‹ Une Fete Bresilienne Celebree a rouen en 1550Chapitre 3 sur 18 · TUE · texte numérisé non relu

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dessusditz, en haches, serpes et coings de fer, selon leur vsage et leur maniere de faire. La troque et commerce ainsi faite, Le boys étoit batellé par gondolles et esquiffes, en un grand navire à deux Hunes où gabyes radiant sur ses ancres: laquelle estoit bravement enfunaillée et elose sur son belle de paviers aux armarics de France, entremeslées de croix blanches, et pontée davant arrière : l'artillerie rangée par les lumières et sabortz tant en proue qu’en poupe et le long des escottartz..… les bannières et estendardz de soye tant hault que bas estoient semées d’ancres et de croissanz argentez, vndoyantz plaisamment en l'air. Les matelotz estoient vestus de sautembarques et bragues de satin, my-partis de blanc et noir, autres de blanc et verd qui montoient de grande agillité le long des haultbancez et de l’autre funaille. Et sur ces entrefaites, voicy venir une trope de sauuaiges qui se nommoient à leur langue Tabagerres (13), selon leurs partialitez, lesquels estants accroupis sur leurs tallons et rengez à l’environ de leur Roy, autrement nommé par iceulx, Morbicha(14). Avec grande attention et silence ouyrent les remontrances et l’harangue d’icelux Morbicha, par vn agitement de bras et geste passionné, en langaige bresilian. Er ee fait, sans réplique, de prompte obeissance vindrent violentement assaillir une autre troupe de sauuaiges qui s’appeloient, en leur langue, Toupinabaulx, Et ainsi joinetz ensemble se combatirent de telle fureur et puissance, à traict d’arc, à coups de masses et d’autres batons de guerre, desquels ils ont aecoutumé user, que finablement les Toupinambaulx desconfirent et mirentenroutte, les Tabagerres ; et non contens de ce, tous d’uue volte coururent mettre le feu et bruller'à vifve flamme le mortuabe et forteresse des Tabagerres, leurs aduersaires, et de faiet, ladicte seyomachie (15) fut exécutée si près de la vérité, tant à raison des sauuages naturelz qui estoient meslés parmy eux, comme pour les marinicrs qui par plusieurs voyages avoient traffiqué et par longtemps domestiquement reside avec les sauuages, qu'elle sembloit estre veritable, et non simulée, pour la probation, de laquelle chose,

plusieurs personnes de ce royaulme de France, en nombre suffisant, ayans frequenté longuement le pays du Bresil et Cannyballes , attestèrent de bonne foy l’effect de la figure precedente estre le certain simulachre de la verité (16): »

Le Roy après ce plaisant spectacle, duquel son œil fut joyeusement content, passa outre.

Pour ceux qui ne sont pas étrangers aux traditions de l’Amérique du Sud, le récit de la sumplueuse entrée n’est pas seulement un tableau de mœurs précieux à recueillir, un curieux épisode du règne de Henri II, une preuve des jeux étranges qu’on admettoit à la cour où brilloit Catherine de Médicis et surtout Diane de Poitiers, il se lie involontairement dans la pensée à l’une de ces légendes dont tous les peuples animent leur histoire à son début et qu’on ne se transmet pas sans un sourire de regret, alors même que la vérité est connue. Selon la légende brésilienne , et, il faut le dire, la légende ne s’évanouit pas complétement devantles exigences dela criique, un Européen brillant de jeunesse et de courage, Diego Alvarez Correa, auroit été jeté à la suite d’un naufrage sur les rives de San Salvador. Là, mettant résolûment à profit la terreur que devoient inspirer nos armes à feu aux Tupinambas, le hardi Galicien se seroit servi d’une arquebuse recueillie parmi les débris du navire pour inspirer un respect mêlé de terreur à ces hommes indomptés. Désigné chez les Indiens par un nom indiquant assez le caractère doni la crainte l’auroit revêtu, Caramuru, l'homme de feu(17), seroit devenu à son tour une sorte de chef indépendant respecté des tribus, et inspirant aux jeunes Indiennes un de ces amours que les poëtes savent rendre immortels. La plus belle des filles de cette baie enchantée, Paraguassü , se seroit unie à l’Européen, et profitant d’un navire françois mouillé dans la rade, le jeune couple auroit abandonné un instant ces beaux rivages pour venir sur les bords de la Seine. Là, Catherine de Médicis et Henri II, environnant ces hôtes étranges de toute la pompe royale, auroient imposé à la jeune Indienne un nouveau nom, celui de la reine, et

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l’auroient définitivement mariée à Alvarez, puis les époux retournant dans le beau pays qu’ilsavoient quitté, se seroient bientôt acquis une sorte de pouvoir souverain sur des tribus jusqu’alors indépendantes , si bien que le beau territoire de Bahia v'auroit pendant longtemps appartenu aux rois de Portugal qu'en vertu d’une donation en règle mentionnée sur l’épitaphe qui recouvre encore aujourd’hui le tombeau de Paraguassü.

