‹ Une Fete Bresilienne Celebree a rouen en 1550Chapitre 2 sur 18 · CA · texte numérisé non relu

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esprits patiens déposoient d'immenses recherches sur des peuples éteints, sur des langues que lon parle à peine actuellement, sur des cosmogonies dédaignées, et qui néanmoins se rattachent à l’un des paysles plus florissans de l'Amérique du Sud, Certes, nous n’avons pas l’intention de mettre en relief la langue, la poésie, les danses dramatiques des Topinamboux ; ne fût-ce que par respect pour la tradition du grand siècle, nous n’oserions commettre cette énormité ; l’ombre de Boileau nous le défend ; mais puisqu'il s’agit d’une pompe sauvage, comme on disoit au temps de Montaigne, d’une fête originale (3), où des Indiens qui surent périr plutôt que de faillir à la religion du serment, vinrent un moment mêler leurs jeux aux merveilles de la renaissance, nous préférerons pour les faire connaître les paroles indulgentes de l’auteur des Essais au mot dédaigneux du satirique; et pour réhabiliter quelque peu les anciens dominateurs du Brésil, nous invoquerons l’homme dont la sagacité pénétrante essaya de présenter sous son jour réel l'esprit hardi et naïf à la fois d’une race généreuse. Disons-ie donc , ces guerriers indomptables qui se mêlèrent si complaisamment aux matelots de Rouen pour divertir leurs parfaicts alliés, comme dit Lery, ces hommes extraordinaires qui n’hésitoient pas à franchir l'Océan, obéissant naïvement à une pure fantaisie,ces sauvaiges voisins dela brute, commeles qualifioient les plus éclairés, étoient certes plus avancés dans l’échelle sociale que ne le supposoient ceux qui les accueilloient si dédaigneusement , et qui en faisoient leur jouet; ils avoient une langue harmonieuse, une cosmogonie bien plus compliquée qu’on ne le croit généralement, un esprit singulièrement prompt surtout à saisir les différences tranchées que les vices de notre civilisation établissoient entre eux et nous. Montaigne se méprit peut-être à son tour, en adoptant une opinion diamétralement opposée à celle de son siècle. Il savoit que si ces tribus ne formoient pas de villes considérables et n’édifioient pas des cités, elles pouvoient mettre sur pied des armées de quinze et vingt mille combattans ; il vit un dédain raisonné de

AIT press nos mœurs où il n’y avoit qu’enfance de l’état social, et 1l précéda Rousseau dans son étrange apologie de la vie sauvage. N'oublions pas toutefois que dans cette circonstance, il eut la gloire de restituer à l’esprit humain son impérissable dignité.

L'auteur des Essais, personne ne l’ignore , est le premier qui nous ait conservé le refrain d’une chanson sauvage, et ce fragment plein de grâce naïve lui a inspiré quelques réflexions sur le génie primitif, sur la poésie indépendante des règles, que depuis ont citées nos meilleurs écrivains. Ce chant venoit de Ganabara, ou de la France antarctique, comme on disoit encore parmi nous au xvi° siècle, et il avoit été transmis à l’illustre philosophe par un compagnon de Villegaignon qui avoit résidé durant dix ou douze ans au milieu des tribus indiennes. Ce fut de cet homme simple, auquel il avoit été donné de vivre si longtemps « en une contrée de pays très-plaisante et bien tempérée » dont les Francais avoient rêvé un momentla possession, au milieu des guerres civiles, que Montaigne recueillit tant de notions exactes, tant d'observations précieuses sur les mœurs des Tupinambas. Grâce à cet esprit sagace qui analysoit aussi rapidement les faits inattendus, les renseignemens nouveaux, que les lois fondamentales des sociétés antiques, on eut pour la première fois alors une idée de la vie que menoient les sauvages du Brésil en leurs grandes forêts. Ainsi que cela devoit être, Montaigne, nous le répétons, s’éprit peut-être un peu soudainement du génie de ces peuples; en présence de nos misères il oublia trop leurs coutumes, il cita leurs paroles fières, mais il parla à peine de leurs effroyables sacrifices, et après s'être enthousiasmé pour leur esprit d'indépendance, il finit par les citer comme offrant le modèle d’une société sage, parce que leur vie étoit simple. « Tout cela ne va pas trop mal,” s’écrie-t-il en concluant, mais quoy, ils ne portent point de haut-de-chausses. »

1 faut bien l'avouer, et l’on auroit quelque peine à le croire, si la précieuse relation que nous avons sous les yeux ne venoit nous l’attester, ce fut dans cette simplicité toute primitive de

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costume, que cinquante Brésiliens réunis à deux cent cinquante matelots normands, donnèrent à Henri II et à Catherine de Médicis leur fête étrange, leur scyaumachie sauvage, comme disoient les érudits du temps; drame bizarre et qui n’avoit certainement aucun antécédent en Europe depuis la découverte du Brésil par Pedro-Alvarez Cabral.

