‹ Une fin de siècle; ou, Huit ansChapitre 13 sur 14 · LE CONCERT, DEUX RÉSOLUTIONS PRISES · texte numérisé non relu

LE CONCERT, DEUX RÉSOLUTIONS PRISES

Le comte de Villeneuve entra dans son récit, sans y épargner les détails qui sont le charme ordinaire de ces sortes de narrations. Quelques-uns sont étrangers à cette histoire : nous nous abstiendrons de les offrir aux yeux des lecteurs; les autres vont trouver naturellement leur place.

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Silfrid, îes yeux fixés sur son ami, commença par marquer un intérêt très-vif j ensuite son attitude devint pensive; ses sourcils se contractèrent, et son front à demi caché dans l'une de ses mains, sembla se couvrir d'une sombre vapeur. L'historique de cette soirée brillante touchait à peine à sa fin , qu'une résolution énergique germait dans son esprit. On saura quel motif la détermina en apprenant ce qui , par rapport à Berîhe, s'était passé dans le salon de la duchesse, j^a réunion n'était pas moins nombreuse qu'illustre. Le marquis de Fernaze avait obtenu une carte d'invitation. Au défaut du comte de Sainl- Méran indisposé , le baron de Clairvaux avait accompagné la comtesse et Berthe. Tous quatre s'étaient rendus à Versailles dans la même voiture. Après qu'on eut entendu quelques célèbres virtuoses, deux ou trois femmes titrées chantèrent avec plus de goût que de moyens. Elles furent complimentées, même celles qui n'avaient qu'un filet de voix. Mais quand Berthe, conduite au pupitre par le marquis, que sa tante avait chargé de ce soin , eut paru avec sa taille aussi noble qu'élégante, sa grâce pudique et ses beaux yeux voilés de leurs longs cils, un murmure approbateur circula sur toutes les banquettes. On

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se demandait quelle était cette jeune étrangère; on formait d.es vœux pour son succès. Plus d'une mère soupira en secret, forcée de s'avouer l'infériorité de sa fille assise à ses côtés. L'attention était parvenue au plus haut degré; un profond silence en devint le gage.

Hermann, qui tenait le piano, en avait parcouru les cordes en y préludant par de savants arpèges ; Berthe commença son ariette, d'abord avec une douceur d'organe légèrement tremblé qui témoignait de son trouble; mais bientôt elle se rendit maîtresse de l'instrument le plus enchanteur qu'on eût encore entendu. Les cordes s'en raffermirent. On cessa de s'inquiéter pour elle. L'air de Dalayrac fut vivement attaqué ; les notes se détachèrent sans perdre de leur harmonie et de leur suavité. Elles s'enchaînaient l'une à l'autre comme sur le galbe d'une belle femme chaque perle d'un collier brille autant par ellemême que par l'ensemble de la riche réunion à laquelle elle concourt. Déjà on oubliait de voir pour écouter ; mademoiselle de Saint-iMéran dominait tout ce qui était autour d'elle. Sa voix, aussi flexible qu'étendue, traversait tous les tons, les descendait et les remontait dans un parfait accord. Son émotion n'était plus cette timidité

naturelle -à une jeune fille qui paraît pour la première fois, dans la société la plus distinguée de la capitale. Il fallait lui chercher une autre cause : celle-ci provenait de l'exécution même de la musique mélodieuse qui tenait toutes les attentions captives. Berthe, en effet, s'inspirait de son propre chant, comme du génie de l'auteur; aussi cette émotion devint une sympathie générale. L'intérêt s'accrut; car l'oreille n'était pas la seule à s'ouvrir à la brillante sonorité des accents de la cantatrice; ceux-ci s'adressaient à l'âme; ils l'agitaient d'un doux frémissement, et, en peignant une situation qu'ils la forçaient de partager, ils la passionnaient pour l'aimable créature devenue, sans infériorité, l'interprète d'un des premiers talents de notre scène lyrique.

Hermann ne put dissimuler sa surprise; il était sous le charme; s'oubliant lui-même, son accompagnement ne fut que le modeste et trèshumble serviteur du chant. Il n'eut pointa rappeler au diapason une voix qui ne s'égarait pas. Content de la soutenir, accroissant peut-être l'effet sans y rien prétendre, d'après la vive impression de son visage, on voyait qu'il cédait à la magique influence sous laquelle chacun des auditeurs avait fléchi.

Il serait superflu de s'étendre davantage sur la sensation produite dans tout le cercle. Celle qui l'avait causée, seule semblait en être ignorante. Il y eut cela de remarquable qu'un silence absolu succéda au dernier éclat de la voix de Berthe. Cette pause fut assez prolongée pour que mademoiselle de Saint-Méran doutât de son succès. C'est que l'illusion n'avait pas cessé; c'est que pleine des sons les plus mélodieux , l'oreille en attendait encore. Ensuite surgirent des applaudissements dont l'auguste reine de France, Marie- Antoinette, donna le signal. Los yeux de la comtesse de Saint-Méran brillaient de joie. L'orgueil en faisait presque une mère en ce moment. Il tint à peu de chose qu'en présence de toute une cour, elle ne nommât Berthe sa fille après l'avoir serrée dans ses bras; mais ce fut un éclair de sensibilité qui alla s'éteindre dans de froides ténèbres. On ne parlait plus de mademoiselle Renaud que pour la mettre en seconde ligne; Dalayrac, qui était alors dans toute la vogue acquise à son talent gracieux, demanda à la comtesse la permission de baiser la main de sa nièce; Enard, peintre en miniature du duc d'Orléans, celle d'en faire le portrait, jamais plus belle tète au dire de l'artiste , ne lui ayant offert le carac-

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tèie d'une plus belle inspiration ; et Marie-Anloinette daigna envoyer des compliments à la mère et à la fille par la bouche de cette tendre amie (i) avec laquelle se trouvant seule, elle était dans l'habitude de dire : « A présent, je ne suis plus la reine, je suis moi. »

Voilà ce que le comte de Villeneuve raconta à son jeune camaïade; mais nous devons apprendre au lecteur quelques autres particularités, dont il ne pouvait instruire Silfrid. L'infortuné fut peut-être victime de cette ignorance.

