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Lettre de sœur Thérèse de Jésus a la Mère Séraphine

du Divin Cœur de Jésus., maîtresse des novices

au Carmel de Reims.

Québec, 15 Janvier 1873.

Ma bien Révérende et bien chère Mère,

Quel bonheur pour moi de pouvoir enfin vous écrire ! il y a longtemps que je me serais accordée cette jouissance si ma santé me l'eût permis.

Votre lettre, ma très-chère Mère, est venue, fort à propos, me consoler dans ma maladie en m'apprenant mon heureuse admission au Carmel. A\'tc quel bonheur je me dis que je suis Carmélite, non plus seulement de désir, mais que, réellement, je fais partie de cet ordre si aimé de la sainte Vierge ! Ah ! ma Mère, qu'heureux sont ceux qui se donnent à Jésus ! Si les personnes du monde connaissaient les consolations ineffables, dont il plaît à Notre- Seigneur d'inonder le cœur de ceux qui se donnent à lui, il en est peu qui refuseraient de s'abandonner entièrement à son aimable joug.

Je vous prie, ma bien chère Mère, de vouloir bien demander à notre aimable Maître, de ne pas permettre que je me rende indigne de tant de grâces, qu'il m'a faites, mais que je lui prouve ma reconnaissance en m' efforçant de devenir une bonne Carmélite, une fidèle imitatrice des vertus de ma sainte Mère, dont j'ai le bonheur de porter le nom. Vous aviez excité en moi, ma bonne Mère, une grande impatience de savoir comment on m'appellerait à Reims ; heureusement que la nouvelle ne s'en est pas fait attendre ; vers la fin de la même semaine, je recevais la lettre de notre Révérende Mère, par laquelle j'apprenais sa tendre bonté à mon égard et

le nom qu'on m'a donné.

l62 UNE FLEUR DU CARMEL.

Maman est extrêmement satisfaite, ma Révérende Mère, de ce que vous avez décidé pour l'établissement et la construction de votre monastère au Canada. Elle est bien contente de ne rien presser et d'attendre que les Carmélites viennent, elles-mêmes, faire bâtir le monastère.

T'ai été un peu troublée, je vous l'avouerai, ma bien bonne Mère, en voyant par votre lettre que vous désirez que j'apprenne le dessin et la peinture ; non pas que je ne le veuille pas, mais parce que je crains fort de n'y pas réussir à cause du peu de talent que j'ai pour cet art ; j'ai déjà essayé plusieurs fois de prendre des leçons, mais toujours sans succès ; je me ferai cependant un devoir, autant qu'un plaisir, de prendre des leçons de dessin, et qui sait si le Sacré-Cœur ne m'accordera pas le succès que je désire ?

Je crains fort, ma bien bonne Mère, d'être un membre fort inutile de votre Communauté, à cause de mon inhabileté à toutes sortes de choses. Par suite d'une négligence bien impardonnable, je n'ai pas profité de tous les moyens qui m'ont été donnés de m'instruire. Je me proposais d'employer cet hiver à réparer cette négligence en m'appliquant mieux à l'étude de ce qui pouvait m'être nécessaire en religion. Tous mes plans ont été dérangés par cette longue maladie, qui m'a tenue, et me tient encore forcément oisive, de sorte, ma bien chère Mère, que j'arriverai chez vous dans toute mon ignorance.

Mille remerciements, ma bien bonne Mère, pour la bonté avec laquelle vous avez daigné répondre à toutes mes demandes, et pour l'affection que vous voulez bien me témoigner ; enfin, ce vilain mot de Madetnoiselle n'a plus reparu dans votre lettre que pour être définitivement chassé de votre correspondance, et vous ne me donnerez plus désormais que le titre si do|ix de votre

enfant ; vous ne me traiterez plus que comme une bonne mère traite sa fille, qui l'aime de tout son cœur, (i)

29 Janvier.

J'avais été forcée d'interrompre cette lettre commencée déjà depuis longtemps, et, c'est pendant cet intervalle que la vôtre m'est arrivée. Que je suis touchée, ma bonne et chère Mère, de votre bonté et du tendre intérêt que vous voulez bien me témoigner ; je voudrais que les gens du monde lussent vos affectueuses lettres et celles de notre Révérende et bien-aimée Mère ; ils verraient combien grandement ils se trompent en disant que les personnes religieuses sont froides et indifférentes.

Il n'en est pas ainsi avec vous ni avec toutes nos chères sœurs de Reims, qui me font faire de si affectueuses commissions. Veuillez, je vous prie, les en remercier pour moi, et leur dire que leur petite sœur du Canada les aime aussi de tout son cœur.

Vous me faites rougir de honte et vous me mettez dans la confusion, ma bonne Mère, par la bonne opinion que vous avez de moi, lorsque vous me dites que je dois remplacer par des actes d'une entière obéissance ceux de mortification que mon état m'empêche de pratiquer.

