‹ Une fleur canadienne dans l'Institut de saint Alphonse, ou, Notice biographique du serviteur de Dieu, le R.P. Alfred PampalonChapitre 4 sur 42 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Jusqu'à l'âge de 14 ans, le jeune Alfred ne pensa guère à son avenir. Mais Dieu, dont les desseins sont éternels, avait des vues particulières sur ce vertueux jeune homme. Il voulait en faire un apôtre, un serviteur de son Eglise. On dit que rien n'élève et ne grandit comme la souffrance; c'est pourquoi Dieu fit passer notre fervent étudiant par le creuset de la tribulation, afin d'éprouver sa vertu et de la rendre digne des desseins qu'il avait sur lui. Une fièvre maligne le conduisit en peu de temps aux portes du tombeau. Déjà il avait reçu les derniers sacrements et il semblait que l'heure de la mort allait sonner pour lui. Au plus fort de la maladie et sur le seuil de son éternité, le pieux étudiant comprit mieux que jamais le néant des biens terrestres et l'incomparable grandeur des richesses éternelles. Il pro-

iita de ces sages enseignements que lui donnait la souffrance et c'est alors qu'il prit la résolution de se consacrer à Dieu dans la vie religieuse, si la santé lui était rendue. A partir de ce moment, tout danger disparut. Signe non équivoque que le projet d'Alfred était conforme aux desseins du Seigneur. Bientôt la guérison fut complète. Le vertueux jeune homme n'eut plus alors qu'une ambition : se préparer à la noble vocation vers laquelle Dieu l'appelait si visiblement.

Il quitte alors les classes du cours commercial pour commencer ses humanités au collège de Lévis. On le voit bientôt redoubler d'ardeur au travail. Il comprend la grandeur de la vocation que la Providence lui destine. Il s'en fait un idéal sublime et tous ses efforts tendront désormais à sa réalisation. Ses progrès dans la vertu sont sensibles et provoquent l'admiration de tous ceux qui l'entourent.

Cependant, il paraissait déjà qu'Alfred était né pour souffrir. L'année qui suivit la classe de Belles-Lettres, il contracta une pneumonie qui de nouveau mit ses jours dans le plus grand danger. Ses parents alarmés multipliaient leurs efforts pour enrayer les progrès du mal. Pour lui, indifférent à la vie et à la mort, il s'abandonnait sans regret à la divine volonté. Quelle crainte pouvait lui inspirer une mort qui aurait été le fidèle

écho de sa sainte vie? La pensée des souffrances de Notre Seigneur faisait sa consolation au milieu des atroces douleurs qui torturaient son pauvre corps. On s'étonnait de le voir calme et paisible au milieu de si cruels tourments. Au médecin qui lui demandait pourquoi il fixait toujours les yeux vers le même endroit de sa chambre, il répondit : "Ne voyez-vous pas là mon crucifix? voilà ma consolation et mon espérance! "

Au milieu des douleurs l'âme du saint jeune homme se purifiait. Alfred comprenait de plus en plus le néant de tout ce qui passe. Il savait que la vie ne vaut que pour autant qu'on l'emploie au service de Dieu. La vie du cloître lui paraissait de plus en plus noble et sublime; et c'est alors qu'il s'engagea par vœu à entrer en religion, s'il revenait à la santé. Cependant il s'abandonnait avec une entière soumission à la divine Providence.

Mais ses parents ne pouvaient se résigner à perdre ce trésor de leur tendresse. A la mort menaçante on opposa l'arme de la prière et on commença avec ferveur une neuvaine à la Bonne Sainte Anne. Notre Glorieuse Thaumaturge se laissa toucher par ces prières et ces ardentes supplications. Après quelques semaines, le malade revint à une santé, sinon parfaite, du moins suffisante pour lui permettre de continuer ses

études. Alfred a toujours attribué sa guérison inespérée à la maternelle intercession de Ste Anne ; aussi lui a-t-il conservé toute sa vie la plus tendre reconnaissance.

