Les violettes dans le jardin de V Epoux
Tous les souvenirs de ces premiers jours nous sont encore pre'sents, et ils sont nombreux : c'e'tait à chaque instant un nouveau trait d'obéissance, de régularité, d"ingénuité, de charité. Nous ne savions qu'aimer le plus, ou cette égalité de caractère qui ne se démentait pas, (on la voyait toujours souriante, elle avait pour chacune de nous une parole cordiale, un regard affectueux), ou la reconnaissance qu'elle témoignait chaque fois qu'elle recevait un de ces petits services dont les postulantes ont besoin au commencement : elle joignait alors les mains pour ne pas manquer au silence, et tout son cœur passait dans ce simple geste.
Dans certaines occasions, elle disait un seul mot : " Chère sœur." Mais que l'accent avec lequel elle le prononçait le rendait expressif ! Sa douce gaieté nous charmait aussi ; elle apportait tant d'entrain à nos récréations, et puis ses naïvetés étaient si charmantes i Une fois, nous voyant assises sur les talons, comme cela se pratique ici, elle nous dit en riant que notre posture ressemblait un peu à ce que l'on appelle au Canada s^asseoir à la sauvagesse. Ce compliment nous amusa beaucoup. De là est venu qu'elle se prévalait si souvent du nom de sauvagesse pour nous égayer.
Un autre jour, c'était la veille de la sainte Marthe, nous souhaitions bonne fête à nos chères sœurs du voile blanc, et elle voulait en avoir sa part. Dans ce but, elle allait de l'une à l'autre, disant d'un petit ton de reproche : " Mais je suis Marthe aussi, je cueille des groseilles !" et comme pièces de conviction, elle montrait ses mains
SŒUR -KiÉRÈSE DE JÉSUS. 369
toutes [rouges encore, et quelque peu labourées par les épines.... et de fait elle ne les ménageait pas.
D'autres fois encore, elle nous montrait, avec une fierté pleine d'enjouement, quelques objets de son trousseau de postulante remplaçant ses fraîches toilettes du monde ; certains tabliers de grosse toile grise avaient surtout pour elle un attrait spécial... Elle était si heureuse dans son costume de travailleuse !... si heureuse surtout quand elle en avait les fonctions. C'était plaisir de voir son attention à s'instruire de tous ces travaux que notre sainte Mère a voulu nous faire exécuter en commun : ils étaient bien nouveaux pour la chère enfant ; certains usages, inspirés par la sainte pauvreté, auraient même pu sinon la rebuter, du moins lui paraître très-extraordinaires ; mais non, tout était magnifique. " Que c'est beau !" répétait-elle souvent.
Enfin nous ne terminerions pas, et ces menus détails paraîtront peut-être insignifiants.... mais ils ne l'étaient pas pour nous, et nous en conservions précieusement la mémoire : ils nous révélaient chez ma sœur Thérèse de Jésus, la présence de ces aimables petites vertus dont parle si bien St. François de Sales,.... véritables violettes dans le jardin du divin Époux : elles embaument plus qu'elles ne brillent, mais on aime toujours à s'arrêter pour en respirer le parfum.
j. Beauté céleste. La beauté de V Epouse.
Il est inutile de parler ici de la cérémonie de la prise d'Habit. Ma sœur Thérèse de Jésus en a elle-même donné tous les détails à madame sa mère.
Mais ce qu'elle n'a pas dit, c'est l'expression toute céleste que revêtait ce jour-là sa physionomie. Plusieurs d'entre nous en furent surtout frappées, quand, après avoir laissé pour toujours les blancs vêtements des fian-
cailles, elle rentrait au chœur avec la robe de bure et le voile blanc des novices. Il y avait alors sur son visage tant de calme, tant de bonheur, son regard avait quelque
chose de si pur que nous ne pouvons le rendre nous
regrettions presque que nos grands voiles ne nous permissent pas de la voir davantage. Cette expression, elle était également dans sa voix, en répondant aux interrogations dusage ; jamais nous n'oublierons l'accent avec lequel elle prononça ces paroles : " Oui, mon Père, avec Taide de Dieu et les prières des sœurs." C'était bien là l'élan d'un cœur qui brûle d"être tout à Jésus.
Le soir, à la récréation, elle se montrait, disant avec sa naïveté ordinaire : " Comment me trouvez-vous ? " — '' Très-belle," lui fut-il répondu. Et elle avait l'air si joyeuse.
Plusieurs jours après, elle avouait une de ses tentations les plus fortes, celle de se regarder quelque peu dans les vitres pour jouir du plaisir de se voir en novice ; et même, disait-elle, elle n'y résistait pas toujours.
4^ Le concert du Carmel.
Il est un certain bruit, assez inusité dans le monde, mais que les échos du Carmel redisent très-réguHèrement
Quand pour la première fois, il frappe les oreilles des postulantes elles sont quelque peu étonnées, et même en certain cas, quelque peu alarmées ; elles pressentent rinstant ou il leur faudra jouer dans cette action un rôle en même temps actif et passif... et le bon Jésus aime à leur laisser cette crainte pour leur donner après [tout le mérite du sacrifice
Mais notre courageuse petite sœur ne parut pas connaître cette appréhetision ; elle devina sans peine la cause de ces coups réguliers qu'elle entendait sortir de toutes
les cellules, et elle y trouvait quelque chose de me'lodieux, surtout quand cet exercice se faisait en commun.... oh ! alors ! c'était beau, c'était magnifique ! et dans son langage ingénu, elle -appelait cela " Un concerta
On eût vraiment dit qu'elle y trouvait du plaisir. Ce devait être du moins le plaisir de s'immoler, et l'ardeur avec laquelle elle s'en acquittait disait assez qu'elle y mettait tout son cœur. On dit que si les anges pouvaient nous envier quelque chose, ce serait le bonheur de souffrir pour Jésus. Il me semble qu'ils auraient pu souvent porter cette envie à notre chère sœur, alors qu'ils contemplaient cette ^enfant si frêle, mais si heureuse d'ajouter encore aux incommodités que lui causait sa délicate constitution.