L'éclat d'un tel succès avait alarmé Berthe, plus qu'il ne flatta son amour-propre. Elle en prévit toutes les conséquences, et sa modestie n'eut rien de simulé, A peine elle avait repris sa place auprès de sa tante , qu'im observateur attentif eût pu saisir dans ses traits une teinte de tristesse. Il est vrai qu'au milieu des paroles flatteuses dont on se montrait prodigue à son égard, quelques compliments maladroits se glissèrent ; entre autres, celui du marquis de Fernaze qui, après l'avoir reconduite à son tabouret, s'avisa de dire à la comtesse de Saint-Méran, d'une voix assez haute pour être entendue des

J) Madame Gabriellc de Polignac . née de Polaslron.

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voisins : k Qui nous eût dit , il y a huit mois, qu'une pareille cantatrice nous arriverait par le coche du fond de la Picardie ? »

Le front de Berthe s'était coloré d'une vive rongeur, et ces mois trouvèrent passage entre ses lèvres demi-closes : « Je ne suis point venue c par le coche, monsieur, et ce n'est pas pour « vous que j'ai chanté. » Mais la parole était si faiblement articulée qu'elle ne parvint pas à l'oreille de M. de Fernaze. Plus rapproché de Berthe , le baron de Clairvaux n'en avait pas perdu une syllabe. Justement indigné d'un élologe donné de ce ton à la fille de son ami (car le secret de la naissance de cet enfant lui avait été confié ), il répliqua très-distinctement :

{'Pourquoi cette surprise, monsieur? nous savions , par l'arrivée de mademoiselle à Paris, que le hameau de Rozières avait des roses , qui lui ont probablement mérité son nom : Fallait-il s'étonner qu'il eiit des rossignols? nous lui devons encore plus que cela , monsieur et vous eussiez dû vous en apercevoir. »

Il ajouta à voix basse : « Heureux celui qui mieux que vous, monsieur, connaîtra le prix d'une belle âme! »En ce moment s'avançait lejeune Garât qui avait entendu ce compliment dont la première partie était quelque peu provinciale. Son lorgnon

à la main , après avoir regardé Berthe assez fatuitement ( pour ne pas être envers lui plus sévère ), il (lit au baron : « Que parlez-vous, nion- « sieur, de rossignol ? Depuis long-temps je « soutiens qu'il chante faux, et mademoiselle a « la voix aussi juste que belle. »

Mais il était décidé que le marquis, dans cette soirée, comblerait la mesure. A son impertinent propos , il en fit succéder un autre non moins déplacé. Se voyant plus près de l'orpheline par l'absence momentanée du baron, il s'inclina vers sa jolie tête, de manière à en effleurer les cheveux , pour lui dire cette fois confidentiellement ; « Voilà un brillant succès, mademoiselle, dont « au moins on ne reportera pas la gloire à l'ins- « tituteur de Soissons! »

Berthe lui répondit, sans hésiter :

« Vous vous trompez, monsieur! J'ai reçu de M. Grévin les principes et le goût du chant. Sa voix de ténor est fort belle. Il entend les règles de la composition; et, hier au soir encore, j'ai chanté à mon oncle une romance, dont il a écrit la musique et les paroles. »

Sur quoi le marquis riposta d'un ton railleur : « Ce monsieur Silfrid Grévin est donc un homme universel ! »> « Non, monsieur, reprit Berthe; mais il est

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instruit sans faire jjarade de son savoir, et il ne le montre qu'à ceux qui l'encouragent avec bonté, ou qui méchamment le provoquent. »

Ce dernier trait avait percé jusqu'au vif. 11 réveilla d'autant mieux, chez M. de Fernaze, le souvenir du coup qui lui avait été porté par Silfrid à la table du comte de Saint-Méran, que Berthe l'accompagna d'un sourire , auquel le marquis eût trouvé un vrai charme, s'il n'y avait justement soupçonné un peu de malice.

Tout cela fut écrit à M. Grévin, et rien n'arriva à son adresse. Depuis l'entretien que la comtesse avait eu avec son mari , dans la soirée même de la fameuse discussion sur la musique, mademoiselle Olivier avait été secrètement appelée dans le boudoir de cette dame. Séduite à prix d'or, elle n'en était sortie qu'après avoir pris l'engagement de remettre à la maîtresse du logis les lettres écrites par Berthe ou qui lui seraient adressées.

Silfrid, privé de cette rare mais substantielle nourriture qui, depuis plusieurs semaines, était le seul aliment de son amour, ne savait à quelle cause rapporter le silence dont on semblait l'envelopper. Il se cherchait des torts et ne s'en trouvait pas. Il était occupé de cette douloureuse en-

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quête, quand il reçut la visite de son ami de collège. A mesure que le comte Gratien avançait dans le récit de la soirée où Berthe avait conquis tant de suffrages, le malheureux jeune homme s'imaginait sentir le bandeau se détacher de ses yeux. N'accusant pas encore le cœur de l'orpheline, n'osant profaner l'autel sur lequel il avait pieusement déposé l'offrande de sa vie entière, il pensa que mademoiselle de Saint-Méran s'était laissé entraîner aux séductions d'un monde, dont elle ne connaissait encore que le plus brillant côté.

« Cette jeune fille , se dit-il , après le départ de son ami, a bu à la coupe du plaisir; ses lèvres lui rappellent incessamment le goût de la liqueur. Tant de louanges ont dû Tenivrer; mille prestiges l'entourent : comment leur résisterait-elle? Elle s'endort chaque soir dans un murmure d'adulations : faut-il que mon souvenir vienne l'agiter au milieu de ses rêves séduisants?.. C'est à qui me chassera maintenant de sa mémoire, comme lUie vision importune; et moi, le guide obscur de ses jeunes années, dois-je rester le paisible spectateur de la joie qui part de ces brillants hôtels, où l'on me reçoit par grâce ? Dois-je atiendre que Berthe me méprise?.. Non!... ô mon

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père, vous aviez le pressentiment de tout ce qui devait m'arriver; l'œil de votre tendresse avait deviné mon amour pour l'orpheline, et vos sages conseils tendaient à me prémunir contre sa douce amorce...