Hélas ! je ne suis pas si pénitente que de penser déjà à me mortifier ; je vois bien que vous ne connaissez pas votre pauvre Canadienne. Je m'en effraie quelquefois et me demande si je deviendrai jamais une véritable Carmélite, toute dévouée aux exercices de la pénitence.

Je vous prie, ma Révérende mère, de vouloir bien demander à Notre-Seigneur de changer mon cœur tout terrestre en un cœur tout mortifié.

(1) Dans inie proniière lettre la Révde. Mèro, maîtresse des novices, avait appelé Hermine Mademoiselle. La postulante réclama et i)réten»lit que la Kévde. Mère devait l'appeler Mon enfant et non i>as Madonoixelle.

C'est à cette circonstance qu'elle fait ici allusion.

Vous me croyez encore bien malade, ma bien bonne Mère ; je me hâte de vous rassurer. Grâce à la bonté de notre bon Maître, je suis beaucoup mieux, mais je suis encore si faible que je ne puis m'appliquer à quelque travail que ce soit ; c'est ce qui m'a forcée à être si longtemps à vous écrire.

J'aurai grand soin de l'image de notre sainte Mère, que j'aime déjà et que je veux aimer comme vous l'aimez vous-même ; je me dis qu'il faudra que je vous la rapporte bien vite, de peur que vous ne vous ennuyiez trop après elle.

En attendant cet heureux jour, que je prie Notre-Seigneur de hâter, je demeure, ma révérende et bien bonne Mère, dans les sentiments du plus profond et du plus sincère attachement.

Votre toute dévouée enfant,

Sœur Thérèse de Jésus.

Postulante Carmélite indigne.

22. Lettre de sœur Thérèse de Jésus a sa 7nère. Départ de Québec.

Steamer Scandmavia?!, en route, 31 Mai 1873.

Tvia bien-aimée maman,

Que le divin cœur de Jésus vous console et vous fortifie !

Monsieur lé docteur L. a été assez bon pour m' avertir qu'il pourra vous remettre cette lettre, ce qui m'est une grande, une immense consolation, à cause de celle cpe vous éprouverez en recevant sitôt des nouvelles de votre petite voyageuse.

Que vous dire d'abord, ma très-chère maman, sinon vous exprimer le regret, la peine que mon cœur éprouve

à la pensée de l'oubli impardonnable que j'ai fait en vous quittant, ma bien-aimée maman ; c'est de ne pas vous avoir demandé votre si chère bénédiction, moi, qui y pensais depuis si longtemps et qui y attachais tant de prix ; je ne sais pas comment j'ai pu faire un oubli semblable ; je suppose que c'est Notre-Seigneur qui, dans sa sagesse, l'a permis pour nous éviter l'attendrissement qu'aurait provoqué cette action. Je vous prie, ma chère mère, de me dédommager de cette privation, en m'envoyant dans le Sacré-Cœur de Jésus, une de vos plus ferventes bénédictions. Je vous demande pardon, en même temps, ma chère maman, de toutes les peines que je vous ai données pendant le temps que j'ai demeuré avec vous. Que faites vous à cette heure, ma très-chère maman ? Mon cœur se transporte chez nous, et je vous suis partout. Il est maintenant à peu près deux heures et demie ou trois heures. Je m'imagine que vous êtes au salon avec quelques-uns de nos amis si dévoués, qui viennent vous consoler du départ de votre chère enfant. Pauvre chère maman ! puisse Notre-Seigneur vous consoler lui-même et vous faire comprendre que jamais votre enfant ne vous oubliera, et que son amour pour vous ne fera que s'accroître tous les jours. J'ai beaucoup de chagrin de la peine que vous éprouvez, et tout ce que je désire c'est que toutes les consolations, qui peuvent m'être réservées dans les desseins miséricordieux du bon Dieu, vous soient passées et changent l'amertume du sacrifice en douceur et en joie.

Mais il faut que je rempHsse un peu ma promesse, ma chère maman, en vous racontant l'emploi de chacun des instants qui se sont écoulés, depuis que je vous ai laissée. Après votre départ, je me rendis à l'arrière du vaisseau, comme tous les passagers. Après m'y être arrêtée quelques instants, sentant le besoin que j'avais de me retrem-

l66 UNE FLEUR DU CARMEL.

per dans la prière et d'y puiser de nouvelles forces pour moi-même, et sentant aussi le besoin de demander à Notre- Seigneur qu'il re'pande ses consolations et sa force dans le cœur de celle que j'aime tant, et que vous connaissez bien, je m'enfuis dans ma petite chambre tte, qui me sembla bien douce et bien in\'itante au recueillement ; j'y priai un peu, j'offris notre sacrifice mutuel en union avec celui de l'Agneau sans cesse immolé, pour nos intentions particulières. Je commençais la prière du voyageur, lorsque mademoiselle S. ma compagne de cabine, entra. Il fallut tout laisser là, avoir un petit falk, puis se laver et monter sur le pont. Après lui avoir parle' un peu, je lui fis excuse et me retirai pour continuer mes prières jusque vers l'heure du dîner.

