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CHAPITRE IIL

(Tiré de l'excellent opuscule du E. P. Félix : La Carmélite,)

J. Objections des mondains contre la vie du Carmel.

L'une des choses les moins comprises dans notre temps, et souvent même par les chrétiens, c'est la vie du •Carmel considérée non-seulement au point de vue de son utilité et de sa force sociale, mais surtout au point de vue de la joie et de la félicité personnelle de la Carmélite elle-même. " Quoi ? disent les mondains ignorants de *'■ ce doux mystère ; la joie dans l'immolation ? la joie au "" sein de l'obéissance, de l'austérité et de la pauvreté, *' c'est-à-dire dans une triple mort de soi-même ? Quoi ! " le bonheur dans une vie qui semble faite tout exprès " pour supprimer tous les éléments de notre bonheur ? " Qui pourra le croire ?...." Ainsi se récrie le monde devant cette félicité incomprise.

Je ne puis m'en étonner. Pour le monde, d'ordinaire, le Carmel est une sombre prison, et la Carmélite une triste prisonnière portant avec chagrin le poids de sa captivité.

Condamnée par son propre serment à une réclusion où sa vie étouffe, et à des austérités qui font violence à la nature, elle passe ses jours derrière son voile noir et sa grille repoussante à regretter un bonheur qui ne peut pas revivre, et à pleurer sur des joies qui ne ressusciteront plus. Portant dans son cœur des aspirations qui appel-

lent un air libre, elle met son énergie à refouler au dedans tous les légitimes instincts de la \-ie ; sous prétexte de se préparer dans le ciel un bonheur qui n'aura pas de fin, elle se fait sur la terre un supplice qui ne finit aujourd'hui que pour recommencer demain : bourreau et victime tout ensemble, elle inflige à la fois à son corps, à son âme et surtout à son cœur, un mart}Te qui n'a pas même pour se soutenir la perspective d'un grand but, séparée qu'elle est par sa vie elle-même de toute communication effective avec la société : souffrance obscure^ solitaire et stérile, qui se broie et se ronge elle-même dans un silence qui ne permet pas même à Thumanité \'ivante d'entendre un seul de ses soupirs et d'essuyer une seule de ses larmes !

Tel est, à l'endroit de la \'ie du Carmel, le préjugé mondain ; et il faut convenir que, n'allant pas au fond des choses pour en toucher l'intime secret, le préjugé a pour lui les apparences. Oui, la Carmélite, dans un sens, se condamne à ce triple mart}Te, mart}Te de son corps, de son âme, et surtout de son cœur. Souffrir, en effet, dans ces trois parties de son être, et par ces trois souffrances qui n'en font qu'une, consommer son perpétuel sacrifice ; jour par jour, heure par heure, se faire de plus en plus victime ; et, comme nous l'avons dit, ressembler de plus en plus à son divin idéal ; s'humilier toute sa vie sous le joug d'ime perpétuelle et absolue obéissance ; se dépouiller toute sa vie dans une perpétuelle et absolue pauvTCté ; se crucifier toute sa \ie par une perpétuelle et absolue chasteté; faire plus encore, imprimer à sa chair les stigmates dune âpre et sévère austérité : oui, voilà bien dans ses réalités la vie du Carmel ; et rien assurément ne paraît tout d'abord plus antipathique à la joie, et plus incompatible avec le mystère du bonheur que nous v décou\Tons.

Que dis-je ? la Carmélite inflige volontairement à sa vie une blessure encore plus douloureuse, la blessure de ses inévitables séparations. Quitter ce qu'il y a de plus doux au monde, le foyer, cette patrie du cœur ; mettre,, entre son cœur vivant et tout ce que l'on aime le plus sur la terre, de tristes murailles, et je ne sais quel rempart hérissé de fer, qui semble dire à l'amour qu'il ne peut plus passer ; se voiler même devait lui, et, par un de ces artifices que seul le Dieu du Calvaire pouvait susciter, renoncer même à la consolation de lui montrer son visage ; enfin savoir, comme l'immortel secret de son cœur, qu'en montant au Calvaire on n'y monte pas seul, mais que, comme Jésus, on y fait peut-être monter avec soi une mère de douleur, mère blessée elle-même par tous les glaives qui la blessent, et qui ressent, par la compassion, tous les contre-coups des souffrances volontairement embrassées par son enfant : pauvre mère, condamnée à souffrir, elle aussi, toute sa vie, et d'autant moins consolée dans les douleurs, que son sacrifice fut pour elle moins choisi et moins volontaire. Eh bien, la Carmélite, qui n'est pas cruelle, la Carmélite qui, derrière sa grille de fer et sous sa robe de serge, garde un cœur d'enfant, cœur toujours bon, toujours affectueux, toujours capable par conséquent de comprendre le dévouement et l'amour, la Carmélite consent à ce sacrifice qui renferme en lui seul tous les autres sacrifices, comme le cœur renferme toute la vie.

