‹ Une fin de siècle; ou, Huit ansChapitre 14 sur 14 · TRAHISON · texte numérisé non relu

TRAHISON

Vêtue de son manteau de nuit, debout devant le trumeau de la cheminée, Berthe, avant de se déchausser, soin dont elle eût regretté de ne pas s'acquitter elle-même , disposait ses beaux cheveux pour le lendemain; car, par de trop justes sujets de mécontentement, elle se dispensait depuis quelques jours de recourir au peigne de mademoiselle Olivier. Comme elle était ainsi occupée, elle vit dans la gla'^e s'agiter le rideau de l'une de ses fenêtres. Présumant que la croisée était peu close ( ce qui était vrai), elle marche dans cette direction pour réparer cet oubli; à peine s'est-elle avancée de quelques pas, que, franchissant le balcon auquel une échelle de corde était suspendue, un homme s'élance dans la chambre, et se place entre la porte et Berthe effrayée qui en a pris la direction. En même temps il se jette aux pieds de l'orpheline. Bientôt reconnu pour le marquis de Fernaze, des

paroles ardentes s'échappent de ses lèvres ; c'était un mélange incohérent et assez graveleux de quelques phrases pillées dans la /a//e de Rousseau et dans le Faublas de Louvet, dont les premiers volumes venaient de paraître.

Le débit ampoulé de ce pathos eut pour mademoiselle de Saint-Mérau l'avantage de lui donner le temps de réfléchir sur sa situation. Tout effroi n'était pas dissipé , mais l'esprit était libre ; et, si la surprise durait eicore, au moins l'âme était rentrée en possession de son énergie naturelle. Dès ce moment, l'audacieux, qui violait aussi outrageusement l'asile du toit domestique, n'était plus à craindre; alors s'établit le dialogue qu'on va lire entre l'orpheline et le gentilhomme peu digne de ce nom. On remarquera que Berthe fut obligée d'y figurer; car, toujours aux genoux de celle jeune personne, le marquis la retenait par ses légers vêtements et l'empêchait de se porter vers la sonnette du trumeau de la cheminée ou vers celle de son alcôve.

— « Vous ici ! dit Berthe avec un accent de profonde indignation. Vous ici! monsieur, et à quelle heure , et par quelle voie!,.. »

— « Il le fallait bien, femme divine, puisque partout vous évitez ma présence, puisqu'il ne

m'est pas donné de vous faire connaître autrement le feu qui me consume! »

— «Vos feux m'importent peu, monsieur le Marquis; vous pouvez et vous savez très-bien les porter ailleurs. Relevez-vous, cessez de me retenir, et délivrez-moi de votre odieux aspect. »

— « Cruelle ! reprit M. de Fernaze avec une fausse sensibilité, j'atteste que vous êtes la seule femme dont les charmes m'aient touché! Vos talents enchanteurs ont ravi mon âme... »>

— M En ce cas, il ne me resterait qu'à maudire ce qu'il vous plaît de nommer mes talents. »

— «Vous ne me traiteriez pas avec cette rigueur, si un choix peu digne de vous, que jamais votre tante n'approuvera, ne vous prévenait contre un homme qui , avec sa main , vous offre un nom , une situation à la cour, et une considération que mademoiselle de Saint-Méran ne peut dédaigner. »

— « Insolent ! répliqua Berthe, il vous appartient bien de sonder mon cœur et d'y chercher des secrets? Quel que soit son choix, qu'il soit contrarié ou non, sachez qu'il n'y aura jamais rien de commun entre nous! sachez que si je forme des liens , ils seront noués par une estime réciproque! Je veux épouser un homme d'hon-

neur : entendez-vous, monsieur? Laissez-moi !.. » Elle articula ces mots d'un son de voix portée à son diapason le plus élevé; et, au même instant, se dégageant des bras du marquis, elle s'élança vers les cordons de sonnette de sa cheminée. Sa main les agita tour-à-toiir. L'un se rompit par la violence du choc, l'autre ne fut suivi d'aucun retentissement. Le marquis resté à sa place toujours à genoux , la regardait avec un sourire satanique.