Après le dîner, je suis alle'e me coucher un peu, mais je n'ai pas dormi ; il me tardait trop de m'entretenir avec avec vous et de vous écrire.

A cinq heures, je vous accompagne à la chapelle de la Congrégation. Nous prions ensemble, l'une pour l'autre. Oh oui ! demeurons toujours unies dans le Sacré- Cœur de Jésus, n'est-ce pas, chère maman ? Notre-Seigneur le veut.

Ma chère maman, dites-moi bien tout ce que vous faites, comment vous vous portez, si vous pleurez quelquefois. Je suis inquiète de vous, je suis anxieuse d'avoir de vos chères nouvelles. Veuillez bien me donner toute sorte de détails, très-chère Mère ; vous savez comme j'y tiens. N'ayez pas peur de m'exprimer cette peine, de me dire que vous pleurez quelquefois. J'aime mieux tout savoir que de supposer, en ne sachant rien, que vous êtes toujours dans la peine et que vous ne voulez rien me dire. Ayez soin de votre santé, vous savez combien vous êtes né(iessaire à mes frères ; faites-le pour la gloire de Dieu.

Adieu, frères bien aimés, votre petite sœur vous embrasse et vous aime.

Embrassez pour moi, chère maman, tantes, oncles, cousins, cousines, amies, pour lesquels j'ai offert une prière.

Croyez-moi, dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, dans lesquels toujours nous demeurons unies,

Votre dévouée et toute aimante enfant,

Sr. Thérèse de Jésus.

Postulante Carmélite indioTic.

Chère Mère, je ne vous cacherai pas que mon cœur a beaucoup souffert après le coup de la séparation. Il me semblait que j'eusse mieux aimé cent fois mourir que de vous causer cette peine. Très-chère mère, je ne vous le cache pas, parce que vous m'avez fait promettre de vous dire ce qui se passerait dans mon cœur, et que vous êtes pour moi, non-seulement une mère selon la nature, mais surtout une mère selon la grâce. Je sais d'ailleurs que cet aveu vous fera prier plus fort pour m'obtenir la grâce de la persévérance et pour affermir votre courage. Que la sainte grâce de Dieu soit en nous ! Quoique ce soit une immense souffrance pour moi d'être séparée de ma chère maman et que je ressemble au poisson qui est hors de l'eau, cependant je ne voudrais pas rentrer dans la maison paternelle parce que je veux faire la volonté de Dieu. Jésus-Christ me veut au Carmel, et je veux être son épouse fidèle. Oh ! quel honneur, ma chère mère.

l68 UNE FLEUR DU CARMEL.

2j. Journal de ma traversée de Québec à Liverpool, et de 7tion voyage de Liverpool à Paris.

Steamer Scandinavian, ler Juin, 1873.

Ma bien chère maman,

Réjouissons-nous dans le Seigneur, qui est si bon et si miséricordieux !

Oui, ma chère mère, c'est là le sentiment de mon cœur, en considérant tout ce que le bon Dieu a fait pour nous.

Lundi, 2 Juin.

Je fus obligée hier de laisser là ma lettre après avoir écrit seulement quelques lignes ; le mal de mer me prenait dans le petit salon. Je montai sur le pont, mais je ne pus y rester longtemps. Le mal de mer me força à descendre, et, étant fatiguée, je me suis mise au lit. Ce matin, il m'en coûtait beaucoup de me lever, tant je craignais le mal de mer ; mais enfin il a bien fallu me lever. La femme de chambre, madame Anderson, m'a aidée à m'habiller, et c'était bien nécessaire, car je n'avais pas le courage d'aller vite. Notre bonne femme de chambre a véritablement des préférences pour moi ; elle ne me laisse manquer de rien. Dans le courant de la journée, je fus entièrement déli\Tée du mal de mer.

Mardi, 3 Juin.

Je me hâte de vous écrire pendant que je suis bien; d'un moment à l'autre on peut être pris du mal de mer. J'ai grande confiance de ne pas l'avoir du tout aujourd'hui, ou au moins bien peu, car je me sens très-bien. Ce matin, je me suis éveillée vers six heures. Je me suis transportée auprès de vous, ma bien aimée maman, comme je le fais à toute heure du jour, et de la

nuit quand je me réveille. Il était alors environ cinq heures chez nous. Je me suis imaginée que vous commenciez à vous habiller ou à faire votre méditation. J'ai fait la mienne dans mon lit, en vraie infidèle. En voyage, ma bien aimée maman, on perd bien vite la piété. Après ma méditation, je me suis levée afin d'être prête pour le déjeuner. Il était environ sept heures, et on déjeune à huit heures et demie. Comme vous le voyez, je deviens paresseuse et flâneuse. Je mets aussi longtemps que je puis à m'habiller ; cela fait passer le temps, le temps qui est doublement long sur le vaisseau ; il semble que les minutes soient des demi-heures, et les heures, des journées. Je suis allée à table pour déjeuner, ce qui vous montre combien je me sens bien. Car vous le savez, en mer, si on se sent le moindre mal de cœur, la moindre tendance au mal de mer, on ne va pas à table de crainte que l'odeur des mets et la vue de la nourriture ne vous dégoûtent et ne vous rendent tout de suite malade.