Si nous comparons cette légende américaine aux légendes de l’Europe, elle est bien jeune ; et pour être exact, il faut le dire, elle ne prend un caractère d'apparence historique qu’au xvn°, et au xvnr° siècle. Lorsqu'on lit Vasconcellos, Rocha-Pitta , Southey, Cazal, Accioli, tous ces historiens du Brésil, jamais tradition poétique du vieux monde ne présenta plus de certitude apparente, et toutefois il n’y en a pas qui offre plus de contradiction. Certes, ce ne sont pas les détails explicites qui manquent au récit , l’histoire nous donne une date précise ou à peu près; pour le naufrage, il a lieu en 1510 ou 1509; elle nomme le capitaine qui se chargea de conduire les deux amans devant la reine de France : il s’appeloit du Plessis; elle spécifie le jour où eut lieu le baptême de la jeune Indienne ; ce fut un 28 octobre; ici, par malheur, l’année manque, et c’est le point important qui désespère les critiques, car les Brésiliens instruits le savent aussi bien que nous, les dates citées plus haut ne résistent pas au plus sommaire examen. La tradition a donné lieu à un poème national cependant, et elle est encore vivante sur ces rivages où Correa fit naufrage; l’auteur de ces pages s’est assis, il y a bien des années, sous l'arbre à l'ombre duquel Caramurü se refugia lorsqu'il fit retentir ces rivages de son tonnerre ; il a lu l’épitaphe de Paraguassü dans la petite église où elle repose; il y a mieux : les descendans directs d’Alvarez Correa vivent encore au Brésil, où ils occupent un rang honorable. En dépit des investigations récentes des savans les plus distingués, rien ne peut prouver aujourd’hui le voyage de Paraguassü en France; et il faut bien se hâter de le

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dire, la curiosité bibliographique que nous venons d'extraire d'un opuseule oublié, ne changera rien à la question. Nous dirons plus; le récit du xvi° siècle serviroit au besoin à corroborer l’opinion d’un jeune savant dont Finstitul historique de Rio de Janeiro a couronné récemment le mémoire. En effet, si, comme on le prouve par des autorités irrécusables , Alvarez Correa ayant, pour ainsi dire, atteint l’âge d’un patriarche, se trouvoit en 1549 dans la baie de San Salvador; si sa coopération ultérieure à la civilisation des Tupinambas reste aujourd'hui bien prouvée, il semble bien difficile que les deux époux aient assisté, sous les regards de Catherine de Médicis, à la Sumptueuse entrée de Rouen.

Nous n’ajouterons plus qu’un mot à ces détails déjà trop étendus, sur un simple épisode de la fête donnée à Henri IT; mais il pourra expliquer, nous le supposons du moins, l’étrangetédu spectacle offert à une jeune reine et aux dames qui l’accompagnoient (18). N’hésitons pas à le dire, si la boutade pleine de gaieté malicieuse, qui échappoit encore quelques années après à Montaigne, laisse entrevoir ce qu’on pensoil de ce naïf divertissement, le philosophe eût pu ajouter un enseignement plus sévère sur l’idée étrange qu’on se faisoit des malheureux Indiens et sur la nécessité de les réhabiliter complétement, non pas seulement aux yeux d’une cour frivole, mais à ceux de l’humanité. Des documens dont la gravité contrasté sans doute avec notre récit nous le prouvent d’une manière incontestable ; les indigènes de l'Amérique, à quelque région qu’ils appartinssent, füt-ce au Pérou ou au Mexique , en étoient venus à ce degré de misère , qu’on leur contestoit la qualité d'hommes. Classés hardiment dans l’échelle sociale par les étranges moralistes qui les dépouilloient de leur or avant de les anéantir, ils étoient considérés, près de quarante ans après la découverte, comme étant un peu moins que les noirs et un peu plus que les orang-outangs. Cette fois, l'Église fut obligée d'intervenir avant la philosophie, et ce furent deux moines, fray Domingos de Minaya et fray Domingos de Betamos, qui, en 1536, allèrent

solliciter de Paul HE la bulle célèbre qui rendit leurs droits impérissables aux Américains (19). Quatorze ans s’étoient à peine écoulés depuis ce grand acte de justice, el quelques doutes, on le suppose du moins, pouvoient bien rester encore aux naïfs spectateurs de la célèbre entrée de Rouen (*).

Quelles que soient du reste les inductions que l’on pourra tirer, et de ce trait curieux de nos mœurs et de la présence de cinquante indigènes du Brésil venant établir leur séjour momentané dans l’un des ports les plus fréquentés de la France, le récit que nous venons de reproduire n’en restera pas moins un monument vraiment curieux pour les deux pays (20).

(*) N'oublions pas d’ailleurs que le point si important signalé ici fut remis pour ainsi dire en question durant le concile de Lima, en 1583. Il s’agissoit en outre de savoir si les Indiens possédoient l'intelligence nécessaire pour participer aux sacremens.

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