SCÈNE VI
FIMOXE, ALICE
SIMONE. — Toujours le même!
ALICE. — Toujours! Et je ne m'en plains pas. Paul, c'est toute la gaieté que le grave
ALICE. — Un moment. Tu es si pressée?
SIMONE. — Non, mais enfin...
ALICE. — J'ai la veine de t'avoir seule uu instant; jen profite.
SIMONE. — Oh! la veine!... Pourquoi me regardes-tu ainsi r
ALICE. — C'est défendvi?
SIMONE. — Presque, il y a des regards plus indiscrets que des questions.
ALICE. — Tu as donc des choses à cacher?
SIMONE. — Tu es bête.
ALICE. — Alors r' (Un temps.) Simone, qu'est-ce que tu as?
siMONK, nerreuse. — Ah çà ! tu es folle! Moi, j'ai quelque chose?
ALICE. — Oui.
SIMONE. — Je suis iaide?
ALICE. — Comment ferais-tu? Au contraire, ce soir, tu es particulièrement à tou avantage.
SIMONE. — Vrai?
ALICE. — Je te le jure. Mais tu n'as tout de même pas ta mine des bons jours. Je t'ai.
SIMONE. — Toujours le mêmkI
|jrofes.çeur Charlines. son papa, n'a jamais eu observée pendant tout le dîner. On dirait
l'occasion de dépenser. qu'un souci te ronge.
SIMONE. — Il t'en a fait cadeau. C'est une simone. — Un souci! Moi ! tiens! C'est ab-
chance. Tu viens ? surde !
AMCE. — Je te connais trop, ma petite "Sinione. Avec moi, pas moyen de tricher. ïu as du chagrin. Ne nie pas. Je te dis que tu as du chagrin.
SIMONE. — Peut-être.
ALICE. — Tu vois bien.
SIMONE. — Que veux-tu? Je ne suis pas une déesse. Je suis une femme comme toutes •les autres. Et je peux souffrir aussi bêtement que toutes les autres.
ALICE. — JOh bien, quand on a du chagrin, il n'y a qu'un moyen connu d'en avoir un peu moins.
SIMONE. — C'est de le confier, n'est-ce pas?
ALICE. — Parfaitement... à quelqu'un qui ,1e comprenne.
SIMONE. — Et qui ne pourra pas le partager.
ALICE. — Qu'en sais-tu? Allons! laisse-toi Aller. Cela te fera du bien. Ne suis-je pas toai amie d'enfance? Ne m'as-tu pas toujours confié tes peines? Là! Tiens! déjà! Rappelletoi... On redevient un peu enfant quand on a du chagrin. Le parc n'a pas changé... moi non plus... Et toi?
siMO.NE. — Moi? Eh bien, je sais aujourd'hui ce que c'est que d'aimer et de n'être pas aimée. C'est très douloureux.
ALICE. — Qu'est-ce que tu me raconteis? Tu aimes et l'on ne t'aime pas. Invraisemblable !
SIMONE. — C'est pourtant la vérité.
ALICE. — On ne t'aime pas?
siMON-E. — On ne m'aime plus.
ALICE. — Le docteur? Ne plus t'aimer?
Allons donc! Il y a une méprise. Nous sommes en pleine erreur judiciaire.
SIMONE. — Hélas ! non ! Oh ! sans doute, Jean m'aime encore, mais il ne m'aime plus -de la même façon.
ALICE, ironiquement. — Et il en aime urne •autre, n'est-ce pas?
SIMONE, vivement. — Tu le sais?
ALICE. — Non. Je ne sais rien. J'ai simplement dit ce que tu allais me dire.
SIMONNE. — Parce que c'est vrai.
ALICE. — Allons donc!
SIMONE. — J'en suis sure.
ALICE. — Tu as une preuve?
SIMONE. — Non. Mais j'ai cent indices qui -ne me trompent pas. Je ne te parlerais pas ainsi, tu penses bien, si je n'avais que dos soupçons. Tiens ! ça a commencé il y a deux mois environ. Du jour au lendemain, il est devenu un autre homme; il s'est transformé. lit tout, dans son élégance improvi.sée et maladroite, dans ses propos qui voulaient être <Jégagés, dans ses façons qui voulaient être séduisantes, tout décelait si visiblement, si cruellement, le désir de plaire! J'ai compris. Co jour-là, je l'ai senti perdu.
ALICE. — Quelle folie î Et qu'est-ce que tu as fait ?
SIMONE. — T?ien.
ALICE. — Comment! Tu n'as pas liitté?
siMON-E. — Si. Mal. Je lutte encore, d'ailleurs. Tu vois. Je fais mon possible. Je mets des toilettes que tu déclares ravissantes et qu'il ne remarque même pas. J'essaye de lui plaire. Mais je m'y prends mal. Je ne sais plus être cofjuette. Je croyais tant avoir conquis Jean pour la vie. J'étais si sûre que mon métier de "femme n'aurait plus jamais à me servir! Sans m'en douter, je l'avais désappris. Voilà. C'est tout. Tu vois, c'est d'une banalité désolante. Je souffre bourgeqisement, comme toutes les buuigeoises de la terre, parce que mon mari me délaisse pour une autre.
ALICE. — Une autre! Quelle autYe?
SIMONE. — ^ Je ne sais pas. Je ne tiens même pas à le savoir. Ce qui est grave, c'est ce qui arrive à mon Jean. La complice!...
ALICE. — ■ Alors, il ne se doute pas que...
SIMONE, vivement. — Non. A pa.rt ces pau-
..vres petites coquetteries qu'il n'a même pas
soupçonnées, je suis restée la même avec lui.
ALICE. — Âh ! Je te reconnais bien là !
SIMONE. — Je n'ai pas voulu imposer à un homme de cette valeur d'avoir à se disculper comme un gamin pris en faute. Je n'aurais pas pu supporter de le voir rougir devant moi. Et puis, j'ai toujours l'espoij- de le reprendre. Et puis, je ne me reconnais pas le droit de l'inquiéter de mon chagrin. Il a tant d'autres préoccupations. J'aurais honte! Je lui parlerai peut-être plus tard ! Tu com- . prends, je respecte en lui tout ce que son intelligence peut apporter de bonheur, de soulagement aux autres hommes! C'est surtout pour cette raison que je dois me taire et je me tais!
ALICE. — Tu es héroïque.
SIMONE. — Si je n'étais pas un peu courageuse, je ne serais pas digne d'être sa compagne. Mais c'est dur, tout de même, tu sais, c'est très dur...
ALICE. — Je le vois.
SIMONE. — Non. C'est ce que tu ne vois paa surtout qui est douloureux! Chut!