Il s’agit ici surtout de reproduire un document, et nous serons bref, Le xvi° siècle étoit, comme on sait, le siècle par excellence des carrousels, des tournois , surtout des entrées. En 1549, Henry II et sa nouvelle épouse avoient été reçus dans Lyon avec un cérémonial inoni, avec un luxe qui dut faire oublier à Catherine de Médicis les pompes de Florence. L'année suivante, Rouen voulut effacer cet étalage de richesses qui, il faut l'avouer, ne pouvoit être surpassé peut-être que dans les bonnes villes de Normandie. Non-seulement, il fit faire deux statues d’or qui devoient être offertes en présent au royal visiteur, mais le corps municipal alla plus loin, et ayant appelé dans son sein de nombreux artistes qui n’appartenoient pas tous à Ja France (pour que les inventions, dit la chronique, fussent plus variées), on dressa force obélisques, force temples, force arcs de triomphe, animez de beaux personnaiges; on alla même jusqu’à figurer Papothéose de François I‘, par pur amour de l'antiquité, et, après avoir épuisé les souvenirs des temps païens , on eut la pensée de faire intervenir dans la fête les pompes du nouveau monde. Ce ne fut ni aux épouvantables splendeurs de Mexico, pour me servir encore d’une expression de Montaigne, ni aux peintures toutes récentes que l’on faisoit des conquêtes de Pizarre, que l’on emprunta l’idée de cet épisode destiné à varier la royale entrée, ce fut aux simples habitans des vertes forêts du Brésil que l’on demanda des inspirations. Après avoir épuisé les emblèmes, les souvenirs mythologiques, les grandeurs du monde romain, on s’adressa aux matelots rouennais accoutumés depuis longtemps aux voyages d'outre-mer, et il fut convenu qu’en dépit de la saison avancée, car l’on étoit au mois d’octobre, les rives de la Seine

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offriroient les scènes pittoresques et quelquefois si étranges que nos marins contemploient sur les rivages des fleuves américains. La vie guerrière des Indiens, ses alternatives de joie ou de terreur, les incidens qu'amenoit le trafic du bois du Brésil, les stratagèmes employés à la chasse, les danses qui succédoient au travail, tout devoit être naïvement depinct au naturel, et si bien au naturel, que les marins de Rouen, de Dieppe et du Havre, adoptèrent complétement le costume par trop primitif des Tabayares et des Tupinambas.

Lorsque Christophe Colomb débarqua pour la première fois sur les rives d’Hispaniola, et qu’il contempla cette foule émue qui le prenoit pour un dieu, il dit à ses compagnons : « Voyez, ils sont nus, mais ils sont vêtus d’innocence ! » Le mot charmant du grand homme s’appliqueroit difficilement , j'en conviens, à la cour de Catherine de Médicis; mais pourquoi ne s’appliqueroit-il pas au siècle ? La naïve curiosité qui entraînoit les esprits , les récits que renouveloient les voyageurs, le culte même que vouoit la renaissance aux chefs-d’œuvre de l’antiquité, tout sert à expliquer ce qu’il y a d’étrange pour nous dans cet épisode d’une fête ordonnée par les plus graves magistrats du pays de sapience, gens doctes, nous dit le récit, et-bien suffisans personnaiges.

Ce qu’il y a de certain , c’est que les plus honorables dames de la cour, et je n’adopte pas ici complétement la formule de Brantôme , assistèrent à cette fête. N’y voyant aucun mal, elles y montrèrent face joyeuse et riante; quant à l’opinion delareine, la chronique rouennaise est explicite. « Le second jour, comme on renouveloit le spectacle, Katherine de Médicis, passant en sa pompe et magnificence par dessus la chaussée, ne le sut faire sans prendre délectation aux iolys esbatements et schyomachie des sauvages. »

La relation qui nous a donné si minutieusement le détail de la fête, et qui décrit avec tant de complaisance la Splendeur des costumes, ne fait point défaut lorsqu'il faut signaler les nobles dames ou les grands personnages qui prirent part à ces royales