Nous sommes maintenant vis-à-vis du cap Race ; nous entrons dans l'atlantique. Nous allons, comme vous le voyez, bon train, malgré un peu de brume que nous avons eue hier soir vers cinq heures, et qui a duré toute la nuit. On a jeté la sonde plusieurs fois. On a aussi arrêté pendant quelques instants le navire de crainte d'accidents, et on a sifflé à maintes reprises pour avertir les bateaux, qui se trouvaient dans les environs, de se tenir sur leurs gardes. Tous ces divers incidents nous ont intéressés, quelque minimes qu'ils fussent ; mais en mer, le moindre incident devient un événement et intéresse beaucoup.

Quant à la manière de passer le temps sur le navire, les messieurs jouent à un jeu d'enfants pendant presque toute la journée. Ce jeu ressemble beaucoup à celui

lyo

auquel les petits garçons s'amusent dans les rues en jouant aux marbres. Au lieu de marbres, ces messieurs ont de petites boules, qu'ils font rouler et qui doivent atteindre un certain but.

Quant aux dames, elles s'amusent à lire, à parler et à manger, et elles mangent les choses les plus indigestes. Il leur semble toujours qu'elles doivent manger pour éviter de devenir malades. Le mieux c'est de se modérer, de ne prendre qu'une nourriture le'gère, et de se tenir sur le pont, car l'air est si mauvais dans l'intérieur du vaisseau que cela suffit seul pour rendre malade. Aussi je me suis tenue toute la journée d'hier sur le pont, de temps en temps assise sur le plancher, (car il paraît que dans cette position on est moins exposé au mal de mer). Ce n'est pas bien beau pour une Carmélite de s'asseoir ainsi, mais que voulez-vous, chère maman, en voyage on néglige un peu les convenances.

Pendant que j'étais ainsi assise, hier dans l'avant-midi, une dame vint se mettre auprès de moi et me demanda si je la reconnaissais. J'eus beau rappeler tous mes souvenirs, il me fut impossible de me la remettre. Alors elle dit : N'êtes-vous pas Adèle Frémont ? (Elle voulait dire : Adine.). Et ne vous rappelez-vous pas de M. R. aux Ursulines ? Alors je me suis rappelée de suite, qu'en effet, au couvent je l'avais connue, quand j'apprenais la harpe. Elle était la grande musicienne du couvent et jouait de plusieurs instruments. Je lui dis que je n'étais pas Adine, mais Hermine. Elle me dit qu'en me voyant, elle avait cru revoir une figure connue, et qu'après avoir entendu prononcer mon nom, elle avait voulu s'assurer si j'étais bien Hermine Frémont. Cette bonne dame ne put résister au désir de me parler. Nous causâmes donc longtemps ensemble sur Québec, sur le couvent, sur le but de mon voyage. Pau\Te enfant ! elle

SŒUR THÉRÈSE DE JÉSUS. 17 r

est mariée pour la seconde fois, mais je crois qu'elle serait mieux dans un couvent. Elle m'estime si heureuse d'avoir e'té appelée à la vie religieuse.

Après la mort de son premier mari, qui n'avait vécu qu'un an avec elle, elle pensait à entrer au couvent. Mais ayant de nouveau été demandée en mariage, elle accepta, et la voilà encore une fois mariée depuis un an ou dixhuit mois. Son mari est un excellent homme : Irlandais, bon cœur, plein de ferveur pour notre sainte religion, et qui a bien soin de sa femme. Mais c'est un homme ! Et comment peut-il ressembler à l'époux immortel et divin qu'elle voulait d'abord choisir ?

Cette dame s'est prise d'une vive amitié pour moi, et m'a promis de faire son possible pour venir me voir à Reims.

Ma chère petite mère, je vous embrasse et je vous aime de tout mon cœur. Oh ! qu'il a été pénible à mon cœur de se passer de votre baiser maternel ; je ne comprends pas comment j'ai pu avoir le courage de vous quitter. Ce n'est bien que Notre-Seigneur, seul, qui peut me donner cette force. Mais que ne fait-il pas, ce cher Seigneur, pour une âme qu'il aime et qu'il appelle à lui ? C'est bien admirable, ma chère maman, de considérer les voies du Dieu de miséricorde sur les âmes. Comme il prend un soin particulier de chacune d'elles I C'est en voyage qu'on voit ce soin. Je vous raconterai, tout à l'heure, une rencontre que j'ai faite d une petite fille de onze ans, et qui m'a donné grand sujet d'admirer la miséricorde de Notre-Seigneur et sa sollicitude sur chacune de ses créatures.

