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L'esprit de sacrifice, origine de la vie du Carmel

Et d'abord regardez la vie du Carmel à son premier point de départ. A cette heure solennelle et décisive du premier appel de Dieu, la vie du Carmel se révèle, au fond d'une belle âme, comme l'impulsion spontanée vers le sacrifice héroïque ; c'est la passion du dévouement absolu, s'éveillant dans un cœur assez généreux pour comprendre qu'on ne peut trop se donner, et qu'on ne se donne jamais assez. Qui ne sait par où la vocation du Carmel se révèle à une jeune âme encore pure dans sa vie et déjà grande par ses ambitions ? Elle vient d'ordinaire sur un soufïïe de Dieu, et dans l'une de ces aspirations indéfinies, par lesquelles cette âme choisie cherche ce qu'il y a de plus beau, de plus grand et de plus méritoire devant Dieu et devant les hommes ; elle vient, en

un mot, dans un désir d'héroïque immolation.

Assistez avec recueillement à ce spectacle sublime, où une grande âme va décider ses destine'es et changer toutà-coup toutes les perspectives et tous les horizons de sa vie ! Drame inte'rieur que les anges regardent avec admiration, et où la forte chre'tienne va s'arracher à tout ce qu'elle a de plus cher, pour s'e'lancer vers tout ce qu'il y a de plus grand. Elle a ™gt ans ; elle est dans l'épanouissement de la vie : belle et radieuse saison, qu'on nomme bien le printemps de la vie ; elle en peut, s'il lui plaît, respirer tous les parfums ; elle en peut cueillir toutes les fleurs ; elle en peut mettre sur son front tous les lis et toutes les roses. Élevée dans les fascinations du monde, et en même temps formée aux enseignements du Calvaire, elle éprouve deux attractions qui vont en sens contraire : tandis que le monde la charme d'un côté, le Calvaire la séduit de l'autre. Un jour elle revient d'une fête brillante, où l'ennui la visitée au sein même du plaisir ; elle rapporte de toutes ces pompes vaines et de tous ces plaisirs menteurs un vide immense ; vide indéfinissable, qui n'est que l'attestation de la grandeur de son âme et de rinfini de ses désirs. Elle regarde son crucifix : elle voit son Dieu dépouillé, flagellé, couronné d'épines ;. et puis elle se regarde elle-même parée, comme une reine sur son trône, et parfumée comme une divinité dans un nuage d'encens. Elle compare à cette couronne d'épinessa couronne de fleurs, à ce dépouillement sa parure, à ces flagellations ses plaisirs, aux douleurs de ce sacrifice ses égoïstes joies.

Elle se prosterne devant son Dieu, elle médite, elle adore, elle aime ; et puis, tout à coup, ôtant sa couronne, ses joyaux et toute sa vaine parure : " Ah ! j'ai compris, " dit-elle ; ce monde que je viens de voir, et dont je fus " moi-même, ment à Jésus-Christ et à son Calvaire : c'est "fini ; désormais, je serai une chrétienne."

C'est alors que la mondaine élégante, devenue en effet une véritable chrétienne, se met à poursuivre, à travers les chemins de ce monde où elle est forcée de marcher encore, l'idéal de sa vie qui lui est apparu ; elle fait des rêves étranges dans une âme de vingt ans ; elle rêve la croix, les épines, les flagellations et toutes ces austères choses, c|ui sont les réalités du Calvaire. Le Crucifié lui a fait sentir, à l'endroit le plus céleste de son âme, sa divine séduction ; elle veut le suivre ; aVec lui et comme lui elle veut se faire victime ; elle cherche son chemin de croix ; elle demande à Jésus sur quelle montagne sainte, sur quelle colline sacrée elle pourra, elle aussi, rencontrer son Calvaire. Et un jour, elle voit, comme dans une pure lumière, le Carmel lui apparaître ; elle l'entend retentissant encore de cette voix de Thérèse : Aut pati mit mori. Et après avoir prié, prié encore devant une image de la sainte transfigurée par son amour ; après avoir contemplé ce visage de séraphin, ces yeux fixés sur l'invisible, et cette poitrine haletante par l'aspiration de la souffrance et du sacrifice, elle se dit : " Moi aussi je serai Carmélite.... " Quelques mois se passent, et la jeune mondaine vient frapper à la porte du plus humble des Carmels. — " Que voulez-vous? — Je veux entrer au Car- " mel. — Pourquoi au Carmel ? — Afin d'être plus qu'ail- *' leurs victime avec Jésus. — Que cherchez-vous donc, " enfant ? — Le sacrifice, rien que le sacrifice. — S'il en '' est ainsi, entrez ; c'est ici la demeure et le lieu du *' sacrifice ; c'est ici le temple où l'on s'immole ; venez, *' soyez victime, et avec nous sauvez le monde qui se '* meurt d'égoïsme."

