‹ Une femme passa ... Comédie en trois actesChapitre 39 sur 45 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

BOURLAND, DARCIER, PIERRE

Darcier ouvre la porte de droite et considère longuement Bourland qui fait semblant de ne pas l'entendre. Il est en habit, sous son pardessus eiitr'ouvert. Tout à coup, Bourland lève la tête.

DARCIER. — Continuez, Bourland. (71

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»o?ine. .4 Pierre qui entre.) Une cravate et mon veston de travail. (Il olhime une cujarette et va à la fenêtre.) Beau temps! {lîentrt Pierre avec les objets demandes.) Merci. (A Pierre.) Ça va ici?

PIERRE. — Mais oui, monsievir.

DAiuiER. — Madame?

PIERRE. — Elle est là, monsieur.

DARcirR. — Elle n'a pas encore demandé à nie voir ?

PIERRE, après avoir échangé un regard cver Bnnrland. — Non, monsieur.

UABCIER. — Tant mieux! C'est bien, va!

ser Bourland.) Pardon, mon petit! (Il jette sa cigarette. Il écrit. Regarde sa montre.) Jo suis content de moi, Bourland, parce qu'il est onze heures et que je suis ici. Oui... Ces propos n'ont pas grand sens pour vous, mr.is pour moi... (A part.) Dur! mais tout de même, ça fait plaisir.

PIERRE, il pose le plateau, la bo)iteiUe et les verres sur une petite table. — Voilà, monsieur.

DARCiER. — Bien. Ah! j'aurai un mot à te faire porter tout à l'heure. Je te rappellerai.

(Pierre .'sort. Varcier s^asseyant à côté de Bourland.) Ne vous donnez donc pas tant de mal, mon petit. Posément, que diable, posément! Rien ne presse. La vérité peut attendre. Il y a des siècles qu'elle attend. Quelques minutes de plus ou 'de moins! Et puis, je n'ai pas la prétention de l'avoir trouvée plus que les camarades. Alors? J'ai soif. Pas vous? Oh! vous prendrez bien quelque chose?

Il sonne.

noBBAA«D. — Merci. Non.

DARCIER. — Tenez-moi encore un peu compagnie, que diable ! comme hier soir, mon petit, je vous le demande. Je ne vous embêterai plus longtemps. (.1 Pierre.) Du porto.

PIERRE. — Bien, monsieur.

DARCIER. — Et vivement. (Il s'assied à côté de Bourland.) Allez! Allez! Ne vous occupez pas de moi. {Il prend du papier à lettres et écrit en fumant; sa fumée Jait tous-

PIERRE. — Bien, monsieur.

Pierre sort.

DARCIER, se lève et se verse à boire. — Souverain, le porto, quand on a passé une nuit blanche. Ça refait des jambes, ça décotonne, ça remet d'aplomb.

B04M«M«. — Comment! Vous ne vous êtes pas couohé> cette nuit ?

DARCIER. — Ça ne se voit donc pas?

BœitMiKVD. — Vous êtes un peu pâle, mon cher maitre, mais...

DARCIER. — Dans cinq minutes, j'aurai des couleurs, je vous le garantis, mon petit Bourland, et sans maquillage. (Versant.) Alors, décidément, ça ne vous dit rien ? Vous avez tort. (7/ lui tend un verre que Bourland

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accepte.) A la bonne heure! C'est gentil, ça! (Goûtant.) Il est bon, hein? [S'asseyant et buvant.) Je vais vous ouvrir le fond de mon cœur, Bourland. Tout ça me dégoûte. {Il fait un geste circulaire et montre ses livres, puis froissant ses notes.) Et ça aussi. Ne me regardez pas comme ça. Je ne suis pas fou. Je n'ai même jamais été plus raisonnable. Jamais, vous entendez, Bourland, jamais! A aucune époque de ma vie. La preuve? Ecrivez, mon petit. Je sais très exactement où nous en étions restés : troubles optiques, ' vertiges, lésion des tubercules quadrijunieaux et des canaux semi-circulaires, apparition du mal de Ménière, hypothèse sur l'intervention du bulbe rathidien... {Il s'est levé et s'e.it mis à marcher. Il ilicfe. Tout à coup, il s'interrompt.) Ah! et puis, à quoi bon? Tiens, tu finiras ça tout seul. Prends ces notes. Je t'en fais cadeau. Moi, ça ne m'intéresse plus. J'en ai assez. Tu te deimaudes d'où je viens. Je vais te le dire. J'ai passé la nuit à faire le guet, à espionner une Ifemme que j'aime comme un imbécile. C'est !tout. Oh! C'est un fait insignifiant. Qu'une femme couche ici ou là, avec celui-ci ou avec icet autre, qu'est-ce que cela peut bien faire, jje te le demande? Oui. Eh bien, cela fait ique je ne suis plus bon à rien, que la ma- 'chine est faussée que je n'ai plus qu'à donner ma démission, et je te la donne. Oui, mou petit, toi que j'ai toujours aimé entre tous, je te choisis pour continuer mon œuvre, à supposer qu'elle vaille quelque chose. Moi, je ne peux plus rien pour elle. Toi, tu •es jeune, tu es sain, tu es d'aplomb; sauvela si tu peux. Rassure-toi. Encore une fois, je ne suis pas fou. Je ne suis que foutu; mais, par exemple, je le suis bien.

