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Co7nbats intérieurs. Zèle poitr les âmes

25 Avril 1873.

Que le Seigneur soit à jamais béni de ses miséricordes et de ses bontés !

C'est maintenant que le moment de consommer le sacrifice s'approche, que toute la nature s'élève dans mon cœur pour lui livrer un assaut terrible. Que de combats dans ce pauvre cœur ! D'un côté, attirée à Reims par la voix de Dieu et par le désir de connaître mes chères Mères ; d'un autre côté, retenue à Québec par des liens si tendres et si difiiciles à rompre ! Mon Père, ce sera un moment terrible que celui de la séparation d'avec une mère chérie, d'avec des frères si tendrement aimés ; c'est, là, la voix de la nature, je le comprends, et c'est ce qu'éprouva notre Mère sainte Thérèse elle-même, lorsqu'au moment de quitter la maison de son père pour entrer dans le monastère, il lui sembla, dit-elle, que ses os se détachaient les uns des autres, et que s'il lui eût fallu rendre l'esprit, elle n'eût point souffert davantage. Comme elle en a triomphé, j'en triompherai aussi, avec la sainte grâce de Dieu. La pensée que vos prières m'accompagnent m'encouragera à me montrer une fidèle épouse de Jésus et me fera comprendre que l'excellence des dons que Notre- Seigneur veut me faire au Carmel, sa Croix, son divin Cœur, sa très-sainte Mère, vaut bien la peine que je surmonte tout ce qu'il y a de plus pénible à la nature, pour mériter de les recevoir.

Je ne pense pas que Notre-Seigneur veuille m'accorder la consolation d'emmener avec moi des postulantes Carmélites ; je ne vois plus ces jeunes filles depuis longtemps : je crois qu'elles me craignent et m'évitent, surtout l'une d'entre elles, que j'ai blâmée d'aimer un peu trop les fêtes mondaines. Quant à l'autre, après avoir sondé

ses dispositions, je me suis convaincue qu'elle n'a aucune idée de vie religieuse. C'est une excellente jeune fille, qui n'attend que l'occasion pour se marier. Il y aurait plus d'espoir à fonder sur sa sœur, qui est toute décidée à se faire religieuse. Quoi qu'il en soit, je me tiens tranquille, abandonnant tout entre les mains du bon Dieu et le priant, tous les jours, de me donner des sœurs Carmélites canadiennes. Quand le temps sera venu, j'annoncerai à ces jeunes personnes, mon entrée au Carmel de Reims, en suppliant Notre-Seigneur de leur inspirer le désir de suivre mon exemple.

Je suis toute confuse de voir la tendre affection qu'ont ces bonnes Mères du Carmel pour la pauvre enfant du Canada, d apprendre que Monseigneur l'archevêque de Reims a daigné lui-même s'informer de moi ; il n'y a \Taiment, comme vous le dites, mon bon Père, que Notre-Seigneur qui ait pu leur inspirer une si grande charité.

z/. L heure du sacrifice.

17 Mai 1873.

Que la très-sainte Vierge notre bonne Mère nous protège et conduise tout à bonne fin I

Enfin, je puis vous annoncer mon départ. Dans quinze jours, un samedi, sous les auspices de notre céleste Mère, Notre-Dame du Sacré-Cœur, dont on célébrera en ce jour la douce fête, une pauvre petite Canadienne s'embarquera, à Québec, pour aller s'immoler au Carmel, ne voulant plus autre chose que le Cœur de Jésus, sa Croix et sa très-sainte Mère.

En ce moment, où Theure du sacrifice approche, avec quelle douce confiance je me jette dans le cœur très miséricordieux de Marie, ma bonne Mère : Elle me forti-

fiera dans toutes mes peines et dans toutes mes désolations.

Cette divine Mère m'a secourue d'une manière trèsmiséricordieuse dans toutes mes afflictions, ce qui me donne grande confiance qu'elle ne m'abandonnera pas à l'heure du combat. Mon Père, c'est le moment de dire : " Les eaux de la tribulation m'environnent de toute part, et si vous ne me secourez. Seigneur, j'y périrai." Que de peines ! de tentations ! de troubles dans ce pauvre cœur ! C'est maintenant que le sacrifice est sur le point de se consommer, que j'en comprends toute l'étendue. De loin, seulement en perspective, il me-semblait que j'aurais bien du courage, que serais heureuse de m'immoler à Notre-Seigneur ; puis, maintenant que le moment est arrive', je ne puis comprendre comment j'ai pu me résoudre à quitter ma mère bien-aimée, dont il semblait que je ne dusse jamais me séparer. La pauvre nature est toute tremblante à l'approche de l'heure suprême. Comment ferai-je?.... Comment pourrai-je?.... Grandes craintes, que la confiance en la bonté de Dieu peut seule calmer ; de moi-même je ne puis rien, mais je puis tout en Jésus, qui me fortifie. Oui, mon Père, voilà mon oraison jaculatoire dans ces temps d'angoisses si cruelles.