— « C'est un guet-à-pens , c'est un infernal complot, s'écria la malheureuse orpheline; mais vous n'en recueillerez pas le fruit ! »

Et poussant des cris perçants, elle s'avance vers la fenêtre restée entr'ouverte... Au son de cette voix connue, le baron de Clairvaux en robe de chambre, un bougeoir à la main , n'ayant pour vêtements que ceux dont la décence prescrit l'obligation, paraît à la porte qu'il a repoussée d'un coup de pied. H a compris d'un seul regard la situation de Berlhe , dont les mains levées vers le ciel imploraient ce prompt secours; et il s'approche vivement du marquis , sur l'épaule duquel il pose un bras qui n'a pas encore perdu sa vigueur.

— « Monsieur , lui dit-il , votre conduite est infâme! Bien m'a pris de ne pas être allé m'établir

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chez moi ce soir, ainsi que je me le proposais. 11 fallait un honnête homme de plus, pendant cette nuit, à l'hôtel Saint-Môran; et je rends grâce à la Providence de ce qu'elle y a arrêté mes pas.

« Calmez- vous , mademoiselle ! Logé à l'aile opposée de cette maison, votre oncle n'a pu entendre vos cris : Dieu merci, j'étais plus prés de vous ; mon sommeil est léger et il l'est davantage encore quand une honnête fille est en péril... Mais où est donc votre fem me de chambre ? A-t-elle avalé de l'opium?.. »

Repoussant ensuite le marquis stupéfait, de la même main qu'il lui avait appliquée sur l'épaule, il ajoute avec un accent qui tenait du dernier mépris : « Sortez, misérable ! Vous voyez bien que vous n'avez rien à faire ici. »

M. de Fernaze, l'élégant, le brillant gentilhomme était attéré. Il n'y a rien de plus bas et de plus abject au monde, que l'insolence, quand elle se voit inopinément aux prises avec l'austère vertu ; aussi les traits du marquis étaient frappés de cette empreinte d'humiliation. Il se releva avec un honteux sourire dans lequel grimaçait une feinte gaieté, et se dirigea vers la fenêtre, dont les abords étaient libres depuis que Berthe s'était rapprochée de M. de Clair-

vaux pour se mettre sous sa protection. Le baron arrêta de la main le fugitif, en s'accompagnant de ces paroles :

«Monsieur le Marquis, nous n'exigeons pas que vous preniez cette route. Quoique vos créanciers soient à peu près les seuls qui pussent s'affliger de votre perte, je neveux pas qu'il soit dit , demain matin, que le baron de Clairvaux vous a forcé de briser votre mauvaise tête sur le pavé. »

En même temps, il repoussait vers le milieu de la chambre le marquis qui essayait toujours de gagner la croisée. Mais en approchant du balcon, M. de Clairvaux y aperçut les crochets d'une échelle de soie; il entendit aussi en dessous de la croisée > des bruits de voix, au milieu desquelles il distingua celle du chevalier Duplessis. « Ceci est autre chose, » dit-il à l'instant. Sans plus de délibération il enlève l'échelle, la jette dans le foyer sur une braise qui la consume, de manière qu'il en reste à peine des débris; et, s'armant d'un second flambeau, qu'il prend sur la tablette de la cheminée, il se montre au balcon une bougie dans chaque main. De là, il s'écrie, d'une voix bien distincte et où domine l'accent d'une gravité ironique :

« Monsieur le chevalier, votre bon ami, le I. 25

marquis de Fernaze vous dispense de l'attendre plus longtemps dans la rue de Belle-Chasse avec vos bienveillants camarades. Nous serions fâchés de mettre en péril des jours aussi précieux. Il passera tout simplement par la porte. »

Sur ce dernier mot, il ferme la croisée. Se tournant ensuite vers le marquis immobile et livré à un état de stupeur par la tournure que prenait une tentative de laquelle il se promettait une autre issue, le barun lui dit, armé toujours de ses deux flambeaux :

