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Une fin de siècle; ou, Huit ans

Depuis plusieurs années , l'auteur de ces mémoires les tenait en portefeuille. Dès le printemps de i83o, pendant un séjour de quelques mois à Rozières , village situé audessus de Soissons , il en avait mis les matériaux en ordre ; et il ne lui restait plus qu'à en achever la rédaction, délassement auquel il s'est livré dans ses derniers moments de loisir. Cet ouvrage, par son sujet même, remonte à une date assez vieille^ ainsi qu'on

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pourra s'en apercevoir. On recoiiiiaitra également qu'il est loin cra[)partenir à une création imaginaire. I^e fond en est vrai. Les noms de famille et celui du site y sont changés ; des scènes épisodiques y ont été appelées au développement de l'action; rien de plus , rien de moins. On se demandera peut-être si l'auteur ne place ici ce préambule, que pour décliner sa qualité d'écrivain romancier.'^ Mon Dieu! non, répondra-t-il ; il se borne à faire l'historique fidèle de cette composition, telle qu'elle s'offrira aux yeux du public. En effet, si de longue main ces deux volumes n'avaient été disposés , il eût probablement sans succès , sollicité de sa mémoire le rappel d'événements , dont à la vérité , il a été le témoin oculaire, mais qui sont déjà très-loin de lui. A tout prendre , pourquoi l'auteur à' une Fin de Siècle regretterait-il d'ajouter un roman à ceux qui sont sortis de sa plume? Les écrivains les plus distingués de toutes

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les littératures de l'Europe, se sont livrés et se livrent tous les jours à ce genre de composition. Il fut un temps oii l'on publiait force traités de morale, bons ou mauvais, parce qu'on se plaisait à la lecture des traités de morale. Alors, tel libraire renfermait chez lui tel auteur de renom , en lui enjoignant de faire du La Bruyère, ainsi qu'aujourd'hui il voudrait qu'on lui fabriquât ànTL^alter-Scott. Carnous ne saurions oublier que notre public de ce dix-neuvième siècle ne lit guère que des journaux ou des romans. Sa paresse en est plus à l'aise ; il y trouve une distraction après une occupation sérieuse. Les femmes surtout se séparent ainsi sans trop de fatigue, d'un temps qui leur pèse. A défaut de journaux, surtout quand on veut être lu des femmes (et nous confessons que tel est notre désir) , il faut donc écrire des romans et y verser les sentiments et les pensées recueillis dans la pratique des choses de la vie , si tant est

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qu'on itit des st'jiliiiients tl des puiisecs qui vaillent la peine d'une confidence. L'auteur du j^résent ouvrage est fâché de le dire (mais il doit la vérité à ses lecteurs, ainsi qu'il est probable que ses lecteurs la lui diront), il y a vingt ans qu'il publiait des traités de philosophie et de beaux-arts, auxquels on avait la bonté d'accorder quelque attention ; eh bien ! il croit qu'aujourd'hui il doit donner une autre forme à ses aperçus. S'il a acquis quelque connaissance des hommes de son temps, si son expérience est plus affligée que riche de ses souvenirs d'un demi-siècle, il pense que pour les communiquer au public , il doit les lier à un intérêt vif, pressant et soutenu.

r/essentiel est que la morale soit non-seulement respectée dans cette nature de productions , mais encore qu'elle y trouve un point d'appui. Pourquoi recommandait-on jadis à la jeunesse la lecture de l'histoire? Parce que l'histoire devait être écrite en face

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de cette justice éternelle qui punit de leurs méfaits les peuples , comme les personnages dont la conduite a exercé une influence sur la destinée de leur pays. Ainsi tracèrent leurs annales Hérodote, Thucydide, Xénophon, Tite-Live, Tacite chez les Anciens; chez nous Mézerai , et le bon Rollin dont on se moque à présent. A un système de moralité et de rétributions en rapport avec les actes qui forment les grandes pages de la vie des nations et des hommes éminents , on a substitué un système de nécessités inévitables qui résulteraient d'un temps , d'une époque , d'une suite de conjonctures transformées en cercle de Popilius ; innovation malheureuse, qui, enlevant le cours des choses à une libre détermination humaine , ne servira qu'à fonder une sorte de fatalisme social dans lequel le honteux et l'honnête, le difforme et le beau, le vice et la vertu , les appétits sans bride et le devoir , l'égoisme et les plus sublimes sacrifices iront

s'abîmer au sein d'une égale confusion!

c'est le sceau apposé à la dégradation de la plus noble des créatures placées sur ce globe terrestre; c'est à la fois un mensonge et une immoralité.

