La Carmélite est heureuse parce qu^elle aime
Ce n'est pas tout ; avec la joie qui lui vient de la foi, la fille du Carmel a la joie qui lui vient de son amour : car non-seulement elle croit, mais surtout elle aime ; elle aime son Christ immolé ; et pour elle comme pour tous ceux qui aiment, la joie s'épand au milieu de son cœur ; elle est le parfum de cet amour qui l'embaume tout entier. Elle a déjà même, dans ce paradis de la terre, ce qui sera le secret de son bonheur dans le paradis du ciel, l'amour au sein de l'ordre, l'amour dans son lieu natal, l'amour tranquille dans son centre. Car, la Carmélite aime Jésus-Christ ; elle aime Celui pour qui et avec qui elle soufire ; elle aime son divin Crucifié, son divin Flagellé ; et voilà pourquoi la flagellation et le crucifiement ne sont pour elle ni sans bonheur ni sans joie ; elle aime Celui qui est la personnification même de la douleur ; et voilà pourquoi cet amour lui adoucit toute rigueur et lui cache un baume au fond de toute souffrance ; son Crucifié avec sa couronne d'épines, avec ses pieds et ses mains percés, lui est plus doux que tout ce qu'il y a de plus doux, et elle aime en lui et avec lui toutes les réalités de sa vie
sacrifiée pour lui. Avec lui et pour lui elle aime cette obéissance qui la soumet et l'abaisse, comme son Dieu soumis et obéissant jusqu'à la mort ; elle aime cette pauvreté qui la dépouille et la fait pauvre comme son Dieu pauvre et dépouillé ; elle aime cette austérité et cette chasteté qui la rend digne de son époux chaste et crucifié ; elle aime, en un mot, cette étroite et sévère demeure toute remplie des reflets du Calvaire, parce que là elle a renfermé tout son amour ; elle aime sa supérieure comme une déléguée et une image de Jésus-Christ ; elle aime ses sœurs comme les membres les plus choisis et les plus purs du corps mystique de Jésus-Christ ; elle aime toute cette chère famille adoptée par son cœur dans le cœur de Jésus-Christ : et elle redit, dans les joies fraternelles de son âme unie à ses sœurs en Jésus-Christ, \Ecce qiiam honiim et quatn jucimdm7i de la fraternité. Elle aime, enfin, son Carmel comme un mémorial du Calvaire et comme une préparation du Thabor.
Oui, ces trois choses qui se touchent presque dans l'espace, le Calvaire, le Carmel et le Thabor, se trouvent là comme l'expression diverse d'une même réalité, et viennent se confondre aux regards de la Carmélite béatifiée par ses sacrifices, dans une commune transfiguration 1
j-, La Carmélite est heureuse parce quelle espère.
Mais, deux fois heureuse déjà et de sa foi et de son amour, elle est heureuse encore de son espérance ; car non-seulement elle croit et elle aime, la fille du Carmel, mais elle espère aussi ; elle attend, du haut de son Carmel, c'est-à-dire, de son Calvaire, cette pleine et entière transfiguration dont elle ne reçoit encore que les lointains reflets et les pressentiments déjà béatifiques. Elle attend la consommation de son union avec Jésus-Christ, union
eni\Tante dont elle ne connaît encore qu'un essai qui fait désirer l'achèvement et aspirer la plénitude ; elle attend cette suprême visite du bien-aimé qui doit lui apporter, dans son cœur, le dénoûment de ce drame intérieur que les anges seuls ont contemplé ; elle attend enfin le dernier mot de tous ces sacrifices qui, pour elle, racontent le temps et prophétisent son éternité ; elle attend ; et son espérance est pleine de son bonheur, parce qu'elle est pleine de son immortalité. Grande et belle heure pour la fille du Carmel, l'heure de la mort, qui est la consommation finale de ce mystère d" amour pressenti dans la vie ! Oh ! cette mort, comment vous dire ce que c'est que cette mort ?
Comme la mort de Jésus-Christ lui-même, c'est la mort sur la croix au sommet du Calvaire. Mais comme du haut de ce Calvaire le passé se couvre de douces clartés, et l'avenir de splendides rayons ! Quand on a si bien vécu, à cette heure solennelle, qu'il fait bon de regarder sa de et d'attendre sa mort ! Qu'il est doux de se souvenir I mais combien plus doux encore d'attendre et d'espérer la consommation de son bonheur !
O vous que ce mystère de joie trouve peut-être incrédule, ah : si vous doutez encore, venez voir mourir la Carmélite. Oui, regardez-la sur son humble couche, la Carmélite à son heure dernière : quels célestes regards î quel angélique sourire : quelle soif de Jésus-Christ qui va venir : quel désir de ce ciel radieux qu"il apporte avec lui et quil est lui-même tout entier ! Quel Te Deum chantent jusque dans le râle de la mort, et sa poitrine haletante et son âme agonisante, alors qu'elle croit entendre Jésus-Christ qui lui dit en descendant avec ses anges : " Venez, ma bien-aimée ; venez, l'hiver du temps •• est passé ; jam hiems transiit ; pour vous il n'y aura " plus ni de pluie ni d'orage : i?nber abiit et récessif. Voici
" venir le printemps du ciel et son éternelle jeunesse ; " là vous recevrez de la main du divin Epoux tous les '* lis de l'inaltérable pureté, toutes les roses d'une inénar- " rable joie ; là, vous respirerez avec lui dans les siècles " des siècles, le parfum des véritables immortelles."