Maintenant, bien aimée maman, je me sens un peu fatiguée d'écrire ; et comme je veux être extrêmement prudente, pour avoir à vous dire toujours que je suis très bien, je m'en vais vous laisser, en vous embrassant sur

VOS deux joues chéries et en baisant votre portrait, qui représente si bien la bien aimée de mon cœur.

Te prie mon saint ange gardien d'aller vous porter toutes mes tendresses et de vous consoler par les plus douces pensées ; car je crains beaucoup que vous ne vous laissiez aller à Tennui et à la tristesse, en l'absence de votre petite imparfaite. Pourquoi tant aimer une pauvTe enfant comme moi ? Je voudrais bien, chère maman, que Xotre-Seigneur permît que vous m'oubliassiez un peu, alors je serais tranquille car je ne craindrais plus trop de tristesse pour vous. Embrassez-moi, bien chère maman, comme je vous embrasse et donnez-moi votre très-douce bénédiction. Je prie Notre-Seigneur qu'il me donne toutes vos peines et ne vous envoie que des consolations et de la joie. Je m'en vais faire mes prières sur le pont. Adieu, mère chérie, au revoir.

Mercredi, 4 Juin.

Très chère maman, je reviens vous voir aujourd'hui et avec bonheur. J'attendais depuis le matin ce moment si doux au cœur de votre fille ; car il me semble qu'en vous écrivant, je m'entretiens réellement avec vous.

Nous sommes maintenant en plein océan, ce qui ne m'affecte pas trop, comme vous le voyez, puisque je puis vous écrire ; seulement je vous prie d'excuser mon écriture. Je vous écris étant sur le pont, n'ayant que mon li\Te pour pupitre, et ballottée sans cesse par la mer. Mais je ne suis pas malade, grâce à Dieu. Toute la nuit nous avons eu un assez beau temps. Le roulis s'est toujours fait sentir assez fortement, de sorte que ce matin en m'éveillant, je me sentais le cœur un peu fade, mais comme je sais très bien me soigner, grâce à vous, ma chère petite mère, j'ai pu éviter tout mal de cœur prononcé. Un bon bouillon ma fortifiée.

On trouve que je supporte bien la mer. Je voudrais que vous la supportassiez aussi bien, quand vous la traverserez, si vous devez la traverser. Car, ma chère maman, pensez-y beaucoup avant d'entreprendre ce voyage. On s'imagine que c'est bien beau de voyager sur mer, mais on n'est pas plus tôt parti qu'on voudrait être sur terre. Mademoiselle S. disait que, si elle y eût réfléchi, elle ne se fût pas décidée à partir. Un monsieur de Montréal dit la même chose. Il a été malade tout le temps et a une figure de mi-carême. Il faut quelque grandes raisons, comme, par exemple, quand le bon Dieu appelle, pour ne pas regretter le départ.

Je vous ai dit que je vous parlerais d'une petite fille que j'ai rencontrée à bord. Imaginez-vous donc qu'elle est toute seule à bord et qu'elle s'en va à Liverpool, d'où elle est venue seule, il y a un an pour voir sa tante au Canada. Elle n'a que onze ans, mais paraît bien en avoir quatorze ou quinze, tant elle est avancée pour son âge. Elle lie conversation avec tous, sans se montrer du tout intimidée. Dimanche matin, elle a commencé à me parler, et après que je lui eus dit, sur la demande qu'elle m'en fit, que je suis catholique, elle me dit : " Eh bien ! tant que vous êtes bonne, la religion importe peu, vous pouvez être sauvée." Après qu'elle m'eut dit la même chose pour la seconde fois, je crus devoir lui dire que qu'on ne pouvait être sauvée hors de l'Église catholique.

Nous entrâmes de suite en véritable conférence, mais elle est trop jeune pour comprendre la différence de religion. Du reste, elle est innocente comme un ange, craint extrêmement le péché, et aime de tout son cœur Notre- Seigneur et la sainte Vierge.

Je lui ai montrée, des images de la sainte Vierge, lui disant d'en choisir une. P:ile les trouvait toutes plus

174 UNE FLEUR DUCARMEL.

belles les unes que les autres, de sorte qu'il a fallu lui en donner cinq. Je lui ai donné une médaille que j'avais sur moi. La voyant si bien disposée et si bonne, j'ai cru que je ferais bien de lui apprendre VAve Maria.

Elle a trouvé cette prière magnifique et m'a promis de la dire chaque matin et chaque soir.

L'autre jour, elle est "venue dans ma cabine pendant assez longtemps, et il m'a fallu lui dire de s'en aller, que j'avais mes prières à faire.

Alors elle me dit : Laissez-moi rester avec vous, et dites vos prières tout haut. J'ai dit le chapelet avec elle et je lui en ai donné un. Je ne doute pas qu'elle ne se fasse catholique un jour, si le bon Dieu lui laisse la vie.

Mais maintenant tout avancée qu'elle est, elle ne l'est pas assez pour comprendre la différence de religion.