Nous n'avons eu garde d'entendre ainsi le roman ; nous ne l'entendrons jamais ainsi. Si l'histoire qui déroule devant nos yeux les annales des peuples , a été , suivant nous, détournée de son but, (|ue le roman qui doit être l'histoire probable du foyer domestique, présente au moins sous un point de vue moral les acteurs d'un théâtre plus étroit , plus modeste , il est vrai , mais dont l'importance ne saurait être contestée ! effectivement, dans ce genre de travail, il est du devoir de celui qui tient la plume de prévoir l'impression laissée par ses pages, chez le jeune homme , devant lequel va s'ouvrir une carrière de vices ou de vertus, suivant les penchants développés par ses lectures ; il ne faut pas davajitage oublier que

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les jeunes femmes, entre les mains desquelles tombera votre livre , vous devront d'être un jour de sages mères de famille , les compagnes d'hommes d'honneur, les dispensatrices bienfaisantes de leurs richesses, les soutiens de leurs peines de corps et d'esprit, ou des prostituées de haut ou de bas étage! l'alternative vaut la peine qu'on y réfléchisse.

Nous savons qu'exposer avec cette franchise les conséquences attachées à la direction prise par l'écrivain romancier, c'est tracer la ligne de ses devoirs , et par la même raison , nous préparer une responsabilité à laquelle il serait difficile de nous soustraire. Nous ne la déclinerons pas plus pour cet ouvrage que pour nos précédents. Dans les deux volumes que l'on va parcourir, nous avons souhaité offrir au lecteur des situations attachantes , fortes même ; mais nos intentions seraient bien trompées, s'il y rencontrait un mauvais conseil, ou un en-

couragement donné à des désirs désavoués par une bonne conscience.

Ici nous relèverons une erreur assez commune : on parle tous les jours des jugements émanés de la conscience , et quels qu'ils soient, on les tient pour irréfragables. L'expérience acquise dans la société civilisée, donne de fréquents démentis à cette assertion. Les habitudes vicieuses finissent par fausser la conscience , si même elles ne la corrompent. Ce n'était pas sans motifs que l'apôtre S. Paul disait dans une de sesépîtres les plus remarquables : « Or , souve- « nez- vous , mes frères , de vous faire une « bonne conscience. » Certainement il avait perverti la sienne cet abbé'^de Gange qui , complice de l'empoisonnement de sa bellesœur, à la vertu de laquelle il avait vainement attenté, répondait au baron allemand prêt à lui accorder la nmin de sa fille , pour peu que les convenances de famille se rencontrassent dans cette union : « Je suis cet

« infortuné abbc de Gange . dont vous au- « rez sûrement entendu parler. » En sortant de cette bouche , de telles paroles font frémir d'épouvante. Elles accusent une âme parvenue au dernier degré de la corruption; ainsi, dans les rapides invasions de la gangrène, les membres perdent jusqu'au sentiment de la douleur.

N'oublions pas que , dans ce siècle de lecture , les livres contribuent pour beaucoup à faire la conscience des peuples ; autrement, à éclairer leur sens moral ou à l'égarer. C'est une vérité , que tout honnête homme, avant de tremper sa plume dans l'encre, doit avoir présente à la pensée.

Berthe et Silfrid ( ainsi se nomment nos deux personnages principaux ) , grâce à Dieu, pourront être suivis dans leur conduite, sans qu'aucun front ait pour eux à rougir. Leurs fortunes sont variées, bien qu'elles marchent sur une même ligne; elles ont leurs péripéties : tous deux les

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traversent avec courage. Us sont loin d'être parfaits; sir Grandisson et miss Byron les laisseraient l'un et l'autre à une grande distance. Mais nous croyons que nos lecteurs et nos lectrices , après être entrés en sympathie avec eux , ne refuseront pas de les admettre dans leur amitié... Cet ouvrage présentera le rapprochement de deux époques bien mémorables : peut-jetre reconnaîtra-t-on avec nous, que l'une n'a été que le juste châtiment de l'autre. Huit ans (de 1788 à 1796), telle est uniquement la carrière que nous nous proposons de parcourir : tout un siècle y est résumé. On l'y trouvera avec toutes ses causes et ses conséquences.

UrSE FIN DE SIÈCLE.

Caestus artemque repouo. ViRG. Encid. lib. v.

GRAND ÉVÉNEMENT DANS UN l'KTIT VILLAGE.