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entrées. Sans compter les chefs militaires, elle nomme l’amiral de France, le vice-amiral, grand maître de l'artillerie, le nonce du pape, les ambassadeurs d’Espagne, d'Allemagne, de Venise, d'Angleterre, de Portugal « et d’autres nations estranges, joingts avec eulx. Les archeuesques, euesques et prelatz de France ; messeigneurs les révérendissimes cardinaulx de Ferrare, de Bourbon, de Guyse, de Vandosme, Sombresse, de Chatillon, de Lisieux, vestus de leurs capes de camelot rouge-cramoysi, et montez sur leurs mulles honorablement houssez et salerez, selon la dignité du sénat apostolique, précédoient la maiesté du Roy, l’aornement duquel estoit une cazaque à la damasquine, de veloux noir, menu découpée doublé de toile d’argent, enrichie et guypée d’une précieuse et subtile broderie, chargée de pierres orientales, d’inestimable valeur. La vive splendeur desquelles cavsoit une reuerbération à son auguste face. » Les autres grands personnages sont énumérés à la suite de Henri If, et la chronique nomme successivement le duc de Montmorency, pair et connétable de France, « monseigneur le duc de Guyse, monseigneur d’Anguian (sic), Loys, monsieur son frère, Monsieur le duc d’Aumalle, les ducs de Longueville et de Montpensier, les ducs de Nemourx (sic), le Prince de la Roche-sur-Yon, et autres en nombre suffisant. » La déduction de la sumptueuse entrée est divisée en deux parties, l'entrée du Roy et l'entrée de la Royne; c’est dans cette seconde portion du récit que l’auteur nous a conservé les noms des dames qui accompagnoient Catherine de Médicis ; après avoir décrit l'ajustement splendide de la jeune reine, il cite madame Marguerite de France, « fille de Roy, sœur unique de Roy et digne d’auoir pour espoux vn roi de pareille générosité ; Madamoyselle la bâtarde; » tout le monde sait quelle est la femme éminente que l’on désignoit sous ce nom; « mesdames les duchesses d’Estouteville et de Valentinois. » Lorsqu’on a lu attentivement la chronique, on est tenté de croire que c’étoit en réalité à cette dernière que s’adressoient tous les emblèmes louangeurs de la fête. Non-seulement le fa-

meux croissant étoit retracé de toutes parts, sur les baunières, sur les caparaçons des chevaux , à la base des statues allégoriques , jusque sur le manteau royal, mais le chiffre si connu paraissoit sur les armes de quelques officiers, et témoignoit par son éclat du peu d’égards qu’on avoit à la cour pour les légitimes soucis de la jeune femme et de la jeune épouse (4).

La Reine douairière d'Écosse avoit fait, dès le 25 septembre, son entrée à Rouen, et cependant l’auteur ne la nomme pas; il la confond sans doute parmi ces nombreuses princesses dont la gracieuse contenance « rendoit comme estonné d’admirable délectation le peuple qui les regardoit, incertain si leur corps traitif el naïf traict de visage aornoit leurs sumptueulx habitz, ou si la sumptuosité de leurs accoutremenz donnoit accroissement de beaulté à leurs personnes. » En est-il de même de Marie- Stuart, qu’on ne nomme pas ? Y a-t-il inadvertance du chroniqueur, ou redoublement de prudence maternelle ? On peut admettre cette dernière supposition, car depuis dix-huit mois la jeune princesse étoit à la cour de France, et dès l’année 1548, un homme qui acquit plus tard une certaine notabilité dans l’histoire du Brésil, Durand de Villegaignon, vice-amiral de Bretagne, étoit allé la chercher en Écosse avec M. de Brézé. Nous le répétons , {a déduction de la sumptueuse entrée ne fait nulle mention de cette beauté déjà merveilleuse , bien qu’en son enfance, et si elle mentionne le Dauphin, cen’estque pour décrire le splendide costume du personnage qui le représentoit. Nous venons de citer les spectateurs principaux dece drame étrange; disonsun mot des acteurs.

Ce seroit sans contredit une histoire curieuse que celle de ces matelots normands qui dansoient si bien devant les dames de la cour. À partir de l’époque où Denis de Honfleur, en 1508, et le père du célèbre Jean Ango conduisoient leurs équipages vers les terres presque inhabitées du Brésil, jusqu’à la fondaon de San-Salvador en 1549, que d'hommes hardis, insoucieux de tous les périls, s’en allèrent chercher fortune, ou simplement vivre dans l'abondance sur ces rivages favorisés !