Et dès-lors, comment croire, dites-vous, à la félicité du Carmel ? comment admettre dans ce triple martyre cette incompréhensible joie ? et pourtant rien n'est plus certain ; parmi ceux qui ont, de loin ou de près, respiré quelques-uns des parfums que laisse échapper le Carmel jusqu'aux frontières du monde, il n'y a rien de plus connu, et, si je le puis dire, de plus vulgaire, que la joie naïve et la sainte gaieté des filles de sainte Thérèse.

2. Réponse aux objectio7is. Bo7iheur ineffable des Carmélites.

Vous croyez malheureuse et triste, au sein de ses souffrances et sous le coup de son mart>Te, la fille du Carmel ; ah ! détrompez-vous. Dieu, sur cette sainte montagne où les âmes respirent l'air le plus éthére' et le plus rapproché du ciel, fait éclore des fleurs de joie et de félicité, dont tous les plaisirs mondains ne peuvent pas même vous retracer l'id-ée ni vous peindre l'image. La généreuse passion du sacrifice leur donne quelquefois, dans leur austère demeure, je ne sais quels eni\Tements sacrés, et leur révèle, au plus intime sanctuaire de leur \ie, ces mystères de bonheur que le monde ne veut pas croire, et qui furent cependant toujours, plus ou moins, la réalité de la vie des saints.

Mais, encore une fois, demandez-vous comment s'explique ce prodige ? quel est ici le mot de l'énigme et le secret du mystère ? Qu'importe que nous le sachions, ^i la réalité est incontestable ? Le fait peut nous suffire ; et le fait, le voici : la vie la plus humiliée par son obéissance est la plus élevée dans les joies du ciel ; la vie la plus dépouillée par la pau\Teté est la plus riche des joies du ciel ; la vie la plus crucifiée par la chasteté et l'austérité est la plus eni\Tée des joies du ciel ; en un mot, la vie la plus immolée par le sacrifice est la plus béatifiée par la joie. Voilà le fait ; qu'importe l'explication du fait? Toutefois, si vous voulez que je trahisse ici le secret délicieux du bonheur du Carmel, je vous le livre en ces trois paroles : la Foi, l'Espérance et la Charité. La Carmélite croit, elle aime, elle espère ; et sa foi, son amour et son espérance conspirent à commencer sur la terre ce bonheur qui n'est autre, pour elle, qu'un apprentissage du ciel.

j. La Carmélite est heureuse parce qu'elle croit.

Oui, la Carmélite croit ; elle croit à l'efficacité' de son martyre ; elle croit à la fe'condité de sa souffrance ; elle croit à la solidarité chrétienne ; elle croit à la fraternelle communication des mérites par le sacrifice volontaire. Ah ! voilà bien, tout d'abord, ce qui rend le sacrifice de la Carmélite si béatifique pour elle-mêqje. Vous vous demandiez comment une femme faible peut porter toute sa vie le poids d'un tel sacrifice ? Comment avec toutes ces blessures volontaires qu'elle fait à son corps, à son âme, à son cœur surtout, elle peut vivre encore ? Et vous ne pouvez entendre qu'avec son infirme nature elle accepte l'héroïsme du sacrifice, non comme une exception dans la vie, mais comme l'état normal de la vie ? Ah ! c'est qu'une grande pensée la soutient, la pensée de sauver ou de soulager quelqu'un. Elle sait que dans le corps de Jésus-Christ tout membre qui souffre enlève à un frère la souftrance qu'il prend pour lui-même ; elle sait que l'exubérance des mérites qui jaillit du sacrifice personnel, reflue sur l'indigence de nos frères, pour les enrichir ou payer leur rançon ; elle sait, même sans en être témoin, que chacune de ses soufirances entre dans le salut d'une âme, et que chacun de ses sacrifices convertit un pécheur. Comme sainte Thérèse, elle suit, par ses souffrances réparatrices, l'apostolat catholique par tous les chemins du monde. Tandis que le prêtre porte la doctrine, elle multiplie le sacrifice : lui, jette la semence ; elle, l'arrose de ses larmes et quelquefois de son sang ; lui, est l'apôtre par la parole ; elle, est martyre par l'immolation ; et tous deux sauvent les âmes. Aussi notre joie est sa joie, la joie à nulle autre pareille, la joie de faire du bien, la joie de convertir, la joie de régénérer, la joie de ressusciter, la joie d'affranchir, la joie de sauver,

enfin. Et cette joie, qu'elle est plus douce encore au cœur de l'heureuse \'ictime, lorsque son sacrifice a fait le salut d'un père, d'un fi-ère, d'une âme chère entre toutes les âmes ! Quelle consolation pour son cœur, de pouvoir se dire que Dieu rendra à son père, à sa mère, à ses firères, à ses sœurs, des vertus, des me'rites, et, peut-être, des félicités égales aux douleurs que leur a coûtées son sacrifice devenu le sacrifice de tous ? Et voilà ce qui rend cette vie d'immolation acceptable à la fille du Carmel : elle croit à la fécondité de ses douleurs et à la puissance de son sacrifice.

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