LE CARMEL, BOULEVARD DE LA SOCIETE
(Tiré de l'escelleiit opuscule du E. P. Félix : La CarméKte,}
I. Légoïsme, mal de la société. Le sacrifice, remède à ce 77iaL
Le Carmel est dans les sociétés humaines une grande force conservatrice, parce qu'en réalisant l'idéal du sacrifice chrétien, il constitue une réaction efficace contre le désordre radical de l'humanité.
Le Carmel est un boulevard social.
Ce qui sauve les sociétés, ce n'est pas ce qui se déploie avec fi"acas à la surface des choses, puissance de l'industrie, puissance de la guerre, puissance du génie, puissance des lettres, puissance des arts. Ce qui sauve les sociétés, c'est tout ce qui touche à leurs entrailles ; c'est ce qui agit sur leur fond, dans ce silence fécond, qu'un homme nommait bien \e silence des bonnes choses (i) ; c'est par-dessus tout, ce qui au sein des sociétés, réagit par une force latente contre le désordre, principe de tous les désordres.
Il est, au fond des âmes et au fond des sociétés humaines, un désordre intime et radical, un désordre-principe, source profonde et intarissable de tous les autres désordres, et, par suite, cause toujours active et toujours efficace de tous les désastres, de tous les malheurs et de
(1) Mot du célèbre Keboul. le grand poète de Xime.?.
toutes les catastrophes qui ravagent et désolent les sociétés : ce désordre-principe se nomme d'un nom que repoussent tous nos instincts généreux, parce qu'il est le signe de toutes nos hontes et de toutes nos dégradations, il se nomme Yégoïsme ; l'égoïsme, c'est-à-dire l'amour de soi jusqu'à la haine des autres, et quelquefois jusqu'à la haine de Dieu ; l'égoïsme, c'est-à-dire l'homme s'aimant jusqu'à l'adoration de lui-même, l'homme prenant en haine et en exécration tout ce qui nev.se coordonne pas par rapport à lui comme un moyen par rapport à sa fin. Je ne recherche pas d'ovi vient cet égoïsme ; je le saisis comme un fait dominant au centre de notre vie, et créant avec une opiniâtreté implacableet cruelle tous les malheurs du monde. Je prends l'humanité en flagrant délit d' égoïsme ; et regardant avec effroi ce ver rongeur qui dévore tous les germes de sa vie et de sa félicité, je me demande ce qu'il fait dans un homme, dans une famille, dans une société ? Ce que fait l'égoïsme dans un homme ? Il le rend dur, méchant, despote, brutal, débauché jusqu'à la destruction de lui-même, et cruel jusqu'à la destruction des autres ; car le dernier mot de l'égoïsme, c'est le fratricide, le frère qui tue le frère, parce qu'il veut tout avoir et ne rien partager. Ce que fait l'égoïsme dans une famille ? Il l'affaiblit, il la mine, il la corrompt, il la pulvérise. Ce n'est pas assez dire, il la rend inféconde et en expulse la vie. En tout et partout, l'amour est le principe de vie ; en tout et partout, l'égoïsme est le principe de mort. L'égoïsme a horreur de la vie ; il la supprime parce qu'elle le gêne, il aime mieux au foyer un désert, et lui au milieu jouissant de lui-même, que l'amour multipliant la vie en se donnant lui-même. Ce que fait l'égoïsme dans une société ? Il y crée le servilisme en bas, le despotisme en haut, la dégradation partout ; il sépare ceux qui commandent
de ceux qui obéissent, les peuples des rois et les sujets entre eux ; son règne, c'est l'anarchie ; son triomphe, c'est rindividuahsme ; son aboutissement, le malheur et la désolation de tous.
A ce mal, y a-t-il un remède efficace ? Oui, ce remède existe ; mais il est unique, et rien ne le peut remplacer ; ce remède, c'est le sacrifice chrétien : le sacrifice chrétien, non dans une mesure, et, si je le puis dire, dans sa vulgarité, mais le sacrifice chrétien dans sa plénitude et dans son idéal ; le sacrifice chrétien poussé jusqu'à l'héroïsme de l'abnégation, cest-à-dire jusqu'à la totale immolation de soi-même. Là gît tout le secret de la puissance pour réparer tous les désordres humains, parce que là est la réaction intime et la seule efficace contre l'égoïsme. Le sacrifice chrétien, quand il est absolu, c'est la mort même de l'égoïsme ; c'est l'abnégation totale du moi ; c'est la vie humiliée, la vie dépouillée, la vie flagellée, la vie immolée, la \-ie crucifiée : c est, en un mot, la vie hors de soi, criant avec saint Paul en regardant le Calvaire : Vivo, jam non e^o, vii'it vero in me Christus. Voilà le remède à l'égoïsme ; voilà le sacrifice réparateur ; voilà, à le bien prendre, la seule chose \Taiment protectrice et vraiment salutaire dans l'humanité.
Oui, sachez le bien, là est pour vous la protection et le salut. Personne ne vous protégera, personne ne vous sau'-era jamais efficacement, qu'à la condition de toucher par le sacrifice à la croix qui protège et sauve tout dans l'humanité. L'égoïsme ne protège et ne sauve jamais qu'en apparence ; ses protections sont des embûches, ses bienfaits sont des calculs, et ses dévouements ne sont que des marchés. Quand les peuples ont besoin d'être sauvés, ils ne le sont jamais que par la souffi-ance et par le sacrifice. Homme, chrétien et apôtre, j'affirme trois fois cette loi qui porte le monde, et j'y crois d'une in vin-
cible foi : se sacrifier, c'est sauver. C'est par là que s'accomplit dans rhumanité la grande loi de la solidarité humaine et fraternelle.
Toute âme qui se renonce donne à une autre âme. Quiconque souffre volontairement enlève une souffrance à quelqu'un.
Dès lors, vous pouvez entendre pourquoi le Camiel est une puissance salutaire dans l'humanité, "et déjà vous commencez à comprendre pourquoi J'ai pu dire : le Carmel est un boulevard social. C'est que le Carmel apparaît au milieu du christianisme comme la re'alisation complète du sacrifice chrétien ; c'est l'idéal de la vie chrétienne ; c'est l'absolu dans le sacrifice.
Regardez, en effet, la vie du Carmel, à son origine, dans son moyen, dans sa fin ; partout, elle vous apparaît comme un idéal du sacrifice, et la Carmélite comme une victime vouée à votre salut par ses immolations.