« Monsieur^voudra bien me suivre jusqu'^ la porte cochère, je demanderai pour lui le cordon au suisse. Si monsieur le marquis est entré au milieu de l'obscurité de la nuit à l'hôtel Saint- Méran , il pourra se vanter au moins d'avoir été bien éclairé pour en sortir. »

Les seules paroles qui, dans le trajet, échappèrent au séducteur en désarroi furent celles-ci : « Vous abusez de ma situation, monsieur; mais (f nous sommes de revue. » « Tout ce que vous « voudrez, monsieur le marquis de Fernaze, » répliqua le baron.

Après cette conduite, M. de Clairvaux, avant de rentrer dans sa chambre frappa doucement à la porte de Berthe , qui avait pris la précau-

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lion d'en tirer la clef, et à travers la serrure , il glissa ce peu de mots :

« Dormez en paix, ma charmante et courageuse voisine! le renard a été enfumé dans son propre terrier. Demain, ou plutôt dans la soirée, nous causerons de tout cela ensemble. « « Grâces soient rendues à mon sauveur, )) lui fut-il répondu d'une voix encore pleine d'émotion! Car c'est souvent quand le péril est passé, que la femme, qui a montré le plus d'énergie pendant sa durée , sent ses forces lui échapper et paie ainsi son tribut à la faiblesse d'un sexe que la nature n'a point armé contre les entreprises d'une volonté] brutale et sauvage.

Tout était expliqué; le marquis de Fernaze ne s'était point flatté de l'espoir d'une séduction. Berthe avait contre lui une double défense; sa vertu et son attachement à l'ami de ses jeunes années. Il le savait , et l'issue probable d'une lutte qui n'était qu'une fausse attaque, destinée à en masquer une autre plus sérieuse, était entrée dans ses prévisions. Pénétrer par la croisée dansla chambre de mademoiselle de Saint-Méran, quelqu'accueil qu'on y reçût; après un laps de temps plus ou moins long, en sortir en présence de témoins apostés, était un vrai coup de maître. Les étourdis, parmi lesquels le seul chevalier

Duplessis était dans le secret du complot, eussent proclamé, dès le lendemain , le triomphe du nouveau Lovelace; et, victime d'un pareil éclat , mademoiselle de Saint- Méran était réduite à recevoir la main qu'on daignerait lui offrir, ou à passer ses jours au fond d'un cloître. Cet infâme projet vint échouer devant la courageuse sagacité du baron de Clairvaux. Mais tous les coupables n'avaient pas paru. Ceux qui n'avaient pas figuré dans l'expédition nocturne, n'étaient pas loin-, et, si le sommeil ne les avait point surpris sous le même toit où l'on venait de tendre un piège à l'innocence , ils y veillaient pour en apprendre le succès. Il était en effet évident que les sonnettes qui dépendaient de l'appartement de Berthe, avaient été voilées de manière à perdre leur timbre. Mademoiselle Olivier seule devait être accusée de ce méfait, puisqu'elles aboutissaient à sa chambre. On ne pouvait se dissimuler davantage que cette précaution , comme celle de la fenêtre entr'ouverte, n'eût été prise par ordre, en l'absence de toute une famille entraînée avec intention au spectacle; et, pour en trouver l'auteur, ou la complice, malheureusement il fallait remonter à une plus noble tête.

