Aj-rivée à Paris
Paris, 14 Juin 1873.
Ma bien chère et bien aimée maman,
Lœtatiis sum in his quœ dicta sunt mihi : in do7niwiDomi- 7ii ibimus !
Je 7ne suis réjoui dans ces paroles qui in' ont été dites : Nous irons dans la maison du Seigne?ir.
Oui, bien chère maman, enfin je puis dire : bientôt, dans quelques heures, je serai au Carmel, je serai à la porte du paradis.
Aujourd'hui nous partirons et ce soir nous serons à Reims. On m'a beaucoup tourmentée pour me faire rester jusqu'à demain. Mais enfin j'ai gagné, et j'en remercie le bon Dieu.
Nous sommes partis hier matin de Londres vers sept heures. Nous avons eu un temps splendide. Le bon
Dieu, dans sa très douce miséricorde, veille, comme vous le voyez, bien paternellement sur son indigne créature. A notre arrivée à Douvres, il pleuvait un peu, mais le temps était calme. A dix heures, nous prîmes le bateau et nous traversâmes la terrible Manche sans qu'il me vînt un soupçon de mal de mer. Comme je n'avais pas bien dormi la nuit précédente, j'allai me coucher au salon, et je dormis un bon somme, après lequel je montai sur le pont pour voir les côtes de notre chère France.
La traversée se fit en quatre-vingts minutes.
A Calais, nous fimes un excellent dîner. On nous servit des fraises magnifiques, dont jeluangeai. Ne vous effrayez pas, ma chère maman, de cette petite imprudence. Quand on voyage et qu'on n'a pas le mal de mer, on peut oser parfois s'accorder quelques petites fantaisies.
Nous arrivâmes à Paris vers six heures et demie du soir. Nous allâmes droit à l'Hôtel Bergère, où nous fûmes très bien reçus.
Dans la soirée, l'excellent monsieur B., malgré les instances que je lui ai faites pour ne pas sortir, et croyant me procurer un plaisir bien agréable, m'a fait faire un magnifique tour de voiture dans Paris. Il m'a menée aux Champs Elysées, sur les Boulevards, au Palais Royal, aux Tuileries, dans la rue de Rivoli, à l'Arc de Triomphe, etc., etc. C'était le soir, tout était illuminé et c'était magnifique, bien que trop pour les yeux d'une pauvre petite Canadienne et Carmélite. Aussi, malgré toutes ses beautés, ses richesses, ses magnificences, Paris me déplaît infiniment, et je compte jusqu'aux minutes qu'il me reste encore à y passer. Je ne sais pas encore à quelle heure nous partirons. J'ai bien recommandé à monsieur B. de s'en informer au plus tôt, afin que nous ne manquions pas notre départ, et j'espère qu'il le fera. Malheu-
reusement, jai beau lui dire qu"il me tarde de partir ; il s'imagine que j'aime beaucoup à rester à Paris. Il m'a même fait craindre hier, qu'il agirait de manière à ce que nous restions à Paris jusqu'à dimanche. Mais il est trop gentil pour faire cela, je l'espère.
Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur, ma chère maman, en vous disant que je voudrais bien vous avoir auprès de moi, pour vous parler à mon aise et chercher dans votre cœur bien des consolations et des lumières. Béni soit Xotre-Seigneur de tout et en tout '. Puisse-t-il nous réunir un jour autour de son Cœur pour ne plus nous séparer. C'est dans cette espérance et dans ce di™ Cœur que je vous laisse.
Votre fille toute aimante,
Soeur Thérèse de Jésus.
Postulante Carmélite indigne.
2j. Arricée à Reims.
Reims, 14 Juin.
P. S. Je vous écris, ma très-chère maman, un mot à la hâte avant de me coucher. Je tennine à Reims cette lettre que j'ai commencée ce matin à Paris. Nous sommes donc enfin arrivés à Reims. Il était 9 heures et demie du soir. Je passerai cette nuit à l'Hôtel du Lion d'Or. Demain matin, dimanche, j'irai me confesser chez les Pères, et je communierai dans leur chapelle. Enfin, chère maman, encore quelques heures, et je serai avec mes bonnes Mères, quel bonheur 1 Qu'il me tarde de voir venir cette heure tant désirée 1 Nous sommes logés tout près de la cathédrale. Quoique nous ne l'ayons vue que dans l'obscurité de la nuit, elle a Tair magnifique. La ville aussi est très-belle et bien tranquille.
Adieu, ma chère maman, et je vous embrasse sur votre prie-Dieu, où vous êtes probablement à dire votre chapelet, car il est maintenant six heures à Québec, et onze heures ici.
Je m'en vais faire mes prières en union avec vous, et ensuite je me coucherai. Nous avons tous les jours rendez-vous dans le Sacré-Cœur de Jésus, le divin époux, à neuf heures, à Québec, et à deux heures, ici.
Bien des baisers à mes bien-aimés frères, que j'aime tant. Prions ensemble pour eux. Veuillez me donner bien des nouvelles quand vous m'écrirez. Les moindres détails m'intéresseront immensément."
Chère maman, bénissez votre enfant.