Voilà l'histoire d'une vocation au Carmel. Vous le voyez, c'est le souffle de Dieu traversant une grande âme pour la pousser au sacrifice. Le monde lui promettait tout ; elle n'a rien voulu de tout ce que lui promettait le

monde ; elle lui a dit : " Garde tes bals, tes spectacles, " tes danses, tes égoïstes bonheurs ; à moi le Crucifié, à " moi son Calvaire, à moi ses souffrances, à moi son sacri- " fice." Si le Carmel a obtenu ses préférences, c'est qu'à tort ou à raison, elle s'était persuadée que là elle trouverait davantage et réaliserait mieux le sacrifice qu'elle a rêvé, le sacrifice sans réserve, l'absolu dans l'immolation.

j. V orgajiisation du sacrifice, moyen de la vie du Carmel.

Une fois entrée, en effet, dans cette austère demeure du sacrifice, chaque pas qu'elle fera l'approchera du Calvaire ; et tout va concourir à réaliser toute sa vie son rêve de vingt ans. Sa vocation fut un appel au sacrifice et une impulsion vers le Crucifié ; tel fut le point de départ de sa vocation au Carmel. Et maintenant cette vie, dans l'ensemble de ses moyens, dans les petites choses autant que dans les grandes, ne sera qu'une perpétuelle et universelle organisation du sacrifice, gardant sous ses fonnes variées le même fond invariable, le sacrifice, encore le sacrifice, toujours le sacrifice.

Le matin, alors que le sommeil et le silence régnent encore sur la cité endormie, la cloche retentit pour la Carmélite comme une voix du Crucifié qui l'appelle : " Levez- " vous, ma bien-aimée ; avec moi, montez au Calvaire." C'est là qu'elle va cueillir une à une toutes ces fleurs qui ne poussent qu'au pied de la Croix, et dont elle se plaira à embaumer son divin Époux. Elle se lève à son appel ; elle se lève matin, même dans l'âpre saison. A l'heure où les mondains se reposent du plaisir par la paresse, elle expie, par son sacrifice de laurore, leurs sensuaUtés matinales.

La Carmélite est levée ; elle traverse l'ombre froide du cloître ; elle vient à la prière ; et qu'est-ce, pensezvous, que la prière et l'oraison d'une vraie Carmélite ?

Peut-être les célestes ravissements, les béatifiques extases dont Je'sus-Christ se plut à gratifier la grande réformatrice du Carmel ? Non, là n'est pas pour la fille de sainte Thérèse l'essence de la prière et le bénéfice de l'oraison. Ce qu'elle y doit chercher, ce qu'elle y cherche,en effet, c'est son union progressive avec Jésus-Christ crucifié, si ce n'est le progrès dans le crucifiement ? La voyez-vous plus recueillie et plus prosternée sur le pavé du temple ? Elle assiste à la messe, c'est-à-dire au sacrifice de son Dieu offert par lui-même pour le salut du monde. Que lui dit-elle, alors, dans ces dialogues silencieux où elle révèle à Jésus le secret de son âme ? Elle lui dit : " Dieu du Calvaire, faites qu'avec vous je monte " et je meure sur la croix." La voyez-vous plus recueillie et plus prosternée encore ? Elle vient de communier ; elle a emporté, sous son humble bure, son Dieu enfermé dans sa poitrine. Oh ! c'est alors qu'elle lui dit et redit : " Dieu " victime, qu'avec vous je sois victime 1" Elle se souvient que consommer en soi tout le mystère eucharistique, c'est communier, tout à la fois, à Dieu présent dans son sacrement, et à Dieu immolé dans son sacrifice ; elle sait que communier, c'est sacrifier.

Après la prière, l'oraison et la communion, le travail l'attend ; et pour elle, travailler, n'est-ce pas sacrifier ? Pour la religieuse du Carmel, le travail a toute sa signification transcendante et vraiment chrétienne ; le travail est une réparation, le travail est une mortification, le travail est un devoir, le travail est une peine, le travail est un sacrifice : et la Carmélite travaille, afin de sacrifier toujours ; oui, toujours, à toute heure, qui ne sonne pas pour elle le sacrifice de la prière, elle immole l'oisiveté sur l'autel du travail.

Que dis-je ? Theure même de son repas n'ignore pas le sacrifice. Alors qu'elle s'avance pour recevoir de la

main de la Providence, comme les petits oiseaux du ciel le nécessaire de la vie, elle vient pour sacrifier encore. Élevée dans les délicatesses et dans les raffinements de la sensualité du siècle, elle vient là, après un long jeûne, montrer combien il faut peu de chose pour nourrir une vie humaine, qui sait consentir à l'immolation du superflu. Et la table pour la fille du Carmel, cette table oii rien n'est pour le goût ni le plaisir, la table est aussi un autel où l'immolation l'attend, et où son amour s'assied pour la recevoir ; et même, en alùnentant son corps par le pain matériel, elle trouve le secret de fortifier son âme par ce pain des cœurs forts et des âmes héroïques, le sacrifice.