Ces réflexions se succédèrent avec rapidité

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clans l'esprit de Berthe. Elles l'agitèrent pendant les heures qui eurent à s'écouler jusqu'aux premiers rayons du jour. Les desseins perfides du marquis et les conséquences funestes dont leur exécution eût été suivie , lui apparurent dans leur énormité. L'orpheline frémit d'un danger qui n'était plus; le Ciel fut béni, trois fois béni; prosternée au pied de sa couche sans souillure , elle rendit grâces à cette providence qui avait veillé sur sou honneur; sa prière innocente monta vers le trône de l'Eternel et y devint un hommage de gratitude, qui s'étendit sur le digne baron de Clairvaux. Silfrid, pour lequel on se félicitait doublement de s'être conservée pure et vertueuse, Silfrid ne fut pas oublié! Mais qu'eût-ce été si on avait connu le tourment auquel , à la même heure, il était en proie ! Exaltée par cette nouvelle douleur, qui ne lui eût pas été uniquement personnelle , Berthe eût été capable alors de se jeter aux genoux de son oncle et de lui demander avec larmes, la grâce de retourner sans le moindre délai à Rozières, puisque, loin d'être pour elle une protection, son séjour à l'hôtel Saint-Méran l'exposait aux outrages.

Le soleil brillait déjà entre les persiennes ; l'orpheline n'avait cherché aucun repos : la nature

n'en donne pas après de pareilles crises. Ses paupières rougies de pleurs ne s'étaient point closes ; et dût-elle, en attendant le réveil du comte, passer tout le matin à écrire ou à chercher des consolations dans un livre de piété, tel que Ylniitatlonde Jésus, dont elle chérissait la douce morale, elle se décida à s'habiller. Sa coutume était effectivement de faire sa toilette en se levant, sans y rien changer de tout le jour, à moins de réception à l'hôtel ou d'invitation du dehors. Ce fut en ce moment qu'elle s'aperçut avec effroi de l'état où l'avait mise la lutte soutenue contre le marquis. Son manteau de nuit déchiré, son fichu de soie à terre, son sein à demi découvert et ses beaux cheveux servant seuls de voile à ses épaules, en réveillant tous ses souvenirs, alarmèrent sa pudeur. Elle s'en voulut presque d'avoir paru dans cette trop belle nudité aux yeux de deux hommes. Aussi, ne fut-ce que pour elle-même, elle s'empressa de réparer ce désordre.

Neuf heures sonnaient, lorsqu'à la grande surprise de mademoiselle de Saitit-Méran , mademoiselle Olivier, la honte au front, vint annoncer que la comtesse, rarement visible avant midi , attendait chez elle sa nièce. « Vous direz à matante, répondit froidement Berthe, qu'elle

ne fait que prévenir mes désirs et que je vais me rendre à ses ordres. »

Madame de Saint-Méran reçut l'orpheline d'un air très-amical. Un livre satiné, tourné du coté des pages, à l'endroit où la lecture du soir avait dû cesser, une bougie brûlée jusqu'à la bobèche, se voyaient sur la table de nuit; une lettre ouverte était sur la courte-pointe. Le coude appuyé sur son oreiller, la tète inclinée sur le même bras, ganté jusqu'à la main qui servait d'appui à ce fardeau d'un aspect encore agréable, la comtesse débuta par ces paroles, dites d'une voix mielleuse :

«Eh bien! ma bonne, il y a eu cette nuit du bruit à l'hôtel; on vient de me tout raconter. Le marquis s'est permis un acte de démence , de vraie folie, que j'aurai beaucoup de peine à lui pardonner... »

« Dites un crime, madame ! »

« Un crime, si vous le voulez; mais ne m'interrompez pas, Berthe ; car les conjoncture s dans lesquelles il nous a ainsi placées méritent toute notre attention. Elles sont assez graves pour que nous songions à la meilleure manière d'en sortir. Il est entré dans votre chambre par la croisée; vous vous êtes effrayée, ce qui est bien naturel ;

VOUS avez rompu deux cordons de sonnette, de sorte que mademoiselle Olivier n'a pu vous entendre.... »

« Un seul, madame, qui à la hauteur de quelques pieds était endommagé, et l'autre n'a rendu aucun son. »

f( Vous m'interrompez toujours, Berthe; je vous ai priée pourtant de m'accorder la permission de vous apprendre ce qu'il y a de délicat, pour moi comme pour vous, dans tout ce qui s'est passé cette nuit, à mon grand déplaisir, n

