CHAPITRE II
Au mois de septembre 1876, Alfred, âgé de neuf ans, entrait au collège de Lévis. Il est temps d'orner cette jeune intelligence, maintenant épanouie, d'y jeter les précieuses semences des vérités chrétiennes. Cette mission délicate et sublime, c'est à des prêtres qu'elle va maintenant être confiée. C'est durant la première année de son collège que notre pieux enfant eut l'ineffable joie de recevoir pour la première fois dans son âme le Dieu de l'Eucharistie.
Depuis longtemps Alfred soupirait après cet heureux jour; à son entrée au collège, on lui promit ce bonheur pour le mois de mai suivant. Il se prépara à ce grand jour. Il orna son cœur des plus belles vertus, afin d'en faire pour Jésus une agréable demeure. Enfin, mai arrive et lui apporte la félicité si vivement désirée. C'est dans la chapelle de son Aima Mater qu'il reçoit pour la première fois le pain des anges. Combien vif fut le bonheur de cet ange de pureté en sentant son cœur battre près de celui de Jésus ! Il ne pouvait trouver sur ses lèvres innocentes des paroles assez fortes pour exprimer la joie qui inondait
son âme. Pour Alfred ce jour de sa première communion fut un jour du ciel.
Le 7 octobre de la même année. Sa Grandeur Mgr Taschereau, archevêque de Québec, lui conféra le sacrement de Confirmation dans l'église de Notre-Dame de la Victoire. Il est maintenant soldat du Christ, prêt à combattre désormais tous les ennemis de son âme. C'est alors qu'il ajoute à son nom d'Alfred celui de Joseph, désirant trouver un protecteur spécial dans le glorieux Patriarche de Nazareth. Maintenant c'est une vie nouvelle qui va commencer pour notre Alfred. Sa piété sera désormais plus ardente, plus solide encore. Tous les quinze jours, puis bientôt chaque semaine, il s'approchera de la Table Sainte. Et, à chaque fête de la Sainte Vierge, le bouquet spirituel qu'il offrira à sa bonne Mère sera celui d'une communion fervente.
Deux dévotions caractériseront sa piété et seront la vie de son âme : La dévotion au Sacré Cœur de Jésus et à la Bienheureuse Vierge Marie. Dans son humilité, il voudrait dérober aux regards sa fervente piété; mais il est des fleurs cachées dont le parfum délicieux trahit la présence.
Admirons-le maintenant comme étudiant au Collège. Dans cette atmosphère chaude de piété et de dévouement, ses vertus vont se déployer à
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l'aise et lui conquérir l'affection de tous les cœurs.
• Avec le don d'une bonne âme, Dieu lui avait aussi départi un jugement droit, un esprit ouvert. Il profitera de ce trésor, il cultivera avec soin cette terre fertile de son intelligence. Il s'appliquera à lui faire produire les plus beaux fruits. A côté de sa vertu grandissante, on verra croître dans de belles proportions ses connaissances littéraires.
Si quelques-uns de ses confrères l'emportaient par le talent, il les dépassait tous par la piété et l'application. En classe, il se montrait sage et attentif. Son obéissance dans les moindres choses était prompte et exacte. La parole de ses maîtres, pour lui, était la parole de Dieu. Aussi était-il considéré comme le modèle du parfait étudiant. Un jour dans une note d'examen, un professeur disait de lui: " Alfred, c'est im ange."
Nous sommes heureux de reproduire ici le témoignage autorisé que rend de lui M. l'abbé Fr. N. Fortier, son directeur pendant cinq ans. " Je trouve très intéressante, dit-il, la vie d'un élève de douze à dix-huit ans qui fait la plus grande partie de son cours d'études sans mériter un reproche. C'est ce qu'a fait le Père Alfred. Fidèle à la règle, docile, appliqué à l'étude, à la
prière : tel a été l'élève que j'ai connu en lui. Non seulement je n'ai pas eu d'observations à lui faire, mais je n'ai pas souvenance qu'on ait fait quelque plainte au sujet de sa conduite. On m'a dit qu'il était mort en saint. Je n'ai pas de peine à le croire."
Son préfet d'études affirme que notre jeune étudiant lui paraissait un autre St Jean Berchmans, qu'il en était la copie vivante. On dit que ses supérieurs aimaient à contempler la physionomie de ce jeune homme; ils admiraient dans cette figure si fraîche et si candide, le reflet d'une âme innocente et paisible.
Bien prier, bien étudier, bien jouer, voilà les trois qualités qui caractérisent le bon étudiant. On les trouve harmonieusement réunies dans notre jeune élève. Pieux à la chapelle et ardent à l'étude, il se montre, à la récréation, franc et agréable joueur. Malgré sa nature ardente et vive, il n'eut jamais de disputes, ni d'altercations. Souvent sa remarquable habileté au jeu éveilla quelque jalousie. Par amour de la paix, il cédait volontiers, vertu assez rare à cet âge.