« Chère enfant de mes soins et de ma douleur, toi que je demandais au Ciel pour épouse et qui eusses transformé à mes yeux une terre hérissée de ronces en Elysée, te voilà devenue une femme brillante de beauté, éclatante de succès! La couronne est sur ton front! Mais seras-tu plus heureuse dans un palais, que sous l'humble toit où t'eût conduite l'ami de ton enfance?.. Dois-je t'en vouloir de ta nouvelle fortune? Non, Berthe , tout ceci a un enchaînement naturel : dès que, de la ferme Harriot, vous avez passé à l'hôtel d'un comte et d'une comtesse, nous ne pouvions être l'un à l'autre. A moins d'être livré à un délire, je devais consommer mon sacrifice et ne pas attendre qu'il me fût imposé... On ne m'a rien dit, on ne m'a pas averti de mon néant : sans doute, on ne croyait pas que j'eusse l'audace d'élever mes vœux jusqu'à vous... Quoi qu'il en soit, ils vous suivront, Berthe, au milieu de vos splendeurs; ils demanderont au Ciel que le vice ne souille jamais votre belle âme de

son souffle impur!.. Car le sort aura beau mettre entre nous de la distance, vous ne pouvez devenir un être indifférent pour moi. »

Ces lignes furent jetées rapidement sur le papier. Silfrid comptait peut-être les envoyer quelque jour à son ancienne élève; ensuite il demanda à la nuit un repos qu'elle ne lui refusa pas. Comme le dit le bon Michel Cervantes, le sommeil vint envelopper toutes ses douleurs de son bienfaisant manteau; et le lendemain, M. Grévin se réveilla avec un esprit moins agité. Pendant quelques jours, il se livra à des courses dans Paris , écrivit plusieurs lettres et sortit certain soir de son hôtel, en payant un mois de loyer d'avance, après avoir annoncé qu'il allait s'absenter pendant le même espace de temps.

Cependant les heures s'écoulaient bien lentes, bien pénibles pour Berthe. De son côté, elle couvrait des pages de son écriture, et toutes ses lettres restaient sans réponse. La santé de son oncle était chancelante. Si elle l'eût osé, elle l'eût prié d'envoyer un de ses gens à la recherche des nouvelles de Silfrid. Dans ses appréhensions, elle le voyait malade, étendu sur un lit de souffrance. Ses chagrins, mal dissimulés par la sérénité apparente de son visage, échappaient peu aux

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regards. Celui qui les causait par sou silence, semblait seul les ignorer. Mais, un jour, M. de Clairvaux, arrêtant l'orpheline dans l'antichambre commune à leurs appartements, eut le courage d'interroger sa douleur. Le baron avait déjà conquis sa confiance; bien que de fraîche date, l'amitié qui les unissait avait le sacrement d'une estime réciproque, et la jeune fille laissa tomber de ses lèvres le secret de sa tristesse. Pour l'honnête gentilhomme ce n'était guères qu'un aveu. « Eh bien, reprit-il, puisque vous avez l'appro- « bation de votre oncle, donnez-moi l'adresse de « ce brave garçon et , avant vingt-quatre heures , «vous aurez de ses nouvelles, ou j'y perdrai « mon nom. »

Le lendemain arriva sans que M. de Clairvaux eût pu apprendre, à l'hôtel de Silfrid, autre chose que ce qui est déjà connu du lecteur. Toutes les conjectures du comte et du baron se résumèrent dans la présomption du retour de ce jeune homme en Picardie. Berthe soupira. Retenues au bord de ses paupières pendant qu'elle était en présence des deux amis, ses pleurs se frayèrent plus tard un passage. « Il ne me rend « pas justice, se disait-elle; ne sait-il pas que je «l'aime? Ne devait-il pas compter sur ma foi.

a comme je suis pleine de confiance dans la a sienne?... Il faut que j'écrive à Rozieres ! » Et elle plaça son écritoire sur ses genoux. Le baron se chargea de jeter, le soir même , sa lettre à la poste.

L'intérêt, porté par la comtesse Hortense à sa nièce, s'était sensiblement refroidi. L'éclat du succès que cette dernière avait obtenu, avait fini par lui nuire auprès de madame de Saint- Méran ; celle-ci, un moment éblouie de ce succès, mais toute occupée de ressaisir, à force d'art, une beauté et une jeunesse dont elle ne possédait plus que les restes, s'affligeait que, sans art, on pût être jeune et belle à ses côtés. Déjà les hommages, auxquels elle était accoutumée, changeaient de direction, lis ne s'arrêtaient un moment auprès d'elle, que pour se reporter sur une tête qu'un dix-huitième printemps venait d'embellir. Elle le voyait, elle en souffrait; et ne pouvait le pardonner à l'innocente créature qu'elle accusait en secret de ce grand crime, au ]ieu de l'imputer, avec plus de justice, à cette loi suprême qui, pour tous les êtres animés, a marqué des phases d'accroissement et de décadence. Après s'être épanouie, la rose ne laisse })as d'exhaler son parfum; le soleil d'hiver réchauffe

encore la campagne sur laquelle il ne projette que des rayons obliques. Tout ce qui respire, tout ce qui végète passe d'une manière insensible de la jeunesse à la caducité : mais, il faut l'avouer , sous ce rapport , la femme a été assez sévèrement traitée par le Ciel. A.près l'avoir dotée de mille charmes, après lui avoir accordé la fraîcheur et les grâces qui deviennent, pour elle, un trésor de séductions, presque toujours la nature les lui ravit inopinément. Une maladie, une couche lui enlèvent ces dons qui faisaient sa gloire; et trop souvent elle perd, avec eux, son bonheur. L'être humain est resté avec toutes ses peines, toutes ses sollicitudes, sans leur contrepoids : la femme adorée a disparu! Destinée à plaire aux sens, elle n'a plus les conditions de sa vie. L'année n'aura pour elle que deux saisons; elle passera rapidement à la dernière. Ainsi la plante, à la tige déliée , qui ouvrant le malin ses brillants calices, arrêtait les pas du voyageur, en sera dédaignée le soir, quand l'haleine d'un jour brûlant aura flétri sa corolle.

C'était une nécessité à laquelle la comtesse Hortense ne voulait pas se soumettre; au moins de tout son pouvoir elle cherchait à en reculer le

moment. Le voisinage de Berthe lui était devenu 1. 23

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importun ; chaque regard d'un homme dirigé vers cette jeune fille, chaque parole qu'on lui adressait, quand elles étaient à côté l'une de l'autre, lui semblait un vol dont elle avait le droit de se plaindre. Toutefois Berthe n'avait aucun tort à se reprocher : sa beauté était son crime; son amabilité en faisait chaque soir une relapse dans le salon, où, sans qu'elle les désirât, les hommages venaient la chercher. L'éloigner, après l'avoir appelée à Paris, ne se pouvait; il n'y avait qu'un moyen de l'écarter, c'était le mariage. Mais après avoir épuisé ce qu'il y a de plaisirs à acheter par une grande fortune, ce qu'il y a de forces dans la vie pour les goûter , il était possible qu'on s'avisât de reconnaître un jour l'enfant dans laquelle on ne voyait plus qu'tuie rivalo. Il fallait donc que , pour l'époque des regrets dont est suivie une beauté éclipsée, on s'assurât encore une jouissance d'orgueil par l'établissement titré de l'orpheline. C'était la sacrifier deux fois, puisqu'on connaissait son attachement pour l'honnête jeune homme qu'il s'agissait d'éconduire, en dépit delà protection du comte; mais l'égoïsme n'a jamais fait entrer dans ses calculs que ce qui lui est personnel, et la comtesse Hortcnse calculait parfaitement. Sa résolution était prise : le choix d'un gendre seul l'embarrassait.