M Je me tairai, madame; il m'importe en effet à moi-même de connaître sur ce sujet vos intentions. ))

c< Vous les saurez lout-à-l'heure... Je n'ignore pas que le baron, en survenant au milieu de cette esclandre, a fait cesser une scène qui s'était déjà beaucoup trop prolongée ; mais elle peut avoir des suites fort désagréables , eMe en aura même certainement , si on n'y prend garde : il s'agit de les prévenir.... Le marquis a donc escaladé votre fenêtre vers trois heures du matin; il n'était pas seul, une douzaine de fous comme lui étaient présents ; des passants sont survenus. I.e suisse que j'ai fait monter chez moi , vient de m'assurer que dans les groupes il a remarqué des gens de

qualité, dont la gaieté était des plus bruyantes... C'est assez tard que le cordon de la porte-cochère a été tiré au marquis; ou assure qu'il n'est pas resté moins d'une heure dans votre chambre!... )>

Ici Berthe ne put retenir un signe négatif, appuyé d'une expression de mépris et d^indignation.

« Peut-être on exagère ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'on le dit. Cela, Berthe , soyez-en persuadée , ne laisse dans mon esprit aucun doute humiliant pour votre amour-propre. Vous avez de la vertu, et d'ailleurs cette vertu a aujourd'hui une sauve-garde dont vous me permettrez bientôt d'examiner la valeur; mais ce qui est connu de moi, quoique je ne vous en doive pas la confidence, ne l'est point de tout le monde. Le bruit de cette esclandre va courir ; dès demain elle retentira dans tout Paris. Que dis-je? demain! Dès ce soir elle sera partout un sujet de conversation; on brodera, on fera des conjectures , et Dieu sait où elles s'arrêteront! Je vous l'avouerai, ma bonne amie, je ne vois qu'un moyen d'échapper à tout ce tapage : c'est d'annoncer dès ce soir (vous n'avez pas oublié que nous recevons aujourd'hui), d'annoncer, dis-je, votre union prochaine avec le marquis de Fernaze.... Voilà qu'il

vient de ni'adresser un billet fort honnête, fort convenable, par lequel, reconnaissant ses torts et implorant à vos genoux son pardon, il me demande votre main.. .. »

Rertheavait écouté jusque là sinon avec calme, au moins sans interrompre sa tante; son agitation intérieure avait été extrême. A tel mot, à telle insinuation de la comtesse , elle avait été sur le point de protester contre des assertions qui offensaient son honneur, ou qui révoltaient sa conscience. Le froncement de ses noirs sourcils , sa lèvre inférieure sans cesse comprimée par l'ivoire de ses dents, attestaient combien le silence lui était pénible. A cette proposition de mariage, son indignation fut au comble; elle éclata par un seul mot, jeté avec cette énergie concentrée qui est le signe des décisions irrévocables :

— « Jamais ! »

La comtesse ne se déconcerta pas. Laissant retomber sur l'édredon la lettre du marquis, qu'elle tenait entre les doigts, elle poursuivit en ces termes :

— « Je n'ai point fini. Je vous demande encore un moment de votre attention : vous êtes jeune, Berthe, et toutefois, je le sais bien, ce n'est pas à une enfant que je parle. Je vous connais une in-

clinationj vous ne l'avez pas assez dissimulée pour qu'elle échappât à ma tendresse... Oui , Berthe , vous devez croire à cette tendresse ! Je ne puis être étrangère à l'attachement que votre oncle vous a voué. Quoique le mien ait , peutêtre, quelque chose de moins démonstratif, il y aurait de votre part ingratitude à douter de sa sincérité. C'est lui qui m'autorise, dans cette conjoncture la plus délicate de votre vie , à vous donner un conseil utile... Ecoutez-moi, Berthe! vous aimez le jeune Silfrid; mon Dieu! je ne vous en blâme pas. 11 a de l'esprit, des connaissances, des vertus, si vous voulez, mais sans aucun usage du monde! Vous lui devez beaucoup ; je n'ai garde de le contester! Aimez-le, ce ne sera pas moi qui vous en ferai un crime! Je n'ignore pas qu'on ne saurait toujours commander à son cœur; mais il appartient au moins à la raison de gouverner les actes de notre existence sur lesquels la société a un droit de contrôle. Nous sommes responsables de notre mariage envers elle; nos rapports de chaque jour nous y obligent. Eh bien! votre esprit, qui certainement ne manque pas de portée, a dû vous dire plus haut (jue moi, que mademoiselle de Saint- Méran, belle, d'une naissance illustre, remar-