Pour vous montrer combien elle aime Notre-Seigneur, je lui disais qu'une vierge était l'épouse de Jésus-Christ, et que pour être vierge et épouse de Jésus-Christ, il ne fallait pas se marier. Alors elle s'écria : " Je serai son épouse, car je ne me marierai pas."

Je prie pour elle, afin qu'elle se convertisse, car je crois que le bon Dieu a de grands desseins de miséricorde sur elle, pour l'avoir conservée ainsi pure et innocente au milieu de tant de dangers, qu'elle a courus en vovacreant seule.

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Jeudi, 5 Juin.

Je suis encore très-bien, ma chère petite mère ; pas le moindre mal de cœur, pas la moindre toux ; une toute petite fois j'ai toussé un tout petit peu. Cela ne vaut pas la peine d'être mentionné, car ce n'était rien. Mais je note tout, afin que vous soyez plus tranquille en sachant tout

On est tout étonné à bord de me voir si bien suppor-

ter la mer et le froid, car je vous assure qu'il fait froid sur mer. A ce propos, j'ai bien des recommandations à vous faire pour votre prochain voyage, et je remercie le bon Dieu de m'avoir envoyée avant vous pour vous avertir de ce qu'il vous faudra emporter.

Je ne regrette pas, je vous en assure, d'avoir emporté des vêtements bien chauds. Tout ce que je regrette, c'est de ne pas en avoir emporté davantage, comme vous le vouliez. On n'a pas l'idée du froid qu'il fait en mer. Il y a des dames ici qui ont des manteaux de fourrure; toutes ont des manteaux d'hiver. Sans une bonne couverture, qu'un monsieur bien complaisant m'a prêtée, je n'aurais jamais pu demeurer sur le pont, comme je l'ai fait ; et je ne sais pas ce que je serais devenue, car il est impossible de rester dans le vaisseau, excepté quand le temps est mauvais : le mal de mer vous prend aussitôt.

Ainsi donc, chère mère, quand vous viendrez, si vous venez, ayez soin d'emporter beaucoup de vêtements bien chauds, votre manteau de pelleterie, des gilets tricotés, des couvertures, des châles, des crémones, des gants de laine.

Nos garçons feront bien de mettre leurs chemises de flanelle et de gros bas de laine. Ils vont rire de moi, mais quand ils seront à bord, ils diront que je suis bien fine. Les couvertures sont bien nécessaires pour s'envelopper les pieds. Ne portez pas de vêtements trop beaux. Le salin de la mer les gâterait affreusement. On me l'a dit à temps. Samedi soir et dimanche, j'ai mis ma polonaise de côté. Je suis coiitente d'avoir ma robe de soie noire, les autres n'eussent pas été assez proj^res ; et il faut toujours être assez bien habillée pour ne pas être différente des autres. Je suis bien contente de n'avoir j^as mis mon beau chapeau; celui que j'ai est tout bossu.cornu, tortu, et il sera bien vite impossible.

Adieu, bien chère et bien aimée maman, je vous embrasse, je vous aime et je vous prie de me bénir. Ne vous ennuyez pas trop, ne pleurez pas, mais dites-moi bien toute la vérité, sans rien me cacher, entendez-vous, chère petite mère, que j'aime tant. Que faites-vous à cette heure ? Il est à peu près deux heures et demie là où je me trouve, et midi chez nous, car nous avons déjà une avance de deux heures et demie sur vous. Vous commencez votre dîner et vous dites : Ah ! si Hermine était là, elle dînerait avec nous. Et moi que ne suis-je derrière la porte pour dire : Me voilà. Mais si mon corps n'est pas auprès de vous, mon cœur y est, et mon bon ange aussi qui est chargé de vous dire bien des choses, consolantes de ma part, et surtout de la part de Notre- Seigneur, qui vous a fait l'insigne honneur de vous demander votre fille pour son épouse. Louons-en le Seigneur. Chantez donc quelquefois le Laudate Domi7m7n omnes gentes, pour remercier notre bon Jésus de tout ce qu'il a fait pour nous. Unissons-nous à cette intention.

Vendredi, 6 Juin,

Ma très-chère maman, je viens vous voir aujourd'hui plus à bonne heure que de coutume. C'est la pluie qui en est' la cause ; aussi ne suis-je pas fâchée de cette pluie, qui me procure le plaisir si doux de vous dire que je vous aime. Quand il fait beau, je demeure presque toute la matinée sur le pont. Mais la matinée n'est pas longue avec moi, car je me lève très-tard. Ce n'est que dans l'après-dîner que je vous écris.

Comment êtes-vous aujourd'hui, ma bien aimée maman ? Je me suis jetée à votre cou en esprit, dès mon réveil, et je puis dire, toute la nuit, car je n'ai pas beaucoup dormi. Qu'il me tarde donc de savoir comment vous vous portez ; j'espère que vous m'aurez écrit aujour-

d'hui et que je recevrai de vos nouvelles peu de jours après mon arrive'e à Reims. Je pense que de samedi en huit j'y serai rendue ; je l'espère, quoiqu'on s'attende à n'arriver à Liverpool que mercredi dans la journée. Nous avons eu de la brume et de la pluie, et pendant quelque temps, le vent contraire. Je suis encore bien aujourd'hui, sauf un léger malaise que j'attribue à mon insomnie de la nuit dernière et au défaut de promenade sur le pont, mais cela se passera tantôt.