Tandis qu'occupée de ce règlement de compte, où tout était chiffre pour elle et zéro pour autrui, elle se livrait au travail de la réflexion , le marquis de Fernaze entre dans son boudoir ; il approche de la causeuse sur laquelle elle reposait nonchalamment assise. Il se jette à ses pieds et , lui baisant la main, il lui demande sa nièce en mariage.

A cette parole inattendue , la comtesse témoigne d'abord sa surprise. Le dépit se manifeste ensuite dans ses traits altérés , il transpire dans le son de sa voix, il éclate dans ses reproche.-'. C'est un attentif qu'elle va perdre, c'est un adorateur qui se détache de son char pour recevoir d'autres chaînes, pour les attendre d'elle-même et les porter dans sa propre maison ! La proposition est outrageante. Les yeux de madame de Saint-Méran se dessillent, au moins elle le croit. Elle se rappelle que depuis la fatale soirée de Versailles , le marquis redoublait de prévenances auprès de Berthe. Ignorant que tantôt M. de Fernaze était repoussé par un accueil glacial , que tantôt ses protestations les plus vives avaient le sort réservé aux lieux communs de la galanterie, elle va jusqu'à soupçonner d'une perfide connivence sa nièce dont depuis quelque temps

on ne lui apporte plus de lettres. Elle se croit fondée à l'accuser de dissimulation , tandis que la malheureuse orpheline, importunée de cette vile recherche, s'abstenait d'une confidence dans laquelle sa tante n'eût probablement vu qu'une insulte faite à des appas sur leur déclin.

Le marquis, en se montrant presqu'indifférent pour Berthe, eut l'adresse de ne pas cacher la répugnance qu'il avait inspirée à cette jeune fille. C était un coup de maître, et il n'eut garde de le manquer. L'événement prouva qu'il avait frappé au but. La discussion fut vive. Des paroles piquantes furent échangées. Bientôt le diapason des voix descendit d'un degré; des reproches, on passa aux larmes; d'une part, on s'appuya sur la nécessité de ne pas laisser s'éteindre un nom illustre ; on ne présenta l'union projetée que comme une affaire de convenance affranchie de tout sentiment, un lien de plus à serrer avec une famille respectable; de l'autre, on s'attendrit, on pardonna; on se fit de mutuelles excuses de concessions en concessions et la paix fut conclue. Mais, ainsi que les ministres des puissances belligérantes la signent toujours aux dépens des petits états neutres dont ils disposent , la pauvre nièce devait en payer les frais. Encore n'en fut-elle

qu'un peu plus détestée de la comtesse, qui avait à pardonner ce que son sexe ne pardonne jamais. Madame de .Saint-Méran venait d'apprendre que la femme désireuse de recueillir des hommages par-delà le terme irrévocablement prescrit à ses attraits , doit se garder de placer à ses côtés une compagne jeune et jolie. H y a tout à parier que, si dans ce moment il eût été question de laisser l'orpheline dans son village , ou de l'en tirer, Rozières eût conservé la jeune fille qui en était la gloire, et Silfrid sa fiancée.

Tout cela est déplorable, tout cela centriste l'âme et désenchante la vie. Mais, par malheur, tout cela était dans les temps où notre récit a pris sa place. Un grand seigneur se voyait ruiné : il était tout simple qu'il cherchât à relever sa fortune. Une riche succession à recueillir, une dot considérable à jeter à des créanciers avides, étaient des arguments à l'ordre du jour. Peutêtre se fortifiaient-ils de la possession d'une belle femme, qu'on en fût aimé ou non, qu'on eût ou non, pour elle, quelqu'attachement. Ne suffisait-il pas à la vanité d'un époux , de la produire, une ou deux fois, dans une cour dissolue? On se devait ensuite une liberté réciproque. IjPs, faits venaient à l'appui de la morale : on

n'avait pas oublié qu'avant même le retour du jeune et célel)re auxiliaire des Américains, la société, qui préparait un dissolvant à sa rigidité républicaine, lui donnait par avance une maîtresse dans la personne de la brillante marquise de Simiane. Le marquis de Fernaze vivait donc de la vie commune. Notre calque est fidèle, et le siècle avait pourvu à ce qu'il nous fût difficile de calomnier.

Déjà la comtesse de Saint-Méran ne se faisait accompagner que rarement de Berthe, dans les soirées auquelles toutes deux étaient invitées; et Berthe ne s'en plaignait pas, car elle partageait le temps qui lui était rendu, entre l'étude et la conversation toujours instructive de son oncle. Pour que celte manière de se conduire ne ressemblât pas trop à un abandon, l'orpheline n'était point oubliée dans les courses du matin, presque toutes destinées à des emplettes. En effet, la voiture stationnait pendant des heures à la porte des j)lus riches magasins de la capitale. Là, madame de Saint-Méran recueillait encore, même à côté de sa fille, une assez forte dose de cet encens dontelle étaitavide , mais qui allégeait d'autant sa bourse. Le marchand parisien ne manque pas plus d'adresse que celui des autres

pays. Il sait qu'une flatterie adroite, adressée aux chalands, ajoute à la valeur de la marchandise et par conséquent à son prix. Quand on voyait descendre de la calèche deux femmes élégantes, bien que d'âge différent, « C'est la rose et son bouton, » disaient assez haut, pour être entendus, les commis et les demoiselles de comptoir. Si la comtesse essayait un chapeau chez mademoiselle Berlin, et qu'il semblât lui déplaire, a Vous avez raison , madame , s'écriait-on ; mais « je gage qu'il ira parfaitement à mademoiselle « votre sœur. » Autre tactique : quand, rue Vivienue, la comtesse était assise dans les superbes salons de Nourtier, pour y choisir des étoffes, que de fois on la dégoûtait de son propre choix , en lui faisant remarquer qu'une telle robe n'était pas d'habillé pour une jeune femme! Que de fois l'adroit vendeur, laissant tomber à larges plis de sa main une pièce de soie et la drapant sur l'aune, de manière à en faire jouer les reflets pour obtenir une décision favorable, fortifiait cette éloquence de comptoir des paroles suivantes, qui s'adressaient à Berthe toujours étonnée de les entendre! « Dites donc, madame, à votre « amie, que ce satin broché lui irait à ravir! A « une forte taille, j'en conseillerais bien un autre;

« mais les fonds clairs vous conviennent, mesda- « mes, également à toutes deux. Dans le moment, « c'est ce qu'il y a de mieux porté. » Et sur un signe approbatif , on commençait l'aunage.