qiiée pour ses talents, assurée de deux riches héritages , ne peut , sans se déshonorer, épouser M. Grévin, fils d'un obscur chirurgien de campagne. Ce serait une mésahiance à laquelle je ne donnerais jamais mon consentement , sans me perdre aux yeux de ce qu'il y a de plus distingué <lans Paris... D'ailleurs, ce jeune homme s'est rendu justice à lui-même, en se décidant pour l'état ecclésiastique... On peut lui procurer un prieuré, plus tard une abbaye... J'y emploierai volontiers mon crédit; je ne vois pas ce qui l'empêcherait de venir ensuite à l'hôtel , d'être de vos amis... Au moins l'on se respecte ainsi et on se rend ce que l'on se doit à soi-même et à son nom ! »

En terminant cette allocution, avec l'emphase du discoureur qui va se reposer dans le contentement intime de son éloquence, la comtesse, pour en attendre l'effet, regarda fixement sa nièce au visage. Peu séduite par cette morale relâchée , Berthe lui répondit :

— « Ma tante. Dieu m'est témoin que je serais fâchée de vous déplaire; mais mon oncle n'a pas désapprouvé mon attachement pour Silfrid. Je l'avoue ; commencé par des motifs de reconnaissance, confirmé par mon estime et celle d'autrui,

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il est devenu aujourd'hui un sentiment plus tendre. C'est sur mon invitation même, que M. Grëvin différera d'entrer dans les ordres.... »

Un mouvement de tète , assez prononcé de la part de madame de Saint-Méran, eût appris à l'orpheline, si elle y avait fait attention, que les prévoyances de la comtesse avaient déjoué les siennes. Berthe poursuivit :

i< Mon oncle ne songe ni à un prieuré, ni à une abbaye pour Silfrid. Intimement lié avec M. de Vaudreuil, il espère par son canal, procurer à M. Grévin un emploi fort honorable, où l'on désire la présence d'un homme lettré. C'est ce qu'il m'a appris hier au soir, avec la bonté la plus touchante, au moment où nous sortions du spectacle. Que cet espoir se réalise bientôt ou plus tard, que nos destinées soient unies demain ou dans un an, il ne m'importe, ma chère tante, nous ne sommes pas impatienis. Mon amour, mon cœur, ne peuvent désormais appartenir à un autre... »

La comtesse répliqua :

— (c Qui vous parle de votre cœur, de votre amour? Vous perdez de vue votre situation et ce qu'elle vous commande, tandis qu'il s'agit uniquement de conjurer l'orage qui nous menace! »

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-^ « Vous m'y ramenez, madame, et je voua demanderai si ce serait échapper à l'orage, que d'unir ma destinée à un homme sans mœurs, coupable envers moi de la plus grande offense qui puisse être faite à une femme? »

— « Vous voilà encore, mademoiselle, dans le ton tragique que vous prenez volontiers, quand vous n'êtes plus dans l'idylle avec votre Silfrid ! Au lieu de soupirer pour ce petit pédant de collège, auquel, du reste, vous pourriez écrire ou adresser des discours de roman, tant qu'il vous plairait; au lieu de devenir la fable de la ville, ne serait-il pas convenable d'accepter un parti de haute distinction, qui vous ouvrirait les plus belles portes?.. Neveu de Tarchevéque de Lyon et d'un maréchal de France, le marquis a les alliances les plus illustres... »

— " Qu'y gagnerai-je , s'il en est lui-même une très-mauvaise? »

— (( Je lui connais de riches domaines... »

— « Ils sont tous engagés! »