De toutes parts on me livre bien des combats auxquels vous m'avez préparée. On ne peut comprendre comment j'ai le courage de laisser maman. .On me dit : •' Vous allez tuer votre maman en vous éloignant d'elle ; vous savez combien vous lui êtes nécessaire et quelle affection elle a pour vous ; et vos frères, comment votre mère fera-t-elle pour les élever ? N'est-ce pas vous, qui, jusqu'à présent, l'avez aidée dans cette œuvre." Enfin, mon Père, il n'y a pas de choses qu'on ne m'ait dites. Vous savez mieux que tout autre, mon très-cher Père, s'il y eut jamais fille plus attachée à sa bien-aimée maman, que la pauvre

petite Thérèse de Jésus, et que si je la quitte, ce n'est que pour obéir à la volonté de Dieu, qui m'appelle à lui, et pour obtenir par une immolation quotidienne les grâces les plus précieuses pour cette mère chérie. On ne comprend pas dans le monde la conduite de Dieu sur les âmes. Pardonnez-moi, mon Père, de m'étendre si longuement sur moi-même, de vous raconter ainsi toutes mes peines, que je vous ai déjà bien souvent fait connaître ; mais, mon Père, il me semble qu'une peine confiée est à moitié soulagée.

i8. Consolations.

2 2 Mai 1873.

Après avoir remercié Notre-Seigneur, je viens vous remercier, mon Père, de la très-douce consolation que j'ai reçue par votre bonne lettre.

Je ne saurais vous dire quel bien j'ai retiré de votre lettre. Par elle, le bonheur et la paix sont rentrés dans mon cœur, tellement que je voudrais, si j'en avais le temps, recommencer la lettre que je vous ai écrite hier, pour en retrancher tout ce que je vous ai dit de mes peines, dont il ne me reste plus maintenant que le souvenir. Oui, mon bon Père, mon cœur surabonde de joie et de consolation, et je remercie Notre-Seigneur des peines et de3 épreuves qu'il m'a envoyées, car elles n'ont servi qu'à affermir ma vocation et à augmenter mon bonheur. J'apprécie de plus en plus la grande grâce de ma vocation, et je vous remercie de ce que vous voulez si bien partager ma joie. Combien ces sacrifices des plus chères affections du cœur font de bien à l'âme ! Jamais, avant ce jour, je n'avais si bien compris le bonheur du paradis, qui nous réunira pour ne plus nous séparer, jamais je n'avais compris que, pour s'attacher àjésus par un amour

véritable, il faut se de'tacher de toutes les créatures, même de celles qu'on aime le plus purement. Je ne puis vous exprimer quel désir je me sens d'aimer le bon Dieu, combien je sens mon cœur se détacher de toutes les choses de la terre. Cette seule disposition est si douce qu'elle suffit pour dédommager le cœur des plus grands sacrifices. Prions ensemble, mon Père, pour que cette sainte disposition, que Notre-Seigneur a mise dans mon âme, soit durable et que je lui sois toujours une épouse fidèle.

Qu'il me tarde de me reposer dans mon Carmel chéri !

Mon Carmel sera pour moi la porte du paradis, le palais où le Roi des Rois veut bien placer son indigne épouse. Encore quelques jours et mon bonheur sera au comble !

iç. Lettre de Sœur Thérèse de Jésus h ' la Révéretide

Mère Prieure du ?HO?iastère des Carmélites de Reims,

pour la remereier de son admission aie

Carmel.

Québec, 13 Janvier 1873.

Ma très-Révérende Mère,

Je vous serai à jamais reconnaissante pour votre bonne et affectueuse lettre par laquelle vous m'annoncez la faveur singulière que vous avez bien voulu me faire en m' admettant au nombre de vos filles. Que Notre-Seigneur a été bon pour moi, ma Révérende Mère ! L'éternité ne sera pas trop longue pour le remercier de tous ses bienfaits, surtout de celui, le plus grand, le plus magnifique de tous, de m'avoir choisie pour son épouse du Carmel, et d'avoir ainsi disposé en ma faveur votre cœur, ma bien bonne Mère, et celui de Monseigneur l'archevêque.

Ma joie a été à son comble, vous n'en doutez pas, ma Re'vérende Mère, en apprenant le nom de religion qtii m"a été décerné ; avec quel bonheur je signerai désormais. Sœur Thérèse de Jésus :

Dès le mois de juin dernier, mon directeur en avait comme un pressentiment, et m'assurait déjà qu'il me nommerait un jour de ce même nom ; mais malgré tout ce qu'il disait, et bien que je le désirasse de tout mon cœur, je n'osais point espérer une si grande faveur. Elle sera pour moi un nouvel aiguillon, qui m'encouragera à me corriger de mes défauts et à retracer en moi quelques unes des vertus de ma sainte Mère, afin de me rendre par là un peu moins indigne de porter son nom.

C'est une douce pensée pour moi que celle de la bonté avec laquelle vous voulez bien m'ouvrir, dès maintenant, les portes de votre monastère. Qui sait, ma Révérende Mère, si je ne profiterai pas de cette bonté, et si je n'irai pas vous surprendre quelque beau jour, en arrivant, à Reims, avant l'automne prochain ? S'il se présentait, avant ce temps, quelque bonne occasion pour partir, et que ma santé fût un peu remise, j'aimerais bien ne pas la laisser échapper ; cependant, j'attendrai comme vous le désirez, ma bien chère Mère, l'époque que les circonstances fixeront pour mon départ. Peut-être, d'ici jusqu'alors, décou\Tirons-nous quelque autre aspirante au Carmel. Ce serait avec grand bonheur que je vous amènerais, non pas seulement une, mais plusieurs postulantes canadiennes ; malheureusement, il y en a bien peu parmi les jeunes personnes de ma connaissance, qui pensent à se faire religieuses, bien moins encore à se faire Carmélites. Nos projets n'étant pas connus, il est difficile, à la vérité, qu'elles en aient l'idée. Il faudrait donc une grande grâce de Dieu pour qu'il se déclarât quelques vocations ; mais ce que 3Iotre-Seigneur a fait en faveur

SŒUR THÉRÈSE DE JÉSUS. irg

de la pauvre petite sœur Thérèse de Jésus, ne le peut-il pas faire pour d'autres, qui le méritent certainement plus ?

Le Révérend Père m'avait promis de vous écrire, il y a quelques mois, et de vous expliquer le long retard que j'ai apporté à répondre à votre bonne lettre. Veuillez bien croire, Ma Révérende Mère, que la maladie seule à pu m'empêcher de remplir, avant ce temps, le devoir, si doux à mon cœur, de vous remercier de la grande faveur que vous me faites.

Veuillez agréer, ma Révérende Mère, l'hommage de mon plus profond respect et de ma plus vive affection, et me croire, dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, Votre obéissante fille,

Sœur Thérèse de Jésus,

Postulante Carmélite indigne.

20. Autre lettre de Sœur Thérèse de Jésus à la Révérende Mère Prieure du Carmel de Reims.

Québec, 30 Janvier 1873.

Ma Très Révérende Mère,

J'ai eu le grand bonheur de recevoir il y a quelques jours, vos lignes si précieuses au cœur de votre fille. Je vous remercie mille fois, ma Révérende Mère, de votre bonté, qui vous a inspiré de m'écrire avant que je l'eusse fait ; il paraît bien que vous avez déjà un cœur tout maternel à l'égard de votre nouvelle fille, puisque vous avez si bien connu ce qui pouvait lui causer de la joie ; vous ne pouviez lui en accorder une plus douce que de lui écrire.

L'extrait, que vous me rappelez, ma bien bonne Mère, des fondations de notre Mère Ste. Thérèse, m'a grande-

l6o UNE FLEUR DU CARMEL.

ment consolée et ne pouvait venir plus à propos ; deux jonrs encore avant l'arrivée de votre lettre, j'éprouvais bien de la peine, par la crainte que la faiblesse de ma santé serait peut-être un obstacle à ma persévérance chez vous ; et voilà que Notre-Seigneuf vous inspire de me rapporter un trait si analogue à ma position, lequel me fait espérer que ce cher époux de nos âmes voudra bien m'accorder, à moi aussi, assez de santé pour devenir Carmélite, quoique je ne mérite pas un si grand honneur.

Le paquet m'est arrivé en ordre parfait. Dimanche dernier a été le jour de ma prise d'habit {en attendant). J'ai communié et me suis revêtue du petit scapulaire, que je porte depuis ainsi que la croix, avec un grand contentement de me voir maintenant revêtue dune partie de l'habit du Carmel.

Maman a reçu avec beaucoup de plaisir le petit scapulaire que vous lui envoyez ; je la recommande ainsi que mes frères, bien à vos prières, ma Révérende Mère.

J'ose réclamer un petit souvenir dans vos bonnes prières, ma Révérende Mère, y ayant, ce me semble, un droit tout spécial en qualité de votre fille.

En sollicitant de votre cœur une bénédiction bien désirée, je demeure, dans rattachement le plus sincère et le plus respectueux, ma très-Révérende et bien aimée Mère,

Votre fille toute dévouée en Xotre-Seigneur,

Sœur Thérèse de Jésus,

Postulante Carmélite indigne.

SŒUR THÉRÈSE DE JÉSUS. l6l

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