BManrww». — Vous n'êtes que malade, mon bien cher maître. Vous avez besoin de repas, vous en prendrez; de soins, je vous en don- ■nerai.

DARC'iER. — Je te remercie. Des soins?

J'en ai trop donné aux autres pour en accepter de personne. Du repos? Sois tranquille, jpn prendrai et du vrai!

aiMiiiwwMiD. — Vous venez de dire une parole efïiayante! Vous ne pouvez pas penser à faire une chose pareille, vous!

DARC'IER. — Mais, quelle chose?

BO^HWDWD. — Je suis sûre d'avoir deviné vos intentions.

DARciER. ■ — Tu te trompe-s, je t'assure. Ah! Je comprends! me tuer! moi! {Il éclate (le rire.) Mais c'est de la folie, mon bon Bourland! Me tuer, moi! parce (|u'une fille me fait cocu, me tuer, comme un collégien! Ah! non, vrai, ce n'est pas chic! Tu me calomnies! Je suis très bas, certes, mais je n'en suis pas là.

uouÊÊmm». — Pardon!... J'avais cru!...

Tant mieux!... Je respire!

DARCIER. — Parce que j'ai parle de vrai repos! Comme je n'ai rien de caché pour toi, je vais te mettre au courant de mes projets.

J'ai décidé de partir un an, deux ans, tjoia ans, le temps qu'il me faudra pour tomber l'ennemi que j'héberge là... {Il se touche Je front.) Quand j'en serai débarrassé, je reviendrai.

BâiiabAND. — Quand comptez-vous partir?

DARCIER. — Demain.

imnmaïkND. — Seul ?

DARCIER. — Oh! oui!

HtMRnkND. — Ne partez pas seul. La solitude est pernicieuse, surtout dans l'état où vous êtes... Je suis sûr que votre femme sera heureuse de vous accompagner et sa présence vous sera salutaire... Croyez-moi, grâce à elle, vos chagrins s'apaiseront. Les femmes ont le don d'endormir la douleur. Il y a de la morphine dans leurs regards.

DARCIER. — Il faut bien, n'est-ce pas, qu'il é'y trouve aussi un poison bienfaisant. Enfin, nous verrons! {Regardant l'heure.) Tiens, va déjeuner, tu reviendras me faire tes adieux demain matin. (Réunissant ses papiers.) Va, emporte-les tout de suite. Ik seront plus en sûreté chez toi qu'ici. Je serais capable de les déchirer dans un moment de colère. J'ai de ces défaillances, maintenant. Tu sais, je deviens un cas remarquable ; je t'enverrai sur moi des notes intéressantes pour notre livre. Tu ne diras pas sur quel sujet nous les aurons prises, voilà tout. Adieu, Bourland. {Il lui ouvre les bras. Bourland s'y précipite.) Je te confie nos idées, mon cher petit. Déf 'Wids-las, Bourland ; ne les trahis pas à ton t ur. {On frappe.) Entrez! (A l'ierre.) Qu'est-ce que c'est?

riERRE. — M. Héricy est là. Il sait que monsieur le docteur est rentré. Il insiste pour être reçu tout de suite.

DARCIER. — Comment donc! Ça tombe à merveille ! C'est à lui que j'écrivais. Cela t'épargnera une course, 1 ierre. Uh moment, je suis à lui. (A Bourland.) Onze heures un quart... Elle m'attend en ce moment, Bourland. A ton tour d'attendre, ma fille, tu attendras longtemps. Au revoir, mon petit... A demain...

DO«WK*wu. — ■ A demain.

Il sort à droite, premier plan.

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