Ainsi l'habile marchand ne craignait pas d'ajouter aux années de la plus jeune, ce qu'il dérobait généreusement à celles de sa compagne. D'un coup-d'œil il avait deviné le faible de la comtesse. On eût été tenté de croire qu'il l'avait soumise à une étude physiologique. Il n'en était rien. Vingt fois par jour, avec des variantes, il trouvait l'occasion d'appliquer sa théorie, et toujours avec succès.

Berthe ne laissait pas de nourrir une vive douleur qu'elle épanchait ingénument dans ses entretiens avec son oncle , et quelquefois en présence du baron de Clairvaux , pour lequel les rigueurs d'un hiver qui durait encore, avaient prolongé l'hospitalité offerte par un ami; ces moments avaient au moins leur douceur. Il n'en était pas ainsi de ceux que cette jeune personne passait solitairement dans sa chambre. Son goût pour la musique s'était affaibli, ou ne lui inspirait que des chants mélancoliques. Elle ne pouvait toujours lire, à moins que ce ne fussent les lettres de Silfrid; écrire, à qui? Qu'était devenu le pro-

tecteur de son enfance? L'aimail-il toujours? ou plutôt existait-il encore? Son désespoir ne lui aurait-il pas donné un conseil funeste! Pensée affreuse, bientôt repoussée par la conviction que Berthe avait des sentiments religieux de son jeune ami! Cependant, toutes ces craintes, toutes ces inquiétudes glaçaient le sang de l'orpheline dans ses veines , ou le refoulaient vers son cœur, devenu alors le sanctuaire de son existence comme il l'était de son amour... Les larmes seules lui procuraient un soulagement, heureuse encore de pouvoir pleurer! Ses yeux étaient obscurcis de celles qu'elle venait de répandre , lorsqu'un matin , sur les dix heures, on lui annonça qu'un ecclésiastique demandait à la voir. En même temps, celui-ci entra; c'était Silfrid.

UNE VISITE, l'amour d'UNE FEMME.

LA HAINE d'une AUTRE.

Convaincu des obstacles que rencontrerait son union avec mademoiselle de Saint-Méran, dé-

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chiié de regrets, mais décidé par un sentiment d'honneur, le jeune Grévin crut devoir mettre un terme à une lutte qu'aucun succès ne semblait favoriser. Une lettre, déjà de vieille date, lui avait été donnée pour l'abbé Émery, par le curé de Rozières, ancien ami de ce respectable prêtre. Armé d'une résolution forte, Silfrid se présenta devant ce supérieur général de la congrégation de Saint-Sulpice. Il en fut écouté attentivement; une douce piété parut même sympathiser avec sa douleur.

« Je vous attendais, lui dit avec bonté le chef du premier séminaire de la capitale. Votre oncle m'avait déjà prévenu de votre arrivée à Paris. Je ne suis pas fâché que vous ayez passé quelques mois à étudier ce séjour; vous le connaissez, vous savez actuellement, mou ami, que vous renoncez à beaucoup moins qu'on ne le suppose ordinairenient. En contrariant une affection pleine d'innocence par une situation nouvelle, en créant une grande distance entre vous et votre fiancée, le Ciel a montré qu'il avait sur vous des vues particulières. 11 a parlé, mon pauvre auii, et vous n'avez pas été sourd à sa voix. .Soyez-en certain, ce sacrifice trouvera sa récompense... Au reste, je ne vous cacherai pas que le bruit de vos

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succès littéraires est venu jusqu'à nous... Voilà les athlètes dont nous avons besoin pour les combats que nous aurons à soutenir contre l'impiété; car des temps de rigueur s'approchent, et vous nous aiderez à en porter le poids.

« Revenez dans deux jours, mon cher Silfrid! Je laisse encore ce temps à vos réflexions, car après avoir mis la main à la charue, il ne faut plus regarder en arrière. Ensuite vous commencerez une retraite, à la suite de laquelle nous aurons une ordination , et vous y recevrez les quatre ordres mineurs avec la tonsure. »

Le supérieur de Saint-Sulpice se félicitait d'une acquisition, dont il savait le prix. Sur les plus faibles indices , les hommes d'une forte étoffe devinent leurs pareils. Silfrid avait été recommandé par son oncle à l'abbé Émery ; ruais l'entretien assez long auquel il venait de prendre part, avait été pour lui la plus puissante des recommandations. C'est avec le costume rigoureusement imposé aux jeunes ecclésiastiques, qu'il était sorti du séminaire. Il voulait revoir encore une fois Berthe. On connaît quelques-uns des motifs de cette visite. Ils prenaient leur source dans un cœur généreux : il en était un autre que l'on cessera bientôt d'ignorer.