Que d’aventuriers conduits par Guillaume le Testu, Barré , ou Jacques Sore, prétendirent recommencer dans ces terres inconnues les merveilleuses aventures des Conquistadores qui s’enrichissoient sur la rive opposée! Mais aussi que de déceptions et de bizarres existences ! Le commerce de l’araboutan, ou bois du Brésil, la recherche incessante de ces beaux aras à la livrée d’azur et de pourpre , dont toutes les grandes dames prétendoient parer leurs volières, ces papegaulx au gai plumage, que le luxe répandoit jusque dans l’habitation de la simple bourgeoise, ces cargaisons si fréquemment renouvelées de sagouins ou de guenones, comme on disoit alors, destinées à égayer le château féodal du gentilhomme campagnard , devenoient l’objet d’un commerce qui amenoit des communications incessantes avec les Indiens (5) et ces communications se multiplièrent bientôt de telle sorte, qu’elles créèrent dans nos factoreries une classe d'hommes à part désignés sous le nom d’interprètes normands. Ces interprètes, fort différens des missionnaires, on doit le penser, s’occupoient fort peu à composer des glossaires à l’imitation des religieux de Piratininga (6), et ils étoient précisément tout l’opposé de ce qui recommandoit les Nobrega, les Navarro et les Anchieta, sans cesse en quête des croyances indiennes pour leur substituer le christianisme (7). Non-seulement, ils mettoient tout leur soin à s'initier aux coutumes les plus étranges des indigènes, mais souvent ils réussissoient de telle sorte, qu’on eût pu les prendre pour de vrais sauvaiges ; on à la certitude que plusieurs d’entre eux poussèrent le goût de limitation (et ici l’esprit frémit d’épouvante) jusqu’à partager les terribles festins des Tupinambas. Si Paez trouva à cette époque un interprète portugais qui s’étoit percé la lèvre inférieure et les joues pour y porter les étranges joyaux formant la partie la plus recherchée d’une parure indienne, on ne sauroit mettre en doute que beaucoup d’interprètes françois nese soient fait gloire de revêtir aussi les ornements bizarres des Brésiliens. Il suffit de lire Thevet, Lery, Hans-Staden, pour s'initier à la vie désordonnée et à la conduite quelquelois

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barbare de ces hommes si hardis, mais quelquefois si féroces, qui repoussoient parfois jusqu'aux souvenirs de la civilisation ; mais il faut déplorer aussi que des relations circonstanciées ne nous aient pas fait connoître plus souvent leurs admirables découvertes et quelquefois leurs beaux travaux; la cosmographie d’Alphonse le Xaintongeois , qui recule jusqu’en 1540 nos explorations dans l’Amazonie , le splendide Portulan de Guillaume le Testu, sont autant de documens que l’on peut joindre à ceux de Parmentier et qui doivent accroître nos regrets (8). Quant aux autres acteurs qui figuroient de si bonne foi dans ce que l’auteur appelle cet esbatement américain , on pouvoit leur appliquer les réflexions si justes qu'inspirèrent plus tard trois d’entre eux au philosophe dont la parole aimable a retracé pour tant de lecteurs les joies quelque peu embellies de la vie indienne. « Ils etoient bien misérables de s’estre laissez pipper au désir de la nouueauté, et aueoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nostre. » Quoi qu’il en soit, leur séjour dans la cité de Rouen laissa des traces plus durables que la fête pompeuse dans laquelle ils se montrèrent acteurs si intelligens, et naguère encore , une maison bien connue portoit le nom d’hôtel de l’île du Brésil. Deux nations puissantes du pays de Santa-Cruz sont nommées dans le livre que nous avons sous les yeux ; il est facile de reconnoître dans les Tabagerres, les Tayabaras , et dans les Toupinabaulx, les Tupinambas. Les premiers faisoient partie d’une confédération puissante qui s’attribuoit la gloire d’avoir jadis dominé tout le pays ; les seconds offroient dans leur fierté inflexible le type du sauvage américain, Quelle que fût la puissance de l’amiral qui assistoit à cette fête ( c’étoit l’infortuné Coligny), nous doutons que l’on eût pu réunir sur les bords de la Seine des hommes qui se montroient irréconciliables ennemis sur les rives de l’Yguarassü. Quelque conflit sanglant, le cri terrible de guerre eût interrompu à coup sûr la joyeuse clameur de la fête, ou l’une de ces gracieuses chansons que recueillit Montaigne (9). Comme les Carijos, les Tayabaras, anciens dominateurs des côtes, avoient,