Dans les premiers jours du mois de septembre de l'année mil sept cent quatre-vingt-huit, sur les trois heures de l'après-midi , non sans un grand étonnement de la population peu nombreuse de Rozières , village situé à quelques lieues de Soissons, une calèche élégante attelée de chevaux de poste, s'était arrêtée à la porte principale d'un manoir déchu de son antique splendeur, et devenu une bonne et grosse ferme de ce petit bourg. En faisant claquer son fouet à diverses reprises en témoignage de son importance , le postillon avait attiré près de lui un valet de labour qui, docile à cet avertissement, dont il ne crut pouvoir décliner l'autorité, ou-

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\rit à l'équipage les deux battants d'une porte à claire-voie peinte en vert. Ceux-ci, en tournant sur leur pivot, mirent en mouvement une cloche, au bruit de laquelle parut sur le perron une femme entre deux âges, vêtue fort proprement. Son costume, toutefois sans recherche , déposait d'une véritable aisance de fortune. C'était Suzanne Harriot, propriétaire de la ferme. Sa quenouille passée au côté gauche de sa ceinture , était suspendue devant elle, dans une position oblique, au moyen d'une chaînette et d'un anneau d'argent. Un ruban jaune, jadis ornement du bonnet de la dame dans les jours fériés , assujettissait sur le roseau une poupée de fm lin à la blonde chevelure; et le fuseau qui y tenait par son fd , tournait encore entre les doigts de la bonne ménagère , quand la voiture pénétra dans la cour avec l'escorte d'une bande d'enfants des deux sexes , qui la suivaient depuis le moment où elle avait commencé à traverser le village. Cependant quelques jeunes filles, d'un âge moins tendre , mais plus discrètes, s'étaient arrêtées au seuil de la cochère : laissant à peine entrevoir leurs jolies têtes, elles épiaient timidement, à la faveur de la claire-voie, ce qui adviendrait de cette visite chez le père TIarriot , alors occupé dans le

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champ voisin à récolter des fourrages, connus sous le nom devii^res en style d'agriculture soissonnaise.

Il ne faut pas oublier que, tandis que ces choses se passaient , le panneau d'une fenêtre à coulisse au premier étage de l'antique manoir, avait été soulevé à la hauteur de dix-huit pouces. Dans ce vide, porté sur des épaules arrondies avec une grande pureté de contours , se montrait l'ovale régulier d'un charmant visage de brune qui , dans sa coiffure , tenait également de la simplicité villageoise et de la grâce d'une toilette de bon goût. Peut-être serait-il superflu de dire que deux yeux, dont l'éclat était tempe'ré par l'abaissement habituel de paupières bien soyeuses, étaient dirigés en ce moment vers la cour. Naturellement doux, le regard qu'ils laissaient tomber sur la calèche était moins observateur qu'il ne décelait d'inquiétude. Il en résultait que les joues de la jeune personne s'étaient animées d'un coloris assez vifj car, pour l'ordinaire, elles se couvraient à peine de cette teinte rosée qui répand tant de charmes sur le visage d'une vierge, mais dont les villageois sentent assez peu le prix, familiarisés qu'ils sont avec les chaudes carnations , dues au soleil ardent sous lequel

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s'exécutent leurs travaux d'été. Aussi , tout en chérissant le caractère égal de la jeune Rerthe , tout en rendant hommage chez elle à une hienvcillance mêlée, dans ses moindres actes, d'une délicatesse qui en voilait le mérite, ils la nommaient, entre eux, la jolie demoiselle de la ferme Harriot. Une autre cause avait ajouté à ce sentiment celui d'un respect que les gens de cam i pagne n'accordent guère à la jeunesse, hors les cas d'une supériorité reconnue ou justifiée par des qualités essentielles : comme nous aurons plus d'une occasion de retoucher le portrait que nous venons à peine d'esquisser, laissant de coté ces pierres d'attente , nous nous hâterons de retourner à la calèche.

Le marche-pied en fut abattu par un domestique en livrée qui , jusqu'à Soissons , avait voyagé en courrier devant la voiture. Depuis ce relais, il s'était tenu appuyé au dos de l'impériale. Avec son aide, descendit d'abord de la calèche une femme de chambre de bonne mine, que dans une ville de province on eût prise pour une femme qualifiée, et qui n'était à Paris que la très-humble gouvernante d'un hôtel, sous l'autorité de ses maîtres. Leurs soins réunis ne furent pas inutiles à un officier vêtu d'un drap fin, couleur gris

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