Au printemps de 1886, notre étudiant terminait sa rhétorique. L'heure était maintenant venue d'accomplir son vœu. Depuis quelque temps, un attrait intérieur le poussait vers les fils de St Alphonse, qu'il avait vus à l'œuvre au sanctuaire de Beaupré. Il admirait la fin de cet Institut: se sanctifier en sanctifiant les autres, tel avait toujours été le rêve de son âme!

Cédant aux inclinations de son cœur, il entreprit un pèlerinage au sanctuaire de la grande Thaumaturge du Canada. Il s'y prépara avec piété, implorant les prières de ses parents et de ses amis, se plaçant avec confiance sous la garde de sa Bonne Mère. Dès les premiers jours de ses vacances, il prend le bâton de pèlerin et se rend à pied de Québec à Ste Anne, parcourant ainsi la distance de 21 milles. Tout le long de la route, il égrainait pieusement son chapelet. Au terme de son pèlerinage, il va se jeter aux pieds de la mère de Marie. Longtemps il pria devant la chère sainte, la conjurant de lui obtenir son entrée dans la Congrégation du Très Saint Rédempteur.

Puis, plein de confiance en la protection de Marie, et de sa glorieuse Mère, il alla frapper

à la porte des Rédemptoristes. Le supérieur trouva en lui toutes les marques d'une vraie vocation et lui promit qu'il entrerait au noviciat à la fin du mois de juillet de la même année avec six autres Canadiens, dont la demande d'admission avait aussi été acceptée. Malgré sa faible santé, on avait agréé sa demande, car pour être un saint il n'est pas requis d'avoir une robuste constitution, mais une âme généreuse et résolue.

Pour Alfred cette entrée en religion exigeait le sacrifice de sa patrie, car les Rédemptoristes n'ayant pas, comme aujourd'hui, (1) de Noviciat et de Studendat au Canada, les sujets Canadiens devaient aller faire en Belgique leurs premiers pas dans la Congrégation de St Alphonse.

(i) Aujourd'hui, la Congrégation du S. Rédempteur forme au Canada ses sujets canadiens. Elle possède à Ste Anne de Beaupré un juvénat où, des jeunes g-ens qui se destinent à la vie religieuse, suivent un cours classique régfulier, conforme au programme des petits séminaires du Canada.

Le noviciat est établi à Hochelag^a, Montréal.

Après leur noviciat, les nouveaux profés se rendent à Ottawa pour se livrer durant six années aux études philosophiques et théolôgiques.

La Province Beige a fondé aussi les couvents de Ste-Anne de Montréal, de Brandon au Manitoba et de Yorkton dans la Saskatchewan.

Les maisons de Québec, de Toronto et de St Jean du Nouveau-Brunswick relèvent de la Province américaine de Baltimore qui compte une trentaine de résidences.

De plus, Ste-Anne de Beaupré possède un couvent de Rédemptoristines, relig'ieuses contemplatives fondées aussi par S. Alphonse-Marie de Liguori.

Son cœur tressaillit de joie à l'heureuse nouvelle de son admission à la vie religieuse. Enfin, dans la solitude du cloître, il allait trouver le bonheur véritable vers lequel son âme soupirait. Là, il pourrait aimer à son aise sa Bonne Mère, Marie; là, il pourrait devenir un saint, rêve de toute sa vie. Le reste de ses jours il ne cessera de remercier le Seigneur d'avoir daigné jeter un regard de miséricorde sur lui en le retirant du monde. C'est ce qu'il appellera un grand prodige de la Ste Vierge à son égard.

Sans doute, le lecteur aimera à l'entendre raconter lui-même les circonstances dans lesquelles le Seigneur l'appela à Lui: " Autorisé à mettre par écrit ce que je me rappelle de la manière dont Dieu s'est servi pour me porter a me consacrer à Lui, je le fais très volontiers, persuadé que par là j'accomplis sa sainte volonté. Daigne ce Dieu de toute bonté m 'éclairer et me montrer encore une fois combien je lui suis redevable pour un si grand bienfait, le plus grand après celui de mon baptême.

