‹ Une Fleur du CarmelChapitre 144 sur 159 · Son a7noii7' du silence · texte numérisé non relu

Son a7noii7' du silence

La chère petite sœur avait peu la pratique des travaux du ménage.... or, quelques jours après son arrivée, il s'agissait de balayer sa cellule, grande affaire et grand embarras !

Les explications ne lui avaient pas manqué ; mais on sait que pour ces choses la théorie sert de peu sans la pratique.

Elle avait donc encore besoin de conseil et d'aide surtout.

En ce moment, je passais auprès d'elle ; elle me fit des signes que je ne comprenais pas; l'idée ne lui vint même pas de dire une parole. Elle fit en sorte de rendre ses signes plus expressifs, mais je ne pouvais comprendre. Enfin, lui dis-je, vous pouvez parler, que vous faut-il ? Et elle ménageait ses paroles, parlant bien bas, bien bas pour faire sa demande. Comme je lui faisais mes excuses à la récréation, de n'avoir pas su comprendre ses signes, elle me répondit qu'elle me demandait si elle pouvait parler.

Cet esprit de silence me frappa et m'édifia beaucoup... et de fait, n'était-il pas bien remarquable, alors qu'elle était avec nous depuis trois jours seulement ?

o. Les écuelles.

Etant une fois empêchée de laver les écuelles de la communauté, ainsi que notre tour en était arrivé, je priai ma sœur Thérèse de Jésus de vouloir bien me remplacer, me proposant bien de m'en dédommager le jour oi^i elle devait s'y rendre. En effet, les Grâces étaient à peine

achevées que je sors, en toute hâte, de l'avant-chœur, pendant qu'elle, qui guettait le coup de temps, se précipite après moi et veut retarder ma marche. Mais c'est alors à qui arrivera la première à la porte de la cuisine si ardemment désirée ; chacune par un chemin différent, nous marchions d'un pas accéléré, ne tenant compte, pour le moment, de la réserve imposée par la modestie religieuse, que pour ne pas courir autant que nous l'aurions voulu. Enfin, nous arrivons ensemble. On s'explique d'abord par signes, puis on s'anime... C'est notre tour, lui disions-nous. — Vous êtes occupée, vous travaillez ; moi, je suis si gauche, je ne sais rien faire, je vous en prie, laissez-moi laver les écuelles...

Pendant son discours, je mettais le tablier, et je crois même que je lavais déjà une écuelle quand cette chère sœur me dit, en dernière ressource, avec un accent qui ne peut se rendre : " Eh bien : ma sœur, voyons, dites-moi un peu, à quoi suis-je donc bonne ici?" On pourrait ajouter, sans rien changer au ton : si ce n'est à récurer les marmites, laver les chaudrons, etc.... etc..

Je n'avais plus qu'à me retirer, disant au fond de mon cœur : Non, non, bien chère sœur, je ne dois plus résister. Lavez les écuelles : ce serait bien trop dommage de ne pas vous laisser faire.

ç. Son affection pour nos Mères.

Comment exprimer le grand esprit de foi, le respect et surtout la tendre affection de notre chère petite sœur Thérèse de Jésus, pour nos bonnes Mères !... Cette douce intimité des enfants avec leur bonne Mère, qui est la plus douce jouissance du Carmel, en même temps que la plus grande sécurité pour l'âme, elle l'avait sentie dès le premier instant de son arrivée. Plusieurs fois, dans ces petites causeries que la règle permet à certains jours

de licence, elle aimait à nous dire : " Ma chère petite mère craignait beaucoup pour moi que je ne souffrisse, tout au moins dans le commencement, de me trouver avec des personnes étrangères ; car je ne m'ouvre pas facilement avec quelqu'un que je ne connais pas beaucoup. Mais bien au contraire, aussitôt que j'eus vu nos bonnes Mères, je me suis trouvée à l'aise avec elles, comme si je les eusse toujours connues ; elle avaient déjà té bien bonnes pour moi, mais je ne m'attendais pas à un si grand bonheur ; c'est la grâce qui fait cela

Oh ! si ma petite mère le savait !... Mais, lui répondions-nous, vous ne manquerez certainement pas de le lui écrire, car cela doit lui être une vraie consolation ? — Je le lui écris bien, ma sœur, mais il y a des choses qu'on ne peut pas écrire telles qu'elles sont."

Puis nous aimions toutes les deux à fouiller dans la mine que le bon Dieu a mise pour nous dans ce cher Carmel. Elle était frappée de la grande union qui unit nos deux Mères ; d'un côté la grande déférence de notre Mère pour notre Maîtresse, et de l'autre, notre chère Maîtresse paraissant comme une petite novice devant notre bonne Mère ; et elle nous racontait de petits traits qui nous édifiaient bien l'une et l'autre. Toujours elle redisait leur bonté " pour la petite Canadienne " ainsi qu'elle s'appelait gracieusement, tous leurs soