se livrait à elle.

(( Je t'aime, » mur mura-t- elle une seconde fois.

Ces paroles me furent plus suaves que la mort et plus cruelles que la vie elle-même. Je m'abandonnai à ma joie misérable... Lorély ne m'aimait point. Mais elle aimait cette enfant.

Quelque chose au fond de moi criait, en une allégresse déchirante :

(( Lorély a découvert l'amour qu'elle cherchait sans espoir. »

Nedda souriait à Lorély. Et Lorély souriait a Nedda.

Je me détournai d'elles, car, malgré tout, la vue de leur doux bonheur me suppliciait.

UNE FEMME m'aPPARUT... Io3

El je m'efforçai d'écouter la récitante qui lisait dans l'ombre :

(.( Le bonheur est vaste et Jiaiitaui comme le désespoir. Il faut que ton bon/ieur épouvante, comme le désespoir.

(.( Le seul bonheur véritable est celui de Vermite.

(( Il faut que le bonheur ^ comme le désespoir j, soit indifférent à tous les êtres, et à leurs paroles, et à leurs pensées.

(( Je n'ai qu'un exemple à te proposer : celui de la femme au manteau d'hermine. Lorsque son manteau d'hermine se détac/ia et tomba dans la boue, des passants le ramassèrent et le lui tendirent; mais, dun geste altier, elle se détourna et passa son chemin, les épaules nues sous le vent et la pluie.

(( Garde-toi de la modération, ainsi que d'autres se gardent de l'excès. Car la prudence est

I04 UNE FEMME m'aPPARUT...

l'adversaire dangereux de r héroïsme et de la joie.

(( Ye suis jamais un conseil^ pus même Vun de ceux que je le donne. Tout être doit vivre sa vie personnelle et gagner chèrement l'expérience qui ne prouve rien.

(( Parfois, ce quon s'imagine être le bonheur est gris autant que le crépuscule des sépulcres.

(( Parfois aussi, j'estime que tout bonheur est lâche et mauvais.

(( Mais ce qui est certain, c'est qu'il faut redouter le bonheur à l'égal d'un ami traître qui s'insinue dans la maison.

(( // est des bonheurs quon n'obtient quen échange de ce qui est le plus haut et le meilleur en soi. Et l'on est alors pareil à un mendiant qui aurait arraché, pour des vêtements soyeux et des festins délicats, ses deux prunelles sanglantes.

(( En vérité, il n'y a quun seul bien : la solitude.

c( Il y a peu de choses à dire sur V amour. Nul

UNE FEMME m'aPPARUT... Io5

ne le connaît encore, quoique lous croient Vavoir éprouve.

(( Ce que je te dirais sur r amour V inspirerait peut-être un vif intérêt : rien de ce qui concerne Vaniour nest indifférent. Ce que je te dirais sur l'amour t'intéresserait peut-être^ mais^, sans nul doute, ne t'apprendrait rien.

« On nest jamais assuré de ne point aimer. Uon n'est jamais non plus assuré d'aimer un jour.

(( Ecoute respectueusement tous ceux qui te parleront de Vamour ou de leur amour. Car, en matière d'amour, les paroles d'an homme médiocre peuvent receler une vérité précieuse, une poésie inestimatjle.

(c La seule douleur sans étoiles est celle des êtres qui souffrent de ne point souffrir.

(( L'amitié est plus périlleuse que l'amour, car ses racines sont plus fortes et plus profondes que les racines de l'amour. ^

(( La douleur (Tamilié est plus amère que la douleur d'amour.

(( Certains êtres aiment Vamitié^ comme d'autres aiment l'amour. Ils souffrent par Vamitié, comme d'autres par l'amour. Ils nont^, dans leur existence, qu'une seule amitié, comme d'autres n'ont qu'un seul amour. C'est à l'heure où l'amitié leur écJiappe qu'ils désespèrent finalement.

(( Et c'est lorsqu'ils désespèrent fmalement qu'ils rencontrent le bonheur.

(( Car le bonheur est pareil à la magnificence des ruines...

(( Crains le sommeil, puisqu'il apporte les songes lourds d'effroi, et qui font bénir le réveil, le gris réveil lui-même.

(( Mais ne crains pas la mort.

« Car les morts, couchés sur un lit de violettes, ne s'attristent plus des rêves que l'existence n'a point réalisés, ni des parfums évanouis^, ni des musiques qui se sont tues. . .

(( Car les morts ont perdu le souvenir cruel de r amitié qui, jadis, trompa, et de V amour qui, jadis, trahit... »

Lorély et Nedda n'écoutaient point la récitante. Toutes deux, s'étant glissées parmi le cercle qui entourait la poétesse, demeuraient pourtant isolées dans leur félicité attendrie. Je compris qu'elles garderaient ainsi autour d'elles, au milieu de la foule la plus bruyante, une amoureuse solitude.

Les blonds cheveux de Lorély, déroulés, se mêlaient aux cheveux bruns de Nedda. Les yeux bruns de Nedda s'abîmaient dans les yeux bleus de Lorély. Hors du monde, leurs âmes s'épousaient.

... J'eus la vision d'un étang sur lequel sommeillaient des nénuphars léthéens. Le soleil disparaissait à l'horizon. Et l'éternité semblait ensevelie au fond de cette eau morte...

to8 tJNE FEMME M ' APPARUT...

Au-dessus de l'eau morte et des nénuphars, tourbillonnaient deux éphémères dont les ailes irisées scintillaient au soleil couchant. Jamais aucune nacre, jamais nul arc-en-ciel, n'égalèrent le changeant éclat de ces ailes.

Je considérai les éphémères avec un émerveillement triste, sachant que leur fin d'amour était proche. Mais, s'élevant plus haut encore, je les vis resplendir, incomparables...

Peu à peu, ces éphémères grandirent étrangement. Leur lumière s'augmenta. Et c'étaient deux femmes qui s'étreignaient, éperdues. Elles s'élevaient au-dessus du silence et du néant, et, avant de disparaître, elles unissaient leurs lèvres fébriles en un vain baiser d'amour. . .

Plus tard, Lorély me dit, en parlant de Nedda : (( J'ai failli l'aimer. Et elle m'aime encore. . . » Dans les yeux de ma décevante Undine, je lisais à la fois la compassion et l'envie. Elle continua :

<( Je m'efforce de lui donner les croyances et le bonheur qui m'échappent... Je ressemble à ces comédiens qui, chaque soir, se fardent et revêtent un manteau royal pour l'illusion et la

ÏIÔ UNE FEMME M APPARUt...

joie d'autrui. Le spectacle terminé, comme ils s'en retournent tristement, pauvres jusqu'à l'âme, dans les rues glacées, et couverts de ces quelques haillons que la vie leur laisse ! »

Ce fut dans mon âme une marche funèbre coupée par le glas...

Lorély avait oublié ma présence. Elle ajouta, se parlant à elle-même :

(( Il faut envier les esclaves... Je suis libre, moi, libre, terriblement... ))

De nouveau, j'entrai dans la maison d'Ione.

Je m'élonnai de voir mon amie revêtue d'une bure grise pareille à celle des moniales, et dont les plis tombaient autour d'elle avec une religieuse séA^érité.

L'unique rubis ne saignait plus à son cou. La ceinture de rubis n'épousait plus la frêle tige de sa taille. L'ample robe de velours rouge

ne l'entourait plus de ses ardents reflets qui évoquaient, pour moi, les beaux soirs de Florence.

Il y avait, en lone, une mystérieuse transformation. Pourtant, je ne la sentais point encore heureuse...

(( Je viens de passer une semaine étrange et presque surnaturelle au fond d'un humble couvent de campagne, » me dit-elle, a J'y suis allée pour reposer un peu mon âme. Pendant toute cette semaine, je me suis baignée dans la simplicité divine... ))

Elle s'arrêta, pour mieux se souvenir.

(( Une très jeune sœur, en qui persistait la naïveté de la petite paysanne de jadis, venait s'entretenir avec moi dans l'exquise cellule froide et nue que j'habitais. Je n'ai jamais rien imaginé d'aussi purement admirable que cette jeune sœur. Elle avait une âme reconnaissante et comblée. Car, ne possédant rien

Il3

sur la terre, elle avait reçu tous les trésors du ciel... »

Les yeux d'Ione brûlaient d'une flamme surnaturelle.

(( Elle ne convoitait rien sur la terre. Elle ne percevait môme point la magnificence des paysages, de la mer, ni du soleil, elle qui demeurait dans l'ombre de la chapelle ou de la cellule. Elle vivait d'une vie étroite, d'une vie de geôle. Elle ignorait la musique et les vers. Elle ignorait tout de la beauté terrestre. Et elle était heureuse... Comprends-tu la signification profonde de ces très simples mots : elle était heureuse? Elle avait trouvé sans effort ce que nous poursuivons tous si âprement, et que nous recherchons avec tant de vaine ingéniosité. En vérité, ce que nous rêvons à travers les plaisirs, le faste, les voyages, cette petite sœur le gardait ingénument en son cloître obscur et pauvre. »

Il4 UNE FEMME m'aPPARUT...

Des larmes coulèrent le long des joues pâles d'Ione.

(( Elle croyait, elle. Ou plutôt elle savait... Savoir, n'est-ce point tout ignorer.^

— Peut-être, » liésitai-je...

(( Cette petite sœur paysanne était un vivant miracle. Elle était laide, avec un beau sourire. Elle avait toujours aux lèvres ces paroles : Dieu est très bon. »

lone reprit :

(c Et ce couvent m'est apparu tel un havre nocturne où se réfléchissent les calmes étoiles. Mon âme allait échouer dans cette paix définitive. J'allais ne plus penser : j'allais croire, comme cette petite sainte au visage plébéien, aux mains rudes. Et j'osais espérer que je serais heureuse, comme elle.

— lone, mon amie...

— Ah ! les chères sœurs qui ne souhaitent rien sur la terre, et dont les joies et les richesses

UiNE FEMME m'aPPARUT... Ii5

ne sont point de ce monde ! Ah ! la chère petite sainte campagnarde î

— lone, )) dis-je, « pourquoi n'es-tu point restée dans ce couvent?

— Le doute m'a chassée, le terrible doute, le doute qui me tue.

— Mais ne retourneras-tu pas un jour dans ce havre, dans cet abri des âmes?

— Si la foi m'est enfin accordée, j'y retournerai pour toujours.

— Tu as déjà pris la robe de bure. . . Ton pas est le pas silencieux des moniales. . . ))

Elle devina ma pensée et rougit un peu.

(( J'ai donné ma ceinture de rubis à la Supérieure, afin qu'elle la vendît pour les pauvres. Mes parures ne me procuraient point la plus légère joie. J'ai voulu en faire de la joie pour les autres... ))

lone soupira.

(( Si, un jour, je recevais ce bien inestimable.

Il6 UNE FEMME m'aPPARUT...

la foi!... Je la clierclie si éperdument que je dois la découvrir un jour. . .

— lonc, » dis-je, (( il faut la désirer avec moins d'angoisse, afin de la recevoir de même que Ton reçoit l'hostie, en une paix profonde, les yeux clos et les mains croisées sur la poitrine. »

Les lèvres d'Ione s'entr'ouvrirent, comme pour recevoir la blanche hostie.

(( Pourrais-je, à l'exemple des sœurs candides, porter tout l'infmi en moi.^ Si tu savais de quelle splendeur est faite leur âmeî... La plupart d'entre elles sont divinement puériles : elles vivent hors du siècle, ainsi que des enfants dans un jardin de lys. Elles ont des sourires ignorants et charmés. Et d'autres ont des regards qui ont sondé l'éternité et l'espace. Toutes sont également chères à la Madone pensive et au Christ douloureux. »

lone s'arrêta. . . Et moi, je voyais par l'imagi-

nation, comme elle par le souvenir, la petite sainte au visage plébéien et aux mains rudes, la petite sainte paysanne...

Toute la lumière entrait dans la chambre, une lumière si intense que les prunelles en étaient éblouies.

lone était entrée, avec la lumière. Sa chevelure et ses yeux rayonnaient. Une félicité émanait d'elle. Et je la vis, riant au jour.

(( La clarté, » dit-elle, « la clarté! Ne sens-tu point, autant que moi, la puissance de ce grand mot, qui déchire les ténèbres et qui descend, avec la grâce, jusqu'au fond du cœur! ))

Je ne trouvai que ces pauvres mots :

(( Enfin, enfin, tu es heureuse, lone... » Pour toute réponse, elle tourna vers moi la gloire de son visage.

(( J'ai reçu la foi, comme on reçoit l'hostie, les yeux clos et les mains croisées sur la poitrine... Je n'ai de tristesse qu'en revenant au sentiment de la réalité, en retombant sur la terre. Je suis si lasse des angoisses et des laideurs humaines !

— Tu parles comme si tu ne désirais plus que la mort, lone.

— La mort serait pour moi la naissance à la vie paradisiaque.

— Alors, ma chère lone, ma douce lone, ma sœur et ma compagne de toujours, puissestu bientôt trouver cette mort qui est ton plus beau désir ! ))

Je refoulais, en parlant, les larmes qui me montaient aux yeux. Je voyais lone exténuée, malgré son courage, épuisée par les longs

doutes d'autrefois. Elle ne pouvait pas vivre... Elle gardait en elle une âme avide d'éternité, et que jamais ne contenteraient les pauvres tendresses mortelles, les tendresses brèves, les tendresses incertaines.

Dans un élan de pitié fraternelle, je lui dis :

(( Puisses-tu atteindre bientôt à la mort que tu rêves ! »

. . . lone possédait enfm la foi. Et la foi éclairait le rude chemin qu'elle suivait en trébuchant. Mais la clarté la plus éclatante ne saurait triompher de l'accablement qui brise les membres, ni de l'ennui sur la route monotone...

(( Crois-tu aux miracles.^ » interrogea lone.

(( Je crois à tout ce qui n'est point réel.

— Et crois-tu aux visions. ^^ » interrogea-t-elle de nouveau, (c Je parle des visions intérieures. »

Aussitôt, elle s'aperçut que je ne la comprenais point, et reprit :

(( Je pense que la Très- Sainte Vierge et le

doux Sauveur se manifestent aux âmes qui les appellent. On les entend, et même on les A^oit. Mais on les voit en soi, on les entend au plus profond de soi-même. Ils resplendissent, non point devant les prunelles, mais au cœur tremblant. C'est ainsi que Marie se révéla hier à moi, et me parla dans la chapelle où se sont accomplis déjà des miracles.

— Je connais cette chapelle dont l'ombre est si mystérieuse que l'on y admet sans peine l'accomplissement des miracles.

— Je m'y suis agenouillée en plein jour. Le soleil était aussi pénétrant qu'il l'est à cette place oii nous sommes. L'air bleuissait, limpide. Il n'y avait aucun trouble, aucune énigme. Et c'est dans cette simplicité, dans cette grande lumière, que le miracle s'est très naturellement accompli. »

Elle poursuivit, plus bas :

(( Une clarté s'est levée en mon âme. Cette

UNE FEMME M ' A P I' A R U ï . . . 123

clarté était si odorante, si musicale, que je coms.. . Cette clarté était la Viercfc elle-même. Et

pri

une voix intérieure se fit entendre, une voix qui était la sienne. Cette voix me dit : « Ne pleure plus. Bientôt tu seras consolée. Bientôt, lone, tu vas mourir. . . »

Je jetai un cri.

(( Je sortis de la chapelle, )) continua lone. (( J'étais très calme. Jamais je n'ai été aussi calme. Oui, je portais en moi la paix qui dépasse toute paix humaine... Il ne faut point s'étonner des miracles. Car les miracles sont choses très simples. . . »

J'écoutais avec un respect silencieux. Je sentais qu'Ione disait ATai : que la vision lui avait parlé dans la chapelle pleine de soleil et que cette vision ne l'avait point abusée.

Peut-être les prunelles des malades perçoivent-elles plus loin et plus distinctement... Peut-être...

Nul ne le saura jamais. Il faut courber la lête devant l'inexplicable, si l'on ne croit point comme lone...

Sachant qu'elle devait mourir, je la considérai de toute ma tendresse lamentable. Et j'eus l'enfantine tentation de tomber à genoux devant elle, en pleurant... Mais une pensée me consola :

(( Elle est heureuse... Il ne faut point troubler sa félicité surhumaine. . . »

lone me regarda jusqu'à l'âme :

(( Puisse la clarté qui m'a toute éblouie, t' illuminer un jour ! » dit-elle.

Et, sur ces paroles d'espérance, elle me quitta.

Je pleurai jusqu'au soir. Et, vers la nuit, j'eus assez de force et de volonté pour me réjouir avec lone sur sa mort prochaine.

J'appris que Nedda, ayant découvert la vérité, s'était enfuie de la maison oii Lorély l'avait tenue enlacée.

Nedda s'était enfuie. Ses illusions étaient tombées une à une. Elle ne pouvait plus se mentir à ellemcme, et Lorély n'avait pu jouer jusqu'au bout son rôle difficile. Peu à peu, très lentement, leurs bras s'étaient désunis.

Ce fut l'agonie lente d'une fm d'amour : ce

fut enfin le déchirement brusque, la rupture . . .

Et je rencontrai Nedda aux côtés d'une autre femme...

Cette autre femme n'avait point le charme morbide de Lorély. Elle n'était ni Undine, ni Viviane. Ce n'était qu'une femme vulgaire. Mais Nedda marchait serrée contre elle, et leurs deux corps se cherchaient, s'attiraient inconsciemment.

J'arrêtai les deux compagnes et je dis à Nedda :

(( 0 Nedda I est-ce que véritablement l'on peut aimer une seconde fois quand on a aimé.^ ))

Elle jeta ses bras autour du cou de la femme vulgaire, dont les cheveux, coupés court, encadraient un front bas. Et Nedda me dit, sur un ton passionné :

(( Vois combien je l'aime I »

La femme vulgaire, qui avait connu de nombreuses amours, dit alors :

(( Jamais je n'ai aimé une femme comme aujourd'hui j'aime Nedda. ))

Elles joignirent leurs lèvres.

Mais toute celle passion s'affirmait de façon trop bruyante. Elles s'aimaient avec trop d'âpre le volontaire. Les véritables amours sont faites de silence...

Tandis que je réfléchissais ainsi, Nedda, s'étant séparée de sa compagne, vint à moi.

(( Je suis heureuse, » me jeta-t-elle en un défi.

Je ne sus rien répondre.

Elle protestait, elle se révoltait contre mon iacrédulité muette.

(( Je l'aime, » afhrma-t-elle en montrant du doigt sa compagne qui l'attendait, couchée parmi les profondes herbes rousses.

(( ?\e songes-tu jamais à Lorély.^ )) osai-je interroger.

Elle hésitait, balbutiait :

(( Quelquefois... alil oui, quelquefois... mais j'aime ailleurs, et, tu le vois, je suis heureuse.

— On n'oublie pas Lorély.

— Mais ma nouvelle amie m'adore, et Lorély ne m'aime plus. Je crois même qu'elle ne m'a jamais aimée.

— Qui sait, Nedda.^

— Ne juges-tu pas en tous points charmante ma nouvelle compagne .^^ Je l'ai choisie, vois-tu, parce qu'elle ne ressemble nullement à... à l'autre. N'est-ce pas ?

— En effet, elle ne lui ressemble guère.

— Elle est blonde autrement, d'une blondeur moins irréelle. Elle n'a point la pâleur lunaire de Lorély.

— En effet, elle a les joues rondes et roses des jeunes Flamandes.

— Et ses cheveux coupés court m'amusent. Parfois, en l'embrassant, je me surprends à

UNE FEMME M APPAKUT

rougir comme si j'embrassais un garçon trop hardi.

— Tu dis vrai, elle ressemble tout à fait à un garçon.

— Celle-là ne sourira point d'un sourire qui promet et qui dissimule. Celle-là ne murmurera point des paroles qui font mal à entendre, des paroles que l'on sent mensongères parce qu'elles sont trop belles.

— Sans doute.

— Celle-là m'aimera simplement... Je suis si lasse de tout ce qui est complexe!... Je suis très heureuse. Lorsque tu retrouveras Lorély, dis-lui que je suis heureuse.

— Je lui répéterai ce que tu viens de me dire.

— Merci... Vois, là-bas, mon amie me fait signe de revenir auprès d'elle. Je cours rejoindre ma chère bien-aimée. Au revoir! »

Légère, elle s'enfuit.

Je m'égarai dans un petit bois, oii se cachaient

l30 UNE FEMME m'aPPARUT...

jalousement, en des coins de verdure ignorés, des violettes blanches. Et je méditai sur Lorély et sur Nedda, et sur le pauvre amour éphémère de Lorély et de Nedda. . .

Un jour, Lorély avait repoussé, avec plus de cruauté froide, mon amour désolé. En partant, elle m'avait jeté un mauvais rire. Et son regard persistait en moi, telle une lame bleue enfoncée dans la chair.

A mon entrée, je lui avais appris ma résolution de partir, le lendemain, pour le Midi, oi^i je devais retrouver lone... lone qui n'avait plus que peu de temps à vivre.

l32 UNE FEMME m'aPPARUT...

Lorsqu'elle sut que je pouvais la quitter quelques mois, Lorély me cingla d'un rire aigu.

Des heures s'étaient écoulées... Je l'attendais dans l'atelier où sonnait encore l'écho de ce mauvais rire.

Mon visage était devenu fixe comme les faces de pierre. On eût dit que depuis des années, des siècles, peut-être, je demeurais immobile à cette même place. Mes paupières s'étaient faites lourdes, mes mâchoires pesantes, et tous mes membres semblaient perclus.

J'étouffais. Brusquement, je sortis et j'errai au hasard dans le jardin.

Je me dirigeai vers une tonnelle de glycines où Lorély avait coutume de s'asseoir. Et, soudain, un murmure de voix s'éleva. C'était la voix de Lorély et celle d'un homme. J'entendis la voix de l'homme, disant avec emportement :

(( Je vous aime. »

Lorély lui répondit, musicale :

UNE FemxME m 'apparut... i33

(( Je suis heureuse que vous m'aimiez. »

L'homme lui dit encore :

(( M'aimcz-vous.^ M'aimcz-vous.^^ ))

Et Lorély dit avec une perfide douceur :

(( Je vous aime... »

L'homme tomba aux genoux de Lorély. Ondoyante, elle se leva, lui échappa, comme jadis elle s'était dérobée à mon étreinte. D'un pas très lent, ils s'éloignèrent.

Le temps passa, confusément...

Et je me pris a songer.

Certes, Lorély avait menti tout à l'heure. Certes, Lorély n'aimait point, ne pouvait point aimer cet homme. Des phrases, prononcées naguère, me revinrent en mémoire.

(( Une femme a- t-elle jamais aimé un homme .^ J'ai peine à concevoir une telle aberration... Le fait de se plier au joug masculin m'apparaît ainsi qu'une chose monstrueuse, une passion hors nature... ))

l34 UNE FEMME m'aPPARUT...

Mais alors, pourquoi avait-elle murmuré, de ses lèvres florentines, ce vil, ce dégradant mensonge?

Je ne comprenais plus. Qu'elle eût délaissé ma présence taciturne pour les sourires voilés de belles jeunes femmes, cela était fort explicable et pardonnable infiniment. Mais cet homme, comment osait-il lui faire des aveux .^^

Elle se profanait, elle se diminuait misérablement. Et comment, et pourquoi jouait-elle cette comédie infâme, elle, ma virginale prêtresse. ^^

Je ne comprenais plus...

UNE FEMME m'aPPARUT... i35

J'errais dans les rues, où s'empourprait un crépuscule mauve, pareil à un tissu de violettes, lorsque l'Annonciatrice passa auprès de moi.

Elle me parla en ces termes :

(( Je te révélerai l'âme de celle que tu as aimée sans jamais la comprendre.

(c Lorély se plaît à faire souffrir les hommes par l'offre impudente de son inviolable beauté. Car il lui agrée de se savoir inaccessible dans

l3G UNE FEMME m' APPARUT...

une atmosphère brutale de désirs et de convoitises...

(( Lorély adore les tortures que font naître son sourire et son regard. Le sentiment de sa puissance féminine l'enivre.

(( Mais elle n'aime point les hommes qu'elle se plaît à faire souffrir. »

L'Annonciatrice se détourna, prête à s'éloigner.

(( Un conseil! » implorai-je. (( Un conseil, pour éclairer ma route. . . ))

Elle me dit en s'éloignant :

(( Je reviendrai A^ers toi lorsque l'heure aura sonné. ))

UNE FExMME m'aPPARUT. . . 187

XXYI

J'osai faire des reproches douloureux à Lorély. J'osai la blâmer des aveux de l'homme, entendus par hasard. J'osai la blâmer enfin de ses réponses mensongères.

Sans s'émouvoir, elle laissa tomber :

(( De quel droit me parles-tu de la sorte, toi que je n'aime pas.»^ »

Elle reprit , implacable :

(( Et puisque je ne t'aime point, séparons-

l38 UNE FEMME m'aPPARUT...

nous. Sache que j'ai toujours été loyale envers toi. T'ai-je prodigué de fausses protestations de tendresse.^^ Dès la première minute, je t'ai ouvert le néant de mon cœur. J'aurais voulu t'aimer, tu n'as point su m'inspirer l'amour que je souhaitais si vainement. )) Elle ajouta, mélancolique :

(( L'amour que je ne trouverai jamais. . . » Et elle disparut dans un frisson triste...

UNE FEMME M ' APPARUT... 1 3q

J'ouvris la dépêche... Quelques mots qui résumaient brutalement la tragédie d'une âme.

(( lone gravement malade... Venez... »

Et je partis vers le Midi, où agonisait lone.

UNE FEMME M ' A P P A R U T . . . 1 /j I

Je traversai le jardin d'Ione, oii pâlissaient des iris blancs, tristes et purs à l'égal des lys. Je me souviendrai, pendant toute mon existence humaine, de ces iris blancs. Une senteur mélancolique de violettes s'attardait dans les allées, comme un adieu...

Quelque chose articulait nettement : (( Ta vas perdre lone. . . lone va mourir. . . »

Et j'écoutais sans comprendre encore.

l42 UNE FEMME m'aPPARUT...

Je cueillis un iris blanc. Je disais : (( Celte fleur va mourir, comme lone. . . Elle meurt déjà, comme lone. . . Elle est morte, comme lone. . . »

... J'entrai dans la maison qui prenait déjà la couleur de cendre des demeures funèbres... Et Ton m'apprit, en pleurant, que la chère lone venait de mourir.

UNE FEMME M ' APP A RU t . . . lZi3

Je me souviens que, dans ma chambre, le battement de mes paupières enfiévrait mes prunelles malades... Je m'assoupis lourdement, stupidement, à la façon d'un ivrogne couché sur des pierres.

... Et je me réveillai... La chambre était bleue de ténèbres.

lone, debout au pied de mon lit, contemplait ses mains, dans cette attitude qui lui était

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familière. Puis elle recula jusqu'à un angle où elle n'était plus qu'une blancheur de brouillard et de songe.

Je tentai de me lever et d'aller vers elle... Mon pied glissa, et je tombai dans un flot de lave ardente qui ruisselait en bouillonnant au pied de mon lit. Je voulus crier ma détresse, mais le fleuve fumant me charriait, fétu de paille égaré dans ses ondes de feu. De chaque côté du torrent embrasé, de vieilles femmes accroupies faisaient cuire du riz et des œufs sur la flamme liquide. El la lune était de cuivre, tel un soleil d'hiver. Des cendres tombaient en grcle drue.

Une soif abominable me desséchait le palais et la gorge.

... Mes yeux s'ouvrirent sur un temple au souflle de fournaise... Un trône de rubis empourprait l'ombre ainsi qu'un astre couchant. Du haut de ce trône, Kali me contemplait avec une férocité religieuse. Elle laissa choir

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la tête de mort qu'elle broyait à la manière des chiennes affamées, et me sourit de ses dents rouges...

Le sirocco m'emportait, tourbillon de sable brûlé et de poussière jaune, emplissant mes poumons meurtris. Le sable et la poussière m'étoulTaient, m'aveuglaient, m'ensevelissaient...

Ce fut ensuite un paysage puérilement artificiel, qui évoquait les illustrations anglaises des contes de fées norvégiens ou allemands. Des arbres vernissés aux feuillages peints s'alignaient de chaque côté d'une allée plus lisse qu'une chevelure de petite fdle...

Et je me trouvai devant le cadavre de Lorély... Lorély flottait sur un marais stagnant. Les seins blêmes étaient deux nénuphars. Les yeux révulsés me regardaient... Elle flottait, les cheveux mêlés d'iris et de roseaux, comme une perverse Ophélie. Et, de ses yeux sans regards, elle me contemplait éternellement...

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Je sentis sur mon visage l'air froid d'un caveau mortuaire. J'étais debout au milieu de quatre cercueils. Le plus grand était un cercueil d'homme. Il avait je ne sais quoi de massif et d'imposant. Je compris que c'était là le cercueil d'un homme de marque, d'un maître de l'heure. . . Des fleurs sans poésie s'y étalaient en larges taches sombres : des immortelles, de lourdes pensées aux pétales de velours pourpre.

Auprès de cette masse, s'atténuait et s'amincissait un cercueil embryonnaire, un cercueil de larve, que baignait le crépuscule des limbes. Des couronnes incolores , à la senteur très faible , s'y fanaient avec simplicité. Ce cercueil d'enfant était tragique et nul, comme tout ce qui aurait pu être.

D'affreuses verroteries funéraires recouvraient un cercueil ratatiné, dont le bois était sillonné de nombreuses rides, pareilles à des toiles d'araignée. Ces hideuses couronnes de

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perles noires et jaunes devaient perpétuer la mémoire bourgeoise d'une vieille femme à la voix maussade.

Et c'était, au plus profond de l'ombre, dans une adoration perpétuelle de cierges fervents, un cercueil virginal parfumé de violettes blan ches... Je compris que je voyais le cercueil d'Ione...

Le silence était si mystérieux que les battements même de mon cœur s'étaient tus...

Mais, plus effroyable que le clairon du jugement divin, le bois du grand cercueil craqua. C'était la fermentation de la pourriture. . .

Un râle, et un râle encore, et un dernier râle... J'avais cessé d'exister. J'étais une âme dépouillée de son corps, une masse informe et confuse, sans limites et sans consistance, qui flottait, n'ayant d'autre sensation qu'un grelottement de nudité.

Une prière surnageait au milieu de ce vide

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conscient de lui-même : (( Une personnalité! Un corps I un nom I Oh ! redevenir quelqu'un I Etre ce que je fus, quoique j'aie oublié déjà qui je fus! ))

De l'ombre. . . Et le néant. . .

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Enfin l'aube se leva dans mes ténèbres, et la grise apparition des êtres et des choses remplaça les effrois du délire.

J'allai voir la morte que j'aimais...

lone reposait en un caveau funèbre. Son étroit cercueil était paré de violettes blanches.

Je demeurai toute la journée parmi les morts et ne me retirai que vers la nuit. Le parfum des fleurs agonisantes se mêlait à je ne sais quelle odeur fade, qui m'épouvantait. Par intervalles,

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le bois des cercueils craquait dans le silence, une rose s'efleuillait, avec un bruit très doux.

Lorsque je remontai jusqu'à la lumière, tout ce que je vis me parut incompréhensible et nouveau. Je ressemblablais davantage aux morls qu'aux vivants. Les voix me surprenaient par leurs sonorités étranges, le roulement des voitures dans les rues m'étonnait, la vue des êtres me frappait de stupeur.

Un jour, on vint m'annoncer que les obsèques auraient lieu le lendemain. . .

Dans un brouillard de larmes, je me souviens de l'église, et de la foule apitoyée, et de quelques profondes douleurs. Je revois le catafalque blanc et les fleurs virginales. J'évoque aussi le froid clergyman britannique et le froid service anglican... Malgré la conversion d'Ione à la religion catholique, ses parents avaient imposé leur volonté dans le choix des cérémonies protestantes.

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Le cri de résurrection et d'éternité sonnait creux devant le cercueil, où se fanaient les fleurs pâles. J'entendis, ainsi qu'un glas dominant les sanglots, la phrase liturgique :

Tliough worms shall eat this body...

Et l'horrible vision de ce corps doux et délicat, en proie aux vers du sépulcre, surgit à mes yeux...

Though worms shall eat tlils body...

Ces paroles retentirent en moi plus profondément que toutes les promesses d'immortalité.

Je tombai à genoux. Devant qui, devant quoi et pourquoi .►^ Je ne sais. Je m'agenouillai très simplement, devant quelque chose qui était au-dessus de ma douleur et que je ne comprenais pas...

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Le cœur désolé, l'âme plus désolée encore, j'allai vers la maison de Lorély. Elle seule pouvait éclairer, pouvait embaumer pitoyablement ma nuit misérable.

Avec un déchirant espoir, je frappai à la porte...

Et nul ne me répondit.

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Je partis le lendemain pour Tolède. Que j'aime cette ville d'automne, la lèpre de ses maisons, la maladie de ses pavés, les plaies de ses murs, l'agonie de ses fresques I

Il me revenait à la mémoire une litanie morbide composée en l'honneur de Notre-Dame des Fièvres, si victorieusement enchâssée dans cette ville de désolation. . .

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Ton haleine fétide a corrompu la YÎUe... Un vert de gangrène, un vert de poison Grouille, et la nuit rampe ainsi qu'un reptile. La foule redit en chœur l'oraison, Délire fervent qui brûle les lèvres, Frisson glacial parmi les sueurs,

Vers ta lividité, Noire-Dame des Fièvres !

L'ombre t'a consacré ses mauvaises lueurs. Les phosphores bleus sont tes frêles cierges, Et les feux follets dorent ton autel.

Vierge qui souris à la mort des vierges. Qui demeures sourde à l'obscur appel.

Madone vers qui matines et vêpres

Montent en grelottant, Notre-Dame des Lèpres!

Ta cathédrale, aux murs rongés par les lichens. Écœure le soir par sa tiédeur fade.

Sur les lits souillés de hideux hymens. Suinte la moiteur des mains de malade.

Les ladres squameux et les moribonds Mêlent leur soupir au cri des orfraies

Et baisent tes genoux, Notre-Dame des Plaies !

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Tes tragiques élus ont incliné leurs fronts

Sous le vent divin de tes litanies.

Et, parmi l'encens et les chants sacrés

Et l'écoulement des acres sanies,

S'exhale un relent de pestiférés.

Le pus et le sang et les larmes pâles Ont béni tes pieds nus, Notre-Dame des Râles!

Peu à peu, je discernai la pâleur cruelle de la Madone des pestiférés. Dans ses yeux stagnants, s'azuraient et verdissaient les reflets des eaux mortes. Des souffles paludéens émanaient de sa robe aux plis tourmentés. Sa face était tumultueuse comme les visions du délire. Et je reconnaissais dans l'image mortelle l'image de Lorély... Les yeux stagnants réfléchissaient le regard de Lorély... Le visage changeait à l'égal du visage de Lorély... Lorély était venue corrompre l'air et le soleil, empoisonner à jamais mes espoirs d'oubli et de guérison. Elle était

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venue, sachant que je ne lui échapperais point...

Les jours passèrent, et j'écrivis à une amie aux mains d'androgyne pour abréger une heure douloureuse.

Elle me hante comme un remords. Je ne peux plus me ressaisir, je ne peux plus revivre. Son souvenir me tue sans m'achever.

J'entends parler d'elle. Elle est joyeuse j, et peu lui importe que j'agonise ici.

Vainement, j'ai voulu me tuer deux fois. Si je trouvais pourtant, au fond de ma faiblesse et de ma lâcheté, l'énergie de disparaître, si j'y réussissais enfm, vous ne diriez jamais, jamais à Lorély, — n est-ce pas? — qu'elle seule me porta le dernier coup.

L'amitié très blanche d'Ione fut jadis ma consolation et mon refuge. Depuis sa disparition, je n'ai plus rien sur terre.

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Les quinze jours qui suivirent ma première rencontre avec Lorély ne furent quune stupeur extatique, un éblouissement enchanté. Et pourtant je savais quelle ne m'aimait point, que je me trompais comme elle s'était trompée aussi.

Ce n est point sa faute si elle n'a pu m' aimer. Ce n'est point non plus la mienne. Ne la blâmez pas, puisque moi-même je ne la blâme point.

Je hais la vie. Je ne sais ni comment ni pourquoi/existe encore.

Tout ce que j'écris est inutile, faible^ impuissant : impuissant comme jna pensée, faible comme mon cœur, inutile comme ma vie.

Je me réjouis au souvenir de la fin d'Ione. Je triomphe de la certitude de son repos. Elle ne souffre plus de l'oppression d'exister, elle n'est plus qu'un parfum errant au fond de la nuit, un peu de sève dans un brin d'herbe...

La douleur! Ah! la banalité, la monotonie de la douleur! Elle est vulgaire, puisqu'elle appar-

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tient à tous. Elle est la prostituée sans grâce que la foule possède . De l'avoir connue^ il me reste une lassitude ou se mêle un dégoût...

Lorély ! elle a de divins sourires d'âme et des larmes inespérées. Mais elle a surtout des cruautés implacables. Je veux l aimer comme on aime une morte. Je veux ne plus songer qu'à V incomparable qui est en ellcy à la tristesse de quelques heures attendries.

Elle fut mon premier amow\ voyez-vous; je n'ai jamais aimé quelle. Je crois que je ne pourrai jamais aimer une autre femme de cette même passion furieuse et farouche.

Je ne sais point l'oublier aux heures où je veux me distraire de cette idée fixe. J'ai fait une cour discrète à une Espagnole aux pieds d'infante. Mais ce n'est là qu'un jeu sans importance, un simple thème de conversation sur lequel il est plus agréable de broder que sur le thème trop usé de la pluie et du beau temps. Cela ressemble

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à r amour vrai comme la peine cl une enfant ressemble à r agonie d'une martyre.

N'est-ce pas? .. .

Je rêve cVune mort qui serait une voluptés cVune mort qui serait une consolation de la vie, r impossible bonheur lui-même. L'obsession de cette mort est pareille au désir qui s'exalte vers une femme aimée. . .

Peu après, l'amie aux mains d'androgync m'adressa une lettre dans laquelle elle me raillait doucement de mon inconstance.

Je lui répondis :

Ne savez-vous donc pas, amie, que la psychologie se trompe presque aussi infailliblement que la médecine? Vous êtes tombée dans l'erreur la plus profonde en croyant que mon amour pour Lorély se conjugue au passé. Tout est fini entre nous : c'est la meilleure des raisons pour que je l'adore.

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Quant à la Sévillane aux pieds d'infante, ô devineresse grossièrement abusée! je la revois demain après une absence d'une semaine, et cette pensée m'est indifférente tout à fait... Elle a la perfidie de l'autre, de l'Unique, sans le charme, la magie de tout l'être, qui jadis m'ensorcelèrent.

Je vous parle de tout cela légèrement peut-être. La vérité est que je m'égare dans la douleur. Je hais Lorély avec passion. Je la verrais souffrir avec délices. Et je donnerais pourtant mon cerveau et mon sang pour lui épargner la moindre angoisse. Je ne sais plus. Je l'aime.

Au revoir, amie chère. — A quand? je ne sais. Je ne puis envisager l'avenir, lorsque le présent est d'une intensité si douloureuse. Vous me plaindrez peut-être un peu, puisque vous êtes une amie loyale autant que subtile et tout à fait délicieuse lorsque vous ne vous piquez point de psychologie.

Je nose vous baiser les mains. Vous avez des mains presque viriles, des mains qui possèdent.

qal prennent et qui gardent, mais ne s'abandonnent jamais. S ai, vous le savez, la passion des mains, plus éloquentes que les visages.

Je me souviens comment lone, pendant des heures, contemplait ses mains de malade aux matités d'anciens ivoires...

Je nose non plus vous serrer la main en camarade, car vous avez des mains perverses, et elles me déconcertent. J'ai trop r inquiétude de leurs longs doigts sinueux. Toute réflexion faite, je vous dis très simplement : Au revoir.

Je quittai Tolède pour m'abimer dans le rêve mauresque. L'Alhambra fut pour moi un enchantement pieux. La sala de las Dos Hermanas me devint plus chère que toutes les autres. Par un soir de sortilège et de souvenir, je vis les deux sœurs royales, Zorayda et Zorahayda.

... Elles étaient assises l'une en face de l'autre, de chaque côté de la fontaine. L'eau

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chantante miroitait dans l'ombre, et leurs yeux songeaient en la contemplant. Les joueuses de guzla endormaient moins harmonieusement leur immuable rêverie. Parfois, les princesses modulaient une mélopée bizarre, et leurs voix dominaient la musique de la fontaine.

Leurs regards, tout ensemble proches et lointains, se cherchaient à travers une brume de fraîcheur. Mais la fontaine les séparait plus efficacement l'une de l'autre que toutes les portes du palais. La fontaine leur semblait l'obstacle infranchissable. Elles se souriaient à travers la brume d'eau... Jamais, elles n'osèrent s'asseoir l'une près de l'autre et se prendre les mains. Et elles moururent sans détruire dans leur âme le charme infini du désir et du regret.

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Vers la fin de l'hiver, je m'arrachai à la ville merveilleuse et revins à Paris, avec l'espérance lâche de revoir pour un instant la heauté fuyante de Lorély.

Je ne sus point la retrouver.

. . . C'était un de ces soirs où Lorély aurait dû venir, un soir de lune et d'étoiles qui eût été beau inexprimablement si elle était venue.. .

Et je songeai que j'étais semblable à un

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homme qui s'en retourne d'un pays marécageux, emportant dans ses moelles et dans ses os la fièvre dont, un jour, il devra mourir.

On la cache en soi, sans presque s'en douter, on la ressent à peine, cette fièvre patiente qui sait attendre ses heures... Elle accorde artificieusement un répit illusoire, et l'on s'imagine que l'on n'a plus rien à craindre d'elle. Mais elle ne souffre point qu'on lui échappe. Et, une nuit, on la retrouve à son chevet. . .

Je retrouvais ainsi la pensée de Lorély, la lancinante, la mortelle pensée de Lorély.

On n'oublie point... On n'oublie jamais...

C'était un de ces soirs où elle aurait dû venir...

La nuit était laiteuse d'un étrange clair d'étoiles. Une lumière dilïuse tombait du ciel. Et, un souffle très pur ayant écarté les rideaux, tout le clair d'étoiles neigea dans ma chambre...

Je ne dormais qu'à demi... Je flottais, entre le réel et le rêve, comme le cercueil trois fois sacré flotte entre la terre et le ciel.

Un songe s'épanouit sous mes paupières...

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J'errais dans un champ très vaste, encerclé par un fleuve immobile. Des nénuphars dormaient sur les llols. Ces nénuphars étaient blancs et larges ouverts. Ils répandaient autour d'eux une odeur de sommeil. Je m'arrêtai pour cueillir les narcisses des prés qui blondissaient délicatement, pareils à de petits lys jaunes. Des crocus et des primevères blêmissaient aussi dans ce champ où il n'y avait ni cigales ni abeilles.

Je ne vis point d'arbres ni de collines à l'horizon. Je ne vis que ce vaste champ d'herbe pâle où fleurissaient les narcisses des prés et les primevères.

Autour de moi s'épandait un silence recueilli, et qu'on eût dit tissé de souvenirs. Le jour était faible, mais persistant. Une brume s'accrochait à l'horizon, telle une immense toile d'araignée.

Soudain, de petites vapeurs se formèrent sur

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