Je suis enchantée de ma compagne de cabine. Je n'ai jamais vu une personne plus charmante, et je vous assure qu'il faudrait aller loin pour trouver sa semblable. Elle est d'une douceur et d'une amabilité délicieuse, toujours disposée à rendre service. Elle m'a cédé, d'elle-même, le lit du bas, quoique de droit il lui appartint, car elle avait le No. 29 et moi le No. 30. Elle s'efforce toujours de ne pas me gêner et de me rendre service en tout.

Cette pauvre enfant se trouve seule à bord. Elle connaît quelques-uns des passagers, mais comme les Anglais ne sont guère affectueux, ils ne la fatiguent pas. Elle débarquera à Derry, et de là elle se rendra de suite à Dublin, où elle rencontrera sa mère qui est en Europe depuis un an et qui doit y demeurer encore quelques années.

Croiriez-vous, chère maman, que quoiqu'elle ait sa mère à voir, elle n'est pas du tout heureuse et voudrait être restée au Canada ; elle s'ennuie horriblement. Je ne comprends pas ses sentiments. Il me semble que je serais bien contente, bien heureuse, si je pensais vous trouver de l'autre côté de l'océan. Tout le monde ne se ressemble pas.

J'ai fait une autre connaissance à bord, celle d'une

dame de Toronto. Quand elle a entendu dire que je

m'en allais en France pour me faire religieuse, elle est

lyS UNE FLEUR DU CARMEL.

venue auprès de moi et m'a parlé longtemps. C'est une Irlandaise, excellente catholique, qui a été éprouvée par beaucoup de peines, par la perte de parents dont le souvenir la fait pleurer sans cesse. Elle a une fille qui lui donne beaucoup d'inquiétudes, car elle est d'une santé très-fi:êle. Elle s'en va en Irlande pour cette fille chérie, espérant que le voyage lui fera du bien. Je lui ai dit qu'elle devrait aller à Lourdes plonger sa fille dans les eaux miraculeuses.

Il y a à peu près trente ans que cette dame laissait l'Irlande et une mère bien-aimée pour sui\Te son mari au Canada.

Quand elle ma dit cela, j'ai été bien encouragée dans ma sainte vocation. Puisqu'elle a laissé sa mère pour sui\Te un homme mortel, dois-je regretter d'avoir laissé la meilleure des mères pour sui\Te l'Epoux immortel et divin ?

Lundi, 9 Juin.

jNIa bien-aimée mère, je reprends ce soir ma causerie, après une longue interruption de deux jours. Vous allez peut-être croire que c'est la maladie qui a été la cause de mon silence. Rassurez-vous, bien chère maman, jamais de ma vie je n'ai été si bien, pas le moindre mal de mer. Il est vrai que j'ai eu un tout petit mal de tête de quelques heures seulement, ce qui ne vaut pas la peine d'être mentionné.

Ce qui a été la cause de mon silence, ma bien chère mère, c'est simplement parce que je n'ai pas pu trouver un moment pour écrire. Je ne sais comment cela s'est fait, mais j'ai tant causé avec la dame irlandaise et avec ma compagne de cabine, et nous sommes si bonnes amies, qu'à peine nous est-il resté un petit bout de temps pour nos correspondances. Mais si ma plume a été

silencieuse, mon cœur ne l'a pas été, très-chère maman, et il vous a envoyé mille tendresses hier soir. Je me suis transportée au milieu de vous tous, car je suppose bien que les chères tantes, cousines, oncles, se sont réunis, comme de coutume, auprès de vous.

Maintenant, il faut que je vous donne quelques nouvelles de notre voyage. Nous avons vu la terre vers lo heures du matin. Tout le monde ne se possédait pas de joie, et quoiqu'on ne vît que montagnes et rochers arides, ils furent trouvés assez beaux pour mériter de faire sortir les lunettes d'approche. C'était si extraordinaire après de si longs jours passés entre le ciel et l'eau. La petite Carmélite était bien joyeuse aussi.

Plus nous avancions, plus la vue devenait belle. Dès trois heures de l'après-dîner, nous avons eu tout plein de choses à admirer sur les côtes d'Irlande ; et puis vers 7 heures, nous avons laissé les malles à Movile, ainsi que quelques passagers parmi lesquels s'est trouvée ma charmante compagne de cabine. Cette séparation fit véritablement passer un petit nuage sur mon cœur et sur le sien aussi, je crois, car nous étions véritablement bonnes amies. Que voulez-vous, sur cette terre, pas de jouissance durable ni de plaisir solide. Toujours quelque triste dénouejïient qui noue fait lever les yeux vers la céleste patrie, où toujours nous serons réunies. Que le bon Dieu est miséricordieux, ma bonne mère, de nous envoyer des peines et de nous détacher par elles, petit à petit, de cette misérable terre !