dit-on , renoncé à l'horrible coutume de l’anthropophagie (et ce sont ceux, on le verra bientôt, qui remplissoïient le rôle de vaincus) ; ily avoit au contraire parmi les Tupinambas, nos parfaicts alliez, ainsi que les appelle Lery, telchefquise vantoit d’avoir sacrifié plusieurs centaines de guerriers et de les avoir fait servir à ses terribles festins. Qu’eût amené en cette occasion un amour effréné de la couleur locale? Selon toute probabilité, les Brisilians de Rouen appartenoient sans exception à la confédération des Tupinambas ou des Tamoyos, dont les tribus dominoient la côte à l’arrivée de Pedralvez Cabral (10). Des gens experts en ces sortes de rnatières comme l’étoient nos hardis marins, durent se garder de l'épreuve ; ils savoient d'avance de quelle manière se fût terminé le jeu.

Ces préliminaires acceptés , afin que lon puisse mieux comprendre le programme du xvr° siècle , nous passons à la partie importante de notre tâche, et nous donnons le texte du récit, sans rien retrancher à sa naïveté. Nous avons voulu même scrupuleusement respecter l'orthographe, comme on est parvenu à reproduire la vieille gravure dans toute sa vérité, grâce au soin minutieux qui le dispute à une main habile qu’on nerencontre que chez M. Lemereier. — « Lelong de la dicte chaussée qui s’estend depuis le devant de la porte des dites emmurées, jusques au bort de la riuière de Seyne, sied vne place ou prarye non édiffiée de deux cens pas de long et de trente cinq de large, la quelle est pour la plus grande partic naturellement plantée et vmbragée, par ordre, d’une saussaye de moyenne fustaye et d'abondant fut le vuyde artificiellement remply, de plusieurs autres arbres et arbriseaux comme genestz, geneure, buys et leurs semblables entreplantez de taillis espes. Le tronc des arbres estoit peint et garny en la cyme de branches et floquartz de buys et fresne, rapportant assez près du naturel aux fueilles des arbres du Bresil. Autres arbres fruictiers estoient parmy eulx chargez de fruictz de diverses couleurs et especes imilans le naturel. À chacun bout de la place, à l’enuiron d’une quadrature estoient basties loges ou maisons de troncs

d'arbres tous entiers, sans doller ni preparer d’art de charpenterie , icelles loges ou maisons couuertes de roseaux, et fueillarts, fortifiés à l’entour de pal en lieu de rampart, ou boulleuerd en la forme et manière des mortuabes’et habitations des Brisilians. Parmi les branches des arbres volletoient et gazoulloient à leur mode grand nombre de perroquetz, esteliers, et moysons de plaisantes et diverses couleurs.— Amont les arbres grympoient plusieurs guenonnez, marmotes, sagouyns, que les navires des bourgeois de Rouen avoient nagueres apportez de la terre du Bresil. Le long de la place se demenoient ca et la, jusques au nombre de trois centz hommes tous nuds, hallez et herissonnez , Sans aucunement couurir la partie que nature commande, ils estoient faconnez et equipez en la mode des sauvages de l’Amerique dont saporte le boys de Bresil, du nombre desquelz il y en avoit bien cinquante naturelz sauuages freschement apportez du pays, ayans oultre les autres scimulez, pour decorer leur face, les ioues, lèvres et aureilles percées et entrelardeez de pierres longuettes, de l’estendue d’un doigt, pollies et arrondies, de couleur d’esmail blanc et verde emeraude (11): Le surplus de la compagnie, ayant frequente le pays, parloit autant bien le langage et exprimoit si nayfuement les gestes et façons de faire des sauuages, comme s’ilz fussent natifz du mesmes pays. Les vns s’esbatoient à tirer de l’are aux Oyseaulx, si directement éjaculantz leur traict fait de cannes, jong ou roseaux, qu'en l’art sagiptaire ils surpassoient, Merionez, le Grec, et Pandarus, le Troyen. Les autres couroient après les guenones, viste comme les Troglodytes après la sauvagine ; Aucuns se balançoient dans leurs lictz subtilement tressez de fil de coton attachez chacun bout à l’estoc de quelque arbre, eu bien se reposoient à l’umbrage de quelque buysson tappys, Les autres coupoient du boys qui, par quelques uns d’entre eulx, estoit porté à un fort construit pour l’effectsur la riuière : ainsy que les mariniers de ce pays ont accoustumé faire quand ils traictent avecles Brisilians(12): lequel bois iceulx sauuaiges troquoient et permutoient aux mariniers

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