Mademoiselle deS^-Méran était seule. Son oncle et sa tante venaient de sortir, afin de traiter de la vente d'une terre, pour laquelle on leur avait fait des offres supérieures au revenu capitalisé. A peine entré dans la chambre de sa pupille, M. Grévin perdit une partie de son assurance. Il trembla, pour la première fois, devant la jeune fille qui avait si souvent reçu ses leçons. Berthe cessant d'esquisser un paysage, auquel elle accordait une médiocre attention, allait se lever avec le dessein de présenter un siège à l'ecclésiastique qu'on lui avait annoncé; mais à la vue du visage pâle de Silfrid, de ses joues creuses, de la coupe circulaire de ses cheveux et du rabat qui tombait sur sa poitrine, uneforceinsurmontable la retintàsa place. Le crayon échappa desa main, son regard fixe, ses traits frappés d'une sorte de stupeur, révélèrent une angoisse mêlée d'effroi. Ce jeune homme , vieilli avant le temps,avec sa longue soutane ceinte d'un cordon de laine noire, debout, immobile, le dos appuyé au chambranle de la porte, et venant sans doute lui apprendre qu'après avoir renoncé au monde, il renonce à son amour, avait pour elle tous les caractères d'une apparition funeste. Quelque saisissante que fût celle-ci pour son imagination, elle l'eut préférée à la triste vérité dont

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elle acquit la cerlitude, quand cette figure, naguère si belle, aujourd'hui marquée du sceau delà douleur, s'avança de deux pas en lui adressant ces paroles : « Mademoiselle, après avoir été repoussé de cet hôtel par les froideurs marquées de votre tante, froideurs qui ont encouragé d'autres arrogances encore plus intolérables, après que toutes mes lettres, depuis six semaines, ne m'ont pas mérité un mot de votre main, j'ai voulu vous dire un dernier adieu... J'avais aussi à vous remettre la réponse du bon Harriot au billet que vous lui avez écrit; mon oncle l'avait comprise dans un envoi de papiers réclamés par ma nouvelle détermination... Hélas'.jen'ai que trop attendu à me rendre aux avis sévères qui m'étaient donnés ! Oublié de tout le monde....»

A ces mots, prononcés d'abord d'une voix grave , mais qui s'était attendrie par degrés , mademoiselle de Saint-Méran retrouva toute son énergie. Elle se leva, marcha rapidement vers le jeune honime, reçut d'une main la lettre qui lui était présentée , et pressant fortement de l'autre le bras de Silfrid , elle lui dit avec un accent qui se ressentait de sa vive émotion :

— « Ingrat ! qui vous a donc oublié? Parlez! est-ce Berthe ? »

— « Non, répondit, M Grévin. Non, je n'ai

jamais cru que vous me banniriez de vos souvenirs! J'ai supposé seulement, ou que vous aviez obéi à des or dros, ou ( pensée bien moins amère! ) que vous étiez circonvenue, gênée dans votre liberté. C'est ainsi que j'ai interprété votre silence... J'ai souhaité en acquérir la conviction, avant de me consacrer au service des autels. Mon sacrifice en sera peut-être plus pénible.... Mais au moins, s'il m'est interdit de vous aimer, mademoiselle de Saint-Méran n'aura rien perdu dans mon estime. C est pour entendre un mot , un seul mot de votre bouche , que j'étais venu ; Berthe, vous venez de le prononcer : je vous en rends grâces , cela me suffit. »

Silfrid allait se retirer, Berthe le retint par le bras, le condusit à un fauteuil, en prit un autre et s'assit à ses cotés. Alors eut lieu un entretien, dans lequel se déroulèrent les événements dont le lecteur a déjà pris connaissance. L'orpheline ajouta :

— (( Vous le voyez, j'ai souffert aussi; mais vous, Silfrid, qu'avez-vous fait Psi j'interroge ce costume, que me répondra-t-il ?... Est-ce que vous ne voulez plus que Berthe soit à vous? Pourquoi , sans me consulter, avoir pris une pareille détermination? »

— (( Le pouvais-je? J'écrivais, personne ne me

répondait. En recevant mes lettres, votre femme de chambre m'assurait que vous vous étiez engagée envers votre tante à ne plus entretenir de correspondance avec moi. Je voulais vous voir, on vous disait toujours sortie ou chez la comtesse. Aujourd'hui même, quoique ni M. ni madame de Sainl-Mérau ne soient à l'hôtel, je suis certain que mademoiselle Olivier ne m'eût pas laissé pénétrer jusqu'à vous, si mon nouvel habit n'avait été pour elle une cause d'erreur. Cependant , malgré ma répugnance à y recourir, je n'avais pas négligé les moyens en usage pour m'assurer de sa part un peu de bonne volonté; je m'y croyais autorisé par l'approbation de votre oncle. »

— « Eh bien, il fallait le demander! Il vous eût tout expliqué. »

— « C'est ce que j'ai fait : il était sans doute compris dans la consigne. »

— « Alors, pourquoi ne pas vous adresser à l'excellent baron de Clairvaux qui vous aime, qui vous estime? A ma prière, il a été vainement vous chercher à votre hôtel. Il vous eût conseillé, et nous nous fussions entendus. »

— i< Mon aimable écolière ne voit donc pas que tout était conjuré contre moi dans cet hô—

tel. Il est habité par une personne dont la main pèse plus, sur vous et sur votre destinée, qu'il ne vous semble, n

— « Mon grave instituteur ne sait donc pas que les droits, conférés par une simple alliance, ont des bornes?... Mais vous avez manqué à vos engagements, Silfrid! Cela n'est pas bien, mon ami! La veille de mon départ pour Paris, quand, arrêté devant la porte de l'église de Rozières , vous m'eûtes parlé de votre intention d'entrer dans les ordres, ne vous ai-je pas dit, au moment de franchir l'enceinte funèbre : Attendez ! Nous marchâmes ensuite quelque temps en silence, et, en me quittant dans le sentier qui conduit à la ferme Harriot, vous me tites la promesse que vous demandaient mes seize ans; la lune brillait au ciel, la dixième heure sonnait à l'horloge du village; eh bien , vous n'avez pas attendu I »

— (' Il est vrai , Berthe, ce mot plein de charme était sorti de votre bouche. 11 a été mon espoir; il m'a soutenu, je m'en suis nourri et, pendant six grands mois, il a été ma seule pâture; mais la volonté de votre tante s'est manifestée contre moi. Ses nobles amis m'ont poursuivi de leurs sarcasmes , de leurs dédains : vous savez si je puis endurer des dédains!... Et puis vous

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avez eu des succès si éclatants qu'ils ont mis, entre nous, une distance infranchissable... »

— (( Jamais je ne me suis affligé des vôtres. Us ont réjoui mon âme; j'en étais fière. Demandez à mon oncle s'ils ne faisaient pas ma gloire , après chacune de ces soirées, où vous forciez les suffrages à se ranger de votre côté ? »

— « Au moins ceux-là pouvaient nous rapprocher. »

— «Cruel ami! mieux instruit que vous ne Fêtes , vous sauriez que ceux qui vous font tant d'ombrage, ont été pour moi une source de tribulations; vous me plaindriez, au lieu de m'accuser. Je suis lasse de cette vie de contrainte qui, pour vous sembler semée de fleurs, n'en est pas moins hérissée d'épines. Ah! ramenez-moi n Rozières ! Reconduisez-moi dans les riantes prairies de Sept-Monts, et je serai encore une fois heureuse ! »

