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La solitude du Carmel et son esprit d'oraison

Une Carmélite est encore une cénobite solitaire ; elle

doit joindre aux grands avantages de la vie commune, la

perfection de la vie solitaire, et d'un anachorète dans le désert, vivre seule à Dieu seul dans le silence, la paix et la prière, vivre cachée et inconnue au monde ; ne communiquer avec ses sœurs que dans le temps marqué pour l'union générale, ignorer le monde et tout ce qu'il renferme ; ne quitter la solitude que par obéissance ou par charité ; y tendre comme à son centre, pour s'y abîmer en Dieu, comme un petit poisson vit dans son élément, trouvant dans cet infini océan de perfections et de délices son centre, sa vie, sa demeure, sa nourriture ; persuadée qu'elle n'en peut sortir sans trouver sa perte, comme le poisson hors de Teau trouve la mort Et quand le devoir l'oblige à en sortir, elle doit porter partout la solitude, c'est-à-dire, un esprit vuide de tout, mort à tout, qui se prête pour Dieu au nécessaire sans passer à l'inutile et sans quitter Dieu pour se répandre au dehors.

Ainsi, la vie du Carmel est une vie salutaire, où l'âme \-uide de tout le terrestre se rend au désert oii Jésus- Christ règne seul sans créature ; c'est une solitude dont Dieu même est la vaste retraite, l'aimable, l'unique, la délicieuse et perpétuelle compagnie ; c'est en lui qu'elle se cache, qu'elle se perd dans une continuelle adoration de la suprême essence. Elle doit être un Séraphin sur la terre, qui ne \-it que de flammes, qui ne s'occupe que du divin amour, et marcher, comme Elie, en la présence du Seigneur ; méditer jour et nuit dans sa loi, c'est-à-dire dans l'amour que la loi commande ; c'est le précepte que donne la règle du Carmel, et qui est la raison pour laquelle les Pères de la Réforme reçurent les premiers le nom de Religieux contemplatifs. Toutes les œuvres de saint Jean de la Croix se réduisent à ce point : union et transformation divine par amour.... Une Carmélite marchera à grands pas à la perfection de son état, si, fidèle à détourner les regards intérieurs et extérieurs de tout

ol,)jct créé, elle nourrit en elle* un désir toujours brûlant de plaire à Dieu, un désir véritable que l'amour exerce et soutient sans relâche ; si, tendant partout au plus parfait, saisissant avec soin les petites occasions de chaque jour que lui fournit son état, elle marche toujours simplement et amoureusement sous les yeux de son bien-aimé ; si elle suit partout Jésus-Christ, comme voie, vérité et vie, ne perdant jamais de vue ce divin objet dont elle doit être une image vivante et achevt'e, autant qne la faiblesse humaine en est capable. Toute son étude doit être de retracer en elle toutes ses vertus pour les présenter à son Père. Penser à Dieu, parler à Dieu, écouter Dieu, agir et souffrir pour Dieu, voilà ce qui doit partager tous ses moments et rendre son oraison continuelle et très-parfaite. Cette vie d'oraison, où son état l'oblige de tendre et que l'amour produit, doit la rendre attentive en toutes rencontres à s'efforcer d'imiter Jésus-Christ pauvre, laborieux, humilié. Faire cela sans cesse, c'est remplir la vocation du Carmel.

j. But de la vocation au Carmel.

Sainte Thérèse n'a point voulu laisser de doute sur la fin sublime de toutes les actions quotidiennes de ses filles. C'est une des premières choses qu'elle leur a si nettement marquées dans son chemin de la perfection qu'elles n'ont qu'à lire ses termes et observer son précepte. Elle ne les a assemblées que pour mériter par leurs vœux, leurs larmes, leurs jeûnes et leur perfection, d'être le soutien de l'Église, et de travailler à sauver les âmes. " Si vous pensez, mes sœurs, dit cette grande sainte, donner une autre fin à toutes vos bonnes œuvres, vous ne remplissez pas vos obligations, etc." C'est elle-même qui le dit à ses filles, et qui leur recommande de s'oublier elles-mêmes, pour entrer dans ce zèle dont elle brûlait pour le salut

des âmes et la gloire de l'Église.... Une Carmélite doit donc bien se mettre dans l'esprit que telle est la fin sublime de sa vocation. C'est celle que s'est proposée le Fils de Dieu en venant sur la terre. Il ne s'est fait homme que pour former à son Père des adorateurs parfaits, lui rendre et lui faire rendre un culte agréable à sa divine Majesté, laquelle ne peut être louée dignement que par Jésus-Christ, au nom de qui l'Église prie et obtient le salut des âmes. Cette fin sublime n'est point une dévotion arbitraire ; elle est une obligation essentielle du Camiel ; et sa perfection qui doit soutenir l'Église et sauver les âmes, ne doit pas être spéculative, mais pratique. Cette vie étant une extension et une continuation de celle du Verbe incarné, celles qui l'embrassent doivent en toutes leurs actions avoir devant les yeux cette divine fin et la regarder comme le but de leur perfection. Elles doivent, autant qu"il leur est possible, adorer et imiter l'intérieur de Jésus-Christ sur la terre. Il était toujours en adoration de quelque perfection divine, qu'il exprimait aux hommes par la pratique des vertus, réparant par là les vices opposés à cette perfection divine, dont Jésus-Christ méritait aux pécheurs de recevoir l'influence et la plénitude ; par exemple, en pratiquant la douceur, Jésus-Christ rendait hommage à l'ineffable douceur de son Père ; il expiait et réparait ces brutales colères, ces emportements, ces haines, ces vengeances, et tout ce qui est opposé à cette divine douceur dont il méritait aux hommes une céleste influence. Il en est de même de la pratique des autres vertus à l'égard des autres perfections divines. Ce Dieu Sauveur était toujours appliqué aux intérêts de Dieu son Père, toujours en hommage devant lui, et en regard vers les hommes pour leur salut. Voilà ce que par profession une Carmélite est obligée de faire : il n'y a pas une de ses actions ordinaires qui ne soit sanctifiée par

son état, et par laquelle elle ne puisse adorer la sainteté de Dieu avec Jésus-Christ, et rendre hommage à quelqu'une de ses perfections, tantôt à l'une, tantôt à l'autre : c'est en cela qu'elle doit apporter une grande fidélité à l'attrait de la grâce. Dans l'observation exacte du silence, par exemple, elle doit se rappeler qu'il est destiné de Dieu à exprimer à ses yeux celui de Jésus-Christ, et à expier tant de blasphèmes, de jurements, de propos horribles vomis par les pécheurs. Par les^satisfactions de la nature et des sens dont elle se prive, elle doit, en les unissant à celles de son Sauveur, les destiner à obtenir de Dieu ses bénédictions sur la terre. Enfin, quelque vertu qu'elle pratique, elle doit en adorer le principe en Dieu même, l'ofirir dans la vue de satisfaire pour les crimes opposés par lesquels les pécheurs l'offensent ; et d'attirer, en s'unissant à Jésus-Christ, qui agit par elle et en elle,-la grâce de leur conversion et l'influence du bien qu'elle pratique. Voilà comment une Carmélite exerce et continue les états du Verbe incarné.

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