Sa compagnie pendant les récréations était vivement estimée; il avait la sympathie de tous ses compagnons. Une joute de crosse s'organiset-elle, Alfred est président; c'est le juge en chef;
c'est le pacificateur de la nation. Sa loyauté, sa sagesse lui ont conquis une influence très grande sur ses condisciples. Une petite difficulté s'élèvet-elle, il s'approche; du ton le plus aimable il adresse quelques bonnes paroles, le calme se rétablit, la franche gaieté réapparaît.
Une douceur inaltérable brillait sans cesse sur son angélique figure. Jamais, au témoignage de ceux qui l'ont connu au collège, on ne l'a vu se fâcher. Toujours il était le même, le bon et aimable Alfred.
Il aimait à égayer ses petits amis par de joyeux entretiens; mais jamais on n'a pu surprendre sur ses lèvres une parole blessante ou tant soit peu contraire à la belle vertu. Si parfois il entendait un confrère tenir un propos malsonnant, aussitôt une sainte indignation paraissait sur sa figure. Souvent il disait au coupable: "Pour l'amour de Dieu, taisez-vous." Si on ne se rendait pas à sa pieuse demande, il se retirait; mais comme il jouissait d'une haute estime chez tous ses confrères, on passait d'ordinaire par ses volontés. Pour faire cesser de tels propos, il suffisait d'entendre dire: " Alfred est là. . . . Il vient. . . . Prenons garde à nos paroles."
Alfred était intransigeant pour l'observance du règlement. On ne pouvait compter sur son concours pour le jeu à une heure indue. La voix
de la cloche pour lui était sacrée ; et fût-il au plus fort de la partie, il quittait tout pour obéir au signal donné.
La modestie rayonnait dans toutes ses actions. Jamais il ne voulut se rendre aux sollicitations de ses jeunes camarades à prendre des exercices de natation. En vain lui disait-on qu'il serait aussi habile en cet art qu'en tout autre jeu, rien ne put ébranler sa résolution que son extrême amour pour la pureté lui avait fait prendre. La pureté pour Alfred, c'était le plus précieux des trésors et il voulait le garder éloigné des moindres dangers.
Les longues études que lui imposait la règle du collège ne lui permettaient pas de satisfaire les pieux désirs de son âme, et de passer de longues heures aux pieds de la Ste Vierge, épanchant tout doucement son cœur dans celui de sa bonne Mère. Mais si les heures d'étude ne lui appartiennent pas, les heures de récréation sont à lui. Le samedi pendant que les autres prennent leurs joyeux ébats, le pieux étudiant se rend à la chapelle, y prie longuement avec une grande ferveur, et prépare déjà son âme à la visite que Jésus- Hostie doit lui faire le lendemain matin. Chaque midi, à la sortie des externes, avant d'entrer à la maison paternelle, Alfred se rendait à l'église. Agenouillé aux pieds de la Vierge il répandait
pieusement son âme dans de ferventes prières. Dès lors, chaque jour il récitait son chapelet, cette belle couronne que toute sa vie il se plaira à déposer sur le front de la Reine du ciel.
Un enfant aussi parfait ne pouvait manquer d'exciter chez les moins fervents quelques petites jalousies; mais en vain essayait-on de se servir contre lui de l'arme du ridicule. Il semblait avoir pris pour devise: "Aimer Dieu et laisser dire." Chez la plupart, cependant, sa pieuse conduite excitait l'admiration et le faisait regarder comme un modèle véritable.
Des vacances n'étaient pas pour notre jeune étudiant un temps de dissipation; c'est alors qu'il pouvait satisfaire sa soif de prier. Il avait l'habitude d'aller passer quelques jours chez une de ses tantes. Une fois, et c'est elle-même qui rapporte le fait, elle le surprit à genoux devant une image de la Ste Vierge, demeurant, là un temps considérable, immobile conune une statue. Pour ne pas le distraire dans ses doux colloques avec cette tendre Mère, l'heureuse tante se retirait en silence, remplie d'une profonde admiration pour cet ange de la terre.
Au foyer, Alfred apportait le bonheur, la gaieté. Il prévenait les moindres désirs de sa belle-mère et s'ingéniait à rendre service. 11 aimait tendrement les eafants de cette seconde
mère; il partageait en vrai frère leurs peines comme leurs joies. Pendant ses vacances, il lui arrivait de réunir quelques petits amis de son choix. On improvisait un autel et Alfred, avec toute la majesté d'un pontife, disait la Sainte Messe et donnait le sermon de circonstance.