— « Est-il bien vrai , Berthe ? Tout espoir de bonheur ne serait donc pas anéanti pour moi ! >»

— « Alors, vous ne seriez pas irrévocablement engagé! dites-le, Silfrid! que cette parole sorte promptement de votre bouche ! je vous le demande en grâce... »

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— « Ce n'est qu'au sous-diaconat que les vœux prennent le caractère de sacrement; jusque là ils ne sont pas obligatoires. »

— (« Vous n'êtes donc pas sous-diacre? »

— « Non, ma charmante amie ! »

— « Eh bien, le Ciel en soit béni! Je vous dirai une seconde fois , et j'espère que vous ne l'oublierez pas : yàttendez. n

L'âme entière de Berllie était passée dans ce mot, qu'elle prononça avec toute la mélodie de sa douce voix. Silfrid, ému jusqu'aux larmes, et serrant entre ses mains une main qu'on ne disputa point ensuite à ses lèvres brûlantes, répondit : (( f attendrai. >» Cet entretien avait duré deux heures. Le jeune Grévin allait s'éloigner, déjà son doigt pressait le ressort de la porte, quand un souvenir le rappela vers mademoiselle de Saint-Méran, dont il affligea le bon cœur par les paroles suivantes :

« Je crains que la lettre de l'honnête et respectable Harriot ne vous dissimule une partie de la situation de votre chère nourrice. C'est ce qui me décide à vous en prévenir. Mon père , qui de temps en temps lui fait des visites, en désespère. De mal caractérisé, il ne lui en connaît pas. Mais elle dépérit insensiblement. Chaque jour est signalé pour elle par une réduction de forces.

Déjà, elle ne descend plus le perron du manoir. Sans cesse elle parle de vous. Elle prétend qu'elle ira vous voir à Paris, puisque vous ne venez pas la voir à Rozières. Chacun sait qu'elle en ferait vainement l'essai.. Vos lettres sont la seule joie à laquelle son cœur puisse s'ouvrir : elle les lit et relit à mon père, à mon oncle; elle montre à tout le village les présents que vous lui envoyez...

(( Berthe, connaissant votre attachement pour cette brave femme, j'ai pensé qu'il valait mieux vous avertir de l'imminence de cette perte , que de la laisser vous frapper à l'improviste. »

Après ces mots, qui comme un nuage vinrent altérer la sérénité rendue au cœur de mademoiselle deSaint-Méran, le séminariste descendit les degrés en hâte pour retourner plus tôt à Saint- Sulpice. Tout en suivant ses études, il se proposait d'attendre dans cette maison que les événements, par une couleur plus décidée, lui traçassent une règle de conduite. La voiture du comte était rentrée; la comtesse venait de mettre le pied à terre à l'instant où Silfrid sortait de l'hôtel; elle le reconnut et lui lança un regard où le mécontentement le disputait au mépris. Le jeune Grévin la salua avec une dignité froide; blessé d'un injuste traitement, il n'en fut que mieux affermi

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dans la résolution de disputer son amante à cette femme hautaine.

Tel fut le mot d'ordre que dans le premier moment il reçut de son amour-propre irrité; mais seul avec lui-même il envisagea plus froidement sa situation. Le récit, fiit plus d'une fois en sa présence par son père de ce qui s'était passé à la tour de Sept-Monts, les souvenirs du couple Harriot rapprochés des aveux dii comte, se réunissaient dans son esprit pour jeter im vrai jour sur la naissance de mademoiselle de Saint-Méran. S'il se demandait comment cette jeune personne, unique héritière d'une maison illustre, vivait pourtant en orpheline sous le toit paternel , s'il avait quelque peine à s'expliquer ce fait, il ne pouvait révoquer en doute la nature des liens qui unissaient Berthe et la comtesse. Cette pensée surgissait devant lui comme un spectre toujours prêt à le repousser dans ses désirs et dans ses tentatives. Alors, se frappant le front de sa main ouverte , il s'avouait avec amertume la difficulté de soustraire un fille à l'autorité de sa mère. L'oserait-il seulement quand il en aurait le pouvoir? Dans la supposition où sa fiancée appartiendrait à la classe la plus infime du peuple, lui homme d'honneur, voudrait-il la ravir violemment à la

femme qui aurait le droit sacrô de la réclamer comme le fruit de ses entrailles ? Ici , combien même les positions étaient différentes! Berlhe serait encore long- temps mineure : on le croirait coupable de séduction ! Pourvue déjà d'un nom illustre, elle pouvait compter sur un riche héritage ; il serait accusé de prétendre avilir l'un, de convoiter l'autre! Dans un tel soupçon, il y avait de quoi révolter son orgueil et plus qu'il ne fallait pour faire bouillonner son sang dans ses veines. Un père acquiesçait : soit ; resterait encore à savoir si une mère n'est plus rien quand il s'agit de son enfant?.. Mais, ce saint nom de mère, puisqu'elle ne le prend pas, puisqu'elle le dédaigne, peutelle équitablement s'en prévaloir? de quel droit en exercerait-elle l'autorité?... C'était là une dernière question que s'adressait Silfrid; c'était aussi celle dans laquelle se réfugiait son espoir, comme dans un sanctuaire, dont il eût voulu se prouver l'inviolabilité... Ainsi sa raison flottait incertaine. Oh ! comme il était cruel le combat élevé dans son sein, entre l'honneur et l'amour, après le doux rapprochement dont nous venons de rendre compte ! Car l'imagination , les yeux , le cœur, et tous les sens du séminariste étaient encore pleins de la présence de cette jeune per-

sonne qui, entourée d'un luxe brillant, belle de ses charmes naturels, comme de lelégance et du bon goût de sa toilette, était venue lui dire en propres termes : « Silfrid, je suis toujours pour (( vous l'orpheline de la ferme Harriot ; voulez- « vous être à moi , ainsi que je veux bien être « à vous ? »

Dans sa candeur innocente , Berlhe n'était pas agitée des mêmes scrupules. Elle raisonnait d'une autre façon , sans aucun murmure de sa conscience. Mal vue de la comtesse, se sentant sans cesse repoussée par elle , se croyant le droit de se plaindre d'un pareil traitement puisqu'elle ne Pavait pas mérité, souhaitant même sortir de la superbe captivité où elle était fatiguée d'obsessions odieuses, elle sejugeait fort peu redevable envers la femme à laquelle il plaisait d'ordonner, sous le nom d'une étrangère, ce qu'avec un autre titre elle eût été peut-être en droit d'obtenir. La cause petite et futile d'im changement dans les manières de la comtesse, n'était point échappée à la sagacité de Berthe, Fille ou non de madame de Saint-Méran, elle n'y voyait qu'une rivalité de femme, inexcusable chez une mère, dans tous les cas peu digne d'une maîtresse de maison. Assez généreuse pour ne pas s'en plain-

dre, elle n'était plus attachée à ce genre d'existence, que par la tendre affection dont elle était pénétréa pour son oncle. Aussi, la visite de Silfrid avait rempli son cœur d'une paisible joie qui animait encore ses traits, quand elle parut aux yeux de sa parente rentrée à l'hôtel.