Enfin, lorsque cette voix qui l'appela au travail, à la prière et à tous ses généreux exercices du jour, la rappelle au repos de la nuit, son repos est encore pour elle une forme de l'immolation. Ce court sommeil sur une couche dure, elle sait le prendre avec tant de respect et tant de délicates attentions pour son divin Crucifié, qu'elle trouve moyen de s" étendre sur son niodeste lit comme elle le ferait sur une croix. Même au sein de ce sommeil, son amour veille avec son besoin de souffrir ; et ce repos plein d'immolation répare les mollesses païennes et les nocturnes ivresses, qui font pleurer les anges du ciel, et appellent la vengeance sur les crimes de la tene.

4. La conso77i7?iation du sacrifice, fin de la vie du Carmel.

Vous le voyez, l'ensemble et le détail, tout, dans la vie du Carmel, est organisé pour le sacrifice. C'est que, de même que là est l'origine et le point de départ, là aussi est la fin souveraine et le but suprême de la vie d'une Carmélite. Les moyens, quels qu'ils soient, n'ont de valeur que dans leur rapport avec la fin ; or la fin,

VOUS le comprenez, sans que je le dise, la fin de la vie du Carmel, comme de toute vie religieuse, c'est la perfection chrétienne ; et, pour la fille du Carmel, qu'est-ce que la perfection, si ce n'est réaliser le plus possible, par la consommation du sacrifice de soi-même, cet idéal •entrevu à vingt ans dans un rêve d'angélique amour ? Là, pour la fille de sainte Thérèse est toute la question •de la vie. Il s'agit d'une seule chose ; il s'agit de regarder son idéal ; il s'agit de poursuivre son idéal ; il s'agit d'approcher de plus en plus de son idéal ; il s'agit enfin d'embrasser son idéal, et à force de l'embrasser, de se faire à son image. O sainte épouse de Jésus-Christ crucifié, pourquoi êtes-vous venue ? Ad quid vcnisti ? — ■" Ah répondra-t-elle toujours, je suis venue pour cher- "'' cher, pour trouver, pour embrasser le Crucifié dans la ^' pleine consommation de sa souffrance et de son sacrifice. " Ce fut ma première ambition, ce sera ma dernière aussi. " Ce fut mon rêve à vingt ans ; ce sera la réalité de toute ■" ma vie : regarder la croix, monter sur la croix, me fixer ^'•sur la croix afin de pouvoir dire avec Saint Paul : Ciim ^' Christo confixiis sum cruci, avec mon Chist, me voilà " crucifiée ; avec mon Maître me voilà sur l'autel ; avec ^' mon Dieu victime me voilà immolée, immolée comme " lui-même, avec le triple glaive de sa triple souffrance ; " avec le glaive qui blesse mon corps avec le glaive qui " blessa mon âme, avec le glaive qui blessa mon cœur : " glaive qui blesse mon corps, par la douleur physique ; " glaive qui blesse mon âme par la douleur de l'humiliation '' volontaire ; glaive qui blesse mon cœur par la douleur " de mes plus déchirantes séparations, et parle sacrifice de " mes plus chères affections : oui, voilà toute mon ambi- " tion ; c'est ma loi souveraine ; c'est le but suprême de •^' ma vie."

Ainsi le Carmel, vu sous toutes ses grandes faces,

apparaît comme la plus haute expression du sacrifice chrétien. Et voilà pourquoi j'ai osé dire qu'un Carmel est dans une socie'te' la chose la plus salutaire. C'est que le sacrifice est le rempart protecteur des sociétés humaines ; il en est la plus ferme et la plus invincible défense. Oui, je le déclare bien haut, j'aime mieux, pour nous protéger et nous sauver réellement, une humble demeure de Carmélites, levant au ciel leurs prières et leurs souffrances de chaque jour, que des forts armés de canon, des bataillons armés de baïonnettes, et un million de soldats armés de courage et de bravoure.

Un jour les baïonnettes sont brisées par d'autres baïonnettes, les canons par d'autres canons, les soldats vaincus par d'autres soldats. Il y a une chose dont on ne triomphe jamais, une chose qui dans ses apparentes défaites demeure plus forte que tout : c'est le sacrifice volontaire offert à Dieu pour vous sauver ; c'est une goutte de sang donnée par une victime, si humble et si ignorée soit elle. Cette goutte de sang, mêlée au sang de Jésus-Christ, y puise pour sauver, une puissance qui ne connaît pas de limites.

Voilà le Carmel mis en face de l'humanité : la plushaute expression du sacrifice chrétien, c'est-à-dire du sacrifice réparateur et libérateur, il est la plus puissante réaction contre le mal central qui corrompt l'humanité ; il est ce que sainte Thérèse l'a bien nommé, une place fortifiée, où se retire l'élite des âmes pour défendre les sociétés contre les envahissements et les ravages de l'égoïsme.

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