— « Qui vous l'a dit, mademoiselle? Eh bien, la dot que nous vous ferions, servirait à les dégager, et vous auriez au moins là une fort bonne hypothèque; il porte un beau nom, avec lequel vos enfants... »

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— « Quand on se conduit comme lui, dites ma tante, qu'il le traîne ! »

— « Vos répliques déplacées, mademoiselle, -commencent à me fatiguer. Je vous prie d'y mettre quelqu'attention , et de considérer une bonne fois, que si vous continuez de mépriser mes conseils , il ne me reste , après ce qui s'est passé chez moi , qu'à fermer ma porte au marquis de Fernaze ou à vous renvoyer à Rozières. »

— a Je suis prête à retourner à Rozières, madame, et j'y conserverai le souvenir de vos bontés comme de celles de mon oncle. »

Des pleurs échappèrent au même moment des paupières de Berthe, et coulèrent le long de ses joues veloutées.

— « Oui, mais ce serait laisser le champ libre aux propos ; ce serait vous perdre dans l'opinion publique ! »

— « Comment, me perdre, madame ! Neseriezvous pas la première à me rendre justice ? Vous qui connaissez la pureté de ma conduite, vous qui la savez irréprochable, est-ce que vous ne nie défendriez pas contre la calomnie d'un marquis de Fernaze? »

— «Je lui interdirais ma porte, qu'on l'en croirait davantage; car je suis fâchée de vous dire

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que toutes les apparences sont contre vous, n

— (f Quelle infanriie, madame! Mais le baron de Clairvaux a traité ce misérable comme il le méritait; le baron jouit d'une grande considération; il parlerait haut, et sa voix serait écoutée ! Si je disais un mot, Silfrid provoquerait le inarquis, et... »

— « Folle que vous êtes ! A l'un il répondrait qu'il parle en ami de la maison ; à l'autre, qu'on ne se bat pas contre un roturier ou un prestolet. n

— « Les nobles auraient donc, en France, le privilège d'être calomniateurs et lâches impu^ nément ! »

— (( Berthe, est-ce que vous lisez les pamphlets du jour où l'on débite toutes ces belles choses ?.. Croyez-moi, mademoiselle, en dépit de vos dédains, il n'y a de raisonnable que ce qui vous est offert. Au surplus, la petite orpheline de Rozières ne sera pas trop à plaindre pour devenir la marquise de Fernaze ! i»

— « Non, madame, la petite orpheline de Rozières ne sera jamais la marquise de Fernaze! Si d'autres font cas de cet homme , ce ne sera pas elle qui sera condamnée à porter son nom ! Je ne demande pas, madame, que vous lui fermiez votre porte; je ne réclame pour moi aucun

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sacrifice; je me bornerai «î vous dire avec tout le respect que je vous dois, que le marquis ne me sera rien. Je veux considérer celui à côté duquel je marcherai pendant ma vie ; femme mariée quels que soient les usages , je ne séparerai jamais mon amour de mon respect pour un époux , ma fidélité de mon estime. »

— « Impertinente petite fille, sortez de ma présence ! »

Ces dernières paroles retentirent comme un cri de colère. Elles étaient à peine prononcées que la porte s'ouvrit, pour laisser passer le comte de Saint-Méran qui, en entrant, dit à sa nièce : (( Éloignez- vous, Berthe; j'ai à m'entretenir avec " votre tante. » L'infortunée ayant peine à étouffer ses sanglots, rentra chez elle. Quand elle passa vis-à-vis de l'appartement du baron, elle vit avec regret qu'il n'y avait point de clef à la serrure. Le valet de chambre de M. de Claivaux qui survint, lui apprit, en s'accompagnant d'un hochement de tête assez significatif, que son maître, après être sorti dès six heures du matin, n'avait reparu que pour s'entretenir un instant avec le comte. L'honnête serviteur, dans sa triste prévision , supposait une cause d'absence qui heureusement n'existait plus.

FIN DTi TOjMI rilIAIiliî.

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