La neige ayant enfin cessé de couvrir la terre de la couche épaisse qu'elle y avait amassée, Berthe , pendant le dîner, demanda la permission d'aller passer deux ou trois jours à Rozières, auprès de sa bonne nourrice dont la santé lui causait de l'inquiétude. Le comte, qui n'y vit aucun obstacle , parlait déjà de préparer (a calèche et d'enjoindre à madame Desfeux de se disposer à accompagner mademoiselle de Saint-Méran pendant ce voyage. Il donna même de justes éloges au bon cœur de sa nièce. Son épouse qui , dans ce projet, ne vit qu'un moyen de mieux s'entendre avec Silfrid, ne fit aucune objection. Elle demanda seulement que l'exécution en fût différée jusqu'à la fin du mois de mai, dans lequel on venait d'entrer, époque, remarqua-t-elle, où les routes seraient plus sures et la campagne beaucoup plus agréable, puisqu'en se prolongeant avec une rigueur sans exemple, l'hiver avait retardé tout épanouissement de feuilles et

de fleurs. On convint de ces dispositions.

La comtesse dissimulait. Plusieurs jours s'écoulèrent , pendant lesquels elle eut des entretiens secrets avec le comte deFernaze. Dans les paroles qui leur échappaient et jusque dans leurs gestes, il y avait quelque chose de mystérieux, dont Berthe s'alarmait sans en pénétrer la cause. Elle communiqua ses craintes au comte, qui, après avoir épié les démarches de tous deux , crut devoir la rassurer. Une promesse de constante protection fut renouvelée par lui à l'orpheline ; et le temps, qui continuait de marcher, dans les journées subséquentes n'amena aucun événement extraordinaire à l'hôtel de Saint-Méran.

Silfrid avait eu le bonheur de revoir une seconde fois sa charmante élève en présence de son oncle. Enivré d'amour, il avait repris la route de Saint-Sulpice, après la nuit close. Rentré au séminaire, il trouva chez le concierge un billet nouvellement déposé à son adresse. L'écriture lui en était inconnue, mais les caractères en étaient fraîchement tracés ; le cachet armorié exhalait encore le doux parfum d'une cire odorante , et la forme donnée au papier annonçait •qu'il venait de sortir des mains d'une femme. Il y avait là de quoi exciter la surprise de M. Gré-

vin qui , après la correspondance dont Berthe le favorisait assez rarement, n'en désirait aucune autre de cette nature. Toutefois, avec un sourire presque imperceptible, dont il est difiicile que se défende un jeune homme auquel parvient un tel message, il monte à sa chambre, allume sa lampe, déchire l'enveloppe, déploie le billet parfumé et lit. Sa vue se trouble, ses genoux chancèlent sous lui, et le papier tombe de sa main. Voici textuellement ce que celui-ci contenait :

Paris, 19 mai < 789.

« Je ne vous aime pas , monsieur, vous le savez ; « mais j'ai confiance dans votre honneur. Cest « à lui que je livre un secret auquel j'attache de « l'importance : je suis la mère de Berthe, et, à « ce titre , je vous défends de songer à elle.

De la Chataignera-ye, C"^ de SAiNT-MÉRAjy. «

Revenu du choc auquel il avait succombé, en proie à une immense douleur, mais dominé par un irrésistible ressentiment, Silfrid se saisit d'une feuille de papier, trempe une plume dans l'encre , et trace ces mots d'une écriture précipitée :

Ce soir, 19 mai 1789.

« Madame,

« Je ne vous estime pas , vous le savez. Je ne « féliciterai |3oint l'aimable et vertueuse créature « à laquelle vous donnez le nom de votre fille ; « mais, au titre que vous prenez, vous serez « obéie en ce qui la concerne.

« J'ai l'honneur d'être, avec le respect dû à l'é- « pouse de M. le comte de Saint-Méran ,

« Votre très-humble serviteur,

« SiLFRiD Grévin. m

Cette lettre pliée, cachetée, reçut sa suscription et fut jetée dès l'instant à la petite poste. Celui qui l'y porta , marchait sans s'en apercevoir, regardait sans discerner aucun objet, écoutait sans rien entendre. Il regagna sa cellule avec le transport au cerveau. Que d'espérances renversées! que de doux projets anéantis! Mais ce n'était pas le seul coup que la comtesse voulût frapper dans la même soirée.

Depuis quelque temps, Berthe, bien qu'invitée partout , accompagnait peu madame de Saint-

Méran dans les fêles où les charmes d'une nièce à son aurore devaient éclipser ceux d'une tante qui touchait à son couchant. D'une humeur devenue accorte, sans qu'on en connût la cause, la comtesse engagea son mari et Berthe à la suivre aux Bouffes, d'où ils partiraient ensemble pour le souper de la marquise de Montesson. Elle montra l'invitation qui comprenait tous les trois, et s'accusa avec une repentance pleine de grâce, de l'avoir oubliée. On se rendit à des désirs aussi agréablement exprimés, le comte, d'autant plus volontiers que l'éternel marquis de Fernaze n'accompagnerait pas la famille. La soirée fut agréable; les Bouffes jouèrent parfaitement dans le Roi Théodore f le souper de la marquise fut délicieux; l'orpheline reçut des hommages auxquels elle attachait peu de prix et que la comtesse ne parut pas lui envier. On revint à l'hôtel. Il était trois heures après minuit, et les femmes de chambre se hâtèrent de déshabiller leurs maîtresses , pour se livrer au sommeil qui, plus que de coutume paraissait charger leurs paupières.

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