C'est probablement la dernière fois que je vous écris sur le steamer, ma chère maman, car nous le laisserons demain, vers midi. Je n'en suis pas fâchée, et il me tarde extrêmement d'être au lieu de mon repos. Le voyage distrait tant. Je vous assure que je suis bien dissipée maintenant, et qu'il me faudra bien du temps pour me recueillir.

l8o UNE FLEUR DU CARMEL.

Il est près de onze heures du soir, et il faut que je vous dise bon soir, bien à mon grand regret, ma bien-aimée maman, car je pourrais, ce me semble, passer toute la nuit auprès de vous.

Mais comme, en ce bas monde, à tout plaisir il y a une fin, j'en mets une à celui-ci pour aller passer un peu de temps avec le bon Jésus, que je prie de vous embraser de son amour.

Quelles actions de grâces ne dois-je pas à ce bon Maître, pour Theureuse traversée qu'il vient de m'accorder 1 Un passager, qui a souvent traversé l'océan, dit qu'il n'en a jamais eu de semblable depuis si longtemps qu'il voyage.

Mardi, lo Juin.

Deux heures et demie de l'après-midi. Encore sur le vaisseau 1 ma très chère maman, et moi qui espérais ne plus y être à cette heure. Mais Thomme propose et Dieu dispose.

Il a fait toute la nuit un vent violent, qui nous était contraire et nous a retardés de telle sorte que nous sommes arrivés trop tard pour pouvoir entrer dans la rivière Mersey à la faveur de la marée.

Nous sommes à l'ancre, en vue de la terre promise, et qui sait jusqu'à quand ? Non pas pour aussi longtemps que les pauvres Israélites dans le désert, mais pour jusqu'à neuf ou dix heures du soir. C'est bien contrariant, nous aurons à passer la nuit à Liverpool, et cela va nous retarder d'un jour. Enfin, que la sainte volonté de Dieu se fasse. Il se pourrait qu on envoyât un tender à notre rencontre ; car comme le remarque la bonne madame Anderson, il n'est pas aisé de garder un si grand nombre de passagers, auxquels il faudra donner le diner et le thé. C'est une grande considération en notre faveur.

SŒUR THÉRÈSE DE JÉSUS. i8r

C'était chose singulière de voir ce matin les pauvres passagers. Le vent contraire que nous avons eu toute la nuit, a agité horriblement la mer d'Irlande, de sorte que le roulis était tel que tous étaient malades, même ceux qui, jusqu'à présent, avaient le mieux supporté la mer. Et moi, je n'ai pas souffert. Je me suis sentie le cœur un peu fade, mais je suis montée sur le pont et je me suis bien vite remise.

Pendant toute la nuit, on a fait un bruit affreux sur le vaisseau ; ce qui a empêché tout le monde de dormir. Comme on pensait arriver de très-bonne heure à Liverpool, on a cru devoir monter tout le feagage du fond de la cale. Cela s'est fait par le moyen d'une machine dont chaque secousse faisait trembler tout le vaisseau.

Je suis toute prête à partir, car on peut nous avertir d'un moment à l'autre que le tender vient nous chercher. Il m'a fallu prendre encore un certain temps pour arranger mes petites affaires, afin de ne rien oublier. Car je n'ai pas ma bien-aimée mère auprès de moi pour m'avertir de mes oublis.

Je vous laisse, chère bien-aimée mère, pour terminer les lettres que j'écris à mes bons frères. Si j'ai le temps après les avoir écrites, je reviendrai vous trouver.

Londres, 12 Juin.

Ma chère petite mère, je voulais vous écrire à bord ; je voulais vous écrire hier de Liverpool, et je ne l'ai pu. En voyage, on fait comme on peut et non comme on veut.

Nous sommes arrivés à Liverpool vers neuf heures trois quarts du soir. Après avoir passé une bonne nuit au North Western Hôtel, je partis pour Londres, où je suis arrivée en bonne santé. Je partirai demain pour la France. J'espérais pouvoir me rendre directement à

l82 UNE FLEUR DU CARMEL.

Reims, sans m'arrêter nulle part ; mais on m'a fait remarquer que ce serait trop fatiguant, et qu'il vaut mieux me reposer un jour à Paris.

Je suis toujours très-bien portante, grâce à Dieu. Mais j'ai l'âme un peu fatigue'e, je vous l'avouerai, de tant de tumulte et de tant de bruit. Et puis, il y a si longtemps que je ne me suis pas confessée. Je ne l'ai pas fait depuis que je vous ai quittée.

Je vous laisse, bien chère maman, en vous embrassant de tout mon cœur. Je vous aime, mère che'rie, vous le savez bien ; ne vous ennuyez pas trop ; ayez bien soin de votre santé, et aimez toujours votre pauvre enfant toute aimante,

Sr. Thérèse de Jésus.

Postulante Carmélite indigne.

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