De bonne heure je fus mis au collège, où je suivis pendant cinq ans le cours des études commerciales. Pendant ce temps je ne me rappelle pas avoir remarqué en moi aucun indice de vocation religieuse ou sacerdotale, et, par conséquent, j'étais résolu d'embrasser un état dans le siècle.

Mais voilà que tout à coup, par un bienfait de la divine Providence, je tombai gravement malade. Alors Dieu me fit comprendre que ce n'était pas là la voie que je devais suivre, qu'il me voulait à Lui ; tel était aussi le sentiment de mon confesseur venu pour m' assister. Sans tarder, pour répondre à l'appel divin, je résolus de suivre le cours classique. A mesure que mes études avançaient, mon dessein de me consacrer à Dieu s'affermissait de plus en plus en moi. Mais ce qui acheva de l'affermir, fut une seconde maladie. C'était là que Dieu m'attendait et m'inspira l'idée de mettre mon dessein à exécution par le lien irrésistible des vœux. Je le lui promis, s'il m'accordait la guérison; et en effet, mon état s'améliora et mon mal disparut. Depuis lors aucun obstacle n'est venu me détourner de ma promesse; au contraire, ma résolution à l'exécuter devint de plus en plus forte."

Cependant au moment de réaliser ses désirs les plus chers, un nuage de tristesse envahit son âme. C'est que bientôt va sonner l'heure du départ, l'heure de l'adieu. Il est des chaînes difficiles à briser, surtout quand elles sont rivées par la nature elle-même et qu'elles unissent à un père bien-aimé, à une famille chérie. Et ces liens, il lui faudra bientôt les rompre. Il devra quitter des êtres avec qui il avait toujours vécu uni et dont il

était ardemment aimé. Il savait, le cher enfant, qu'à son départ il ne serait pas seul à pleurer. Son vieux père, trop chrétien pour s'opposer à la sublime vocation de son enfant, était aussi trop bon et trop tendre pour ne pas être brisé de douleur par son départ. Déjà Dieu s'était choisi plusieurs enfants dans la famille de ce brave chrétien. Son fils aîné était devenu prêtre et un autre était entré dans la Congrégation du Très Saint Rédempteur. Une de ses filles était religieuse de Jésus-Marie. Et maintenant Dieu lui demandait un nouveau sacrifice encore plus douloureux. Son cher Alfred, sur lequel se portait toute l'affection de sa vieillesse, allait le quitter; car, l'infirmité, jointe à son âge avancé, lui enlevait toute espérance de revoir encore son cher enfant. Cette douleur d'un père si dévoué, Alfred la comprenait et la ressentait jusqu'au fond de son âme. Mais son sacrifice était fait dans son cœur et avec l'aide de la grâce il allait le réaliser, malgré toutes les répugnances de sa sensible nature. Il se disait: A quelque prix que Dieu s'achète, ce n'est jamais cher. Il sait d'ailleurs que là-bas, au sein de la vie religieuse, il trouvera une seconde famille et des afi'ections plus pures et plus durables encore.

Le 22 juillet fut le jour fixé pour le départ. Accompagné des membres de sa famille, Alfred

se rend à Québec. A dix heures de la matinée, le bateau "Vancouver," qui doit le transporter au-delà des mers, va se mettre en mouvement. Le moment de la séparation est arrivé. A travers ses larmes, Alfred sourit une dernière fois à sa famille. Le navire laisse le quai. Ses parents, ses amis lui envoient un salut d'adieu, un dernier souhait de bonheur et de retour. C'est une nouvelle vie qui va commencer pour notre courageux jeune homme. C'est un nouveau parterre qu'il va embaumer du parfum de ses vertus.

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