Epreuves. Maladie. Désir de mourir Carmélite
II Nov. 1872.
Que la Croix de Jésus soit notre trésor !
Je vous remercie de tout mon cœur, mon bon Père,, de la promptitude avec laquelle vous avez bien voulu me répondre. Je voudrais que tout ce que vous me dites fût si bien gravé dans mon cœur qu'il ne s'en effaçât jamais, de sorte que les peines et les souffrances soient incapables de me décourager et que je les accepte toutes comme venant de la main de Notre-Seigneur.
Je crois que voici le temps où ce divin Maître se plaît à sonder mon cœur par diverses épreuves, puisqu'à peine
une épreuve a-t-elle le temps de passer qu'il en survient d'autres, et de bien pe'nibles.
Je travaille à acquérir la mortification des yeux, mais c'est hélas ! sans beaucoup de succès ; ces malheureux yeux devraient être cousus, quand je vais en ville, car ils me tiennent en distractions continuelles. Ma pauvre tête, à cause d'eux, est comme une véritable girouette, qui tourne à tous les vents.
Je suis assez fidèle à l'observation de mon règlement ; quand je manque à quelqu'exercice, ce sont des circonstances imprévues qui en sont cause.
Il faut, mon bon Père, que Notre-Seigneur soit bien miséricordieux pour me supporter aVec tant de patience, quand je puis à peine me supporter moi-même. Je me décourage presque de voir le peu d'empire que j'ai sur moi-même, depuis tant d'années pourtant que j'essaie d'en acquérir; je me laisse aller à de continuelles impatiences et je ne puis souffrir la moindre contrariété, malgré toutes les bonnes résolutions que je prends chaque fois de mieux faire. Et puis, je crains d'avoir longtemps à souffrir dans le purgatoire pour tant d'aises que je m'accorde ; je ne me mortifie en rien. Oh ! priez donc pour moi, mon Père, afin que me convertisse, (j'ai besoin d^ime véritable conversion,) et pour que je comprenne et que j'aime la mortification. Hélas ! comment se sauver sans cette vertu ? Je tremble de me voir si terrestre !
Pour ma santé, elle est plus mauvaise que jamais ; je ne sais ce que je vais devenir, si je ne prends pas de mieux. Je suis entre les mains de Notre-Seigneur ; qu'il fasse de moi ce qu'il lui plaît ; cependant je désirerais bien mourir Carmélite, si c'était sa volonté.
zj. Consolations et hiijnilité.
13 Février 1873.
Que l'amour de Jésus règne toujours en nous !
Depuis que je suis mieux, je m'occupe un peu plus activement de mon petit apostolat, si je puis l'appeler ainsi, parmi les jeunes personnes de ma connaissance. Il m'a été difficile de renouer des rapports d'intimité avec des jeunes filles, que je ne fréquentais plus depuis longtemps, et qui, elles aussi, m avaient entièrement oubliée. Comme je ne voulais pas trop me hasarder à visiter des jeunes filles dont je ne connaissais pas les dispositions, et qui eussent pu me porter préjudice et affaiblir ma vocation, je me contentais de prier Xotre-Seigneur de préparer des postulantes canadiennes ; et, combien je désirais vivement en trouver quelques-unes I
J'ai eu la consolation de recevoir deux lettres de Reims, une de notre Révérende Mère Prieure, l'autre de ma bonne Mère Séraphine, qui ne m'appelle plus, ainsi •que notre Révérende Mère, que sa chère fille et sa petite sœur, et cela avec une tendresse et une affection que la sainte charité seule peut leur inspirer. Notre Révérende Mère Prieure m'annonce aussi que j'aurai le bonheur de porter en religion le nom de Sœur Thérèse de Jésus ! Quelle grâce, mon bon Père, quelle précieuse grâce ! Moi, une si pauvre enfant, je m'appellerai donc comme notre sainte Mère, Sœur Thérèse de Jésus ! Oh comme mon nom me rappellera tous les jours que je dois aimer la prière et la mortification, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, afin d'imiter ma sainte Mère et de devenir une vraie Carmélite, un agneau sacrifié et immolé avec Jésus !
J'ai aussi reçu le paquet que nos bonnes Mères m'ont envoyé. Il m'est arrivé en ordre parfait ; j'y ai trouvé
mon scapulaire et un petit crucifix, le même que je porterai en religion. Mes bonnes Mères l'ont fait indulgencier par Monseigneur l'archevêque de Reims. Maintenant que je porte ces saints objets, et que nos bonnes Mères veulent bien me recevoir dans leur sainte communauté, je suis bien consolée et je me sens plus forte contre les tentations et les épreuves qui assaillent mon cœur.
Ce qui m'inquiète, c'est, comme autrefois, le motif de ma vocation que je crains toujours ne pas m'être inspiré par le seul amour de Notre-Seigneur ; parce que je tremble quelque fois à la pensée de la vie continuellement pénitente et mortifiée qui m'attend au Carmel, et quand je considère mon aversion pour la pénitence. Si l'amour de Notre-Seigneur était bien établi dans mon cœur, ne devrais-je pas être contente et me réjouir, comme ma chère sœur Adine, en pensant aux souffrances de la vie religieuse ? Alors je crains de ne pas persévérer au Carmel parce que mon motif n'est pas surnaturel. Quand je considère mon peu d'instruction et mon inhabileté à toutes sortes de choses, je me dis qu'en me voyant si inutile dans la communauté, il est bien à craindre que je ne me décourage et ne veuille sortir. Et combien d'autres peines, d'autres doutes, n'ai-je pas touchant ma vocation, jusqu'à me figurer que j'étais appelée aux missions de la Palestine, parce qu'il me semblait que j'aurais bien de la répugnance à embrasser une vie semblable, m'imaginant que cette répugnance était une marque de la volonté de Dieu, qui demande de nous que nous travaillions à nous vaincre et que nous ne cherchions que son bon plaisir, et non à suivre nos goûts.
Cependant, mon cher Père, Notre-Seigneur qui ne nous éprouve jamais au-delà de nos forces, veut bien dans sa bonté me ménager quelquefois de bien douces consolations, et me faire trouver dans vos bonnes lettres, que je
relis avec grand bonheur, de quoi me rassurer et me prouver que toutes ces inquiétudes ne sont que des épreuves, qui ne doivent pas me détourner du Carmel. Quand je les ai lues, je me sens de nouveau affermie dans ma vocation.
La vie de saint Ignace, que je continue à lire, me fournit aussi, dans maints endroits, une direction et des lumières très-utiles.
Depuis Noël, je puis recommencer l'observation de mon règlement. Je ne puis faire encore qu'une méditation par jour, car je suis toujours bien faible.
Je continue mon examen dans lequel je me propose, pour but, d'acquérir l'amour de Jésus en toutes mes actions. Depuis si longtemps que je travaille à acquérir cette pure intention, je ne l'ai pas encore. A chaque examen, j'ai à marquer toujours le même nombre de fautes.
Pour la modestie des yeux, j'ai plus de consolations ; car il me semble, quoique les progrès soient bien peu sensibles, que je suis cependant un peu plus recueillie dans les rues.
Je continue à faire des offrandes pour les quatre parties de la journée, comme il est marqué dans mon règlement pour le temps de la maladie. Souvent, néanmoins, j'oublie de les faire toutes les quatre.
Priez, je vous en supplie, pour que votre pauvre enfant ne se rende pas indigne des bontés de son divin époux, et qu'elle devienne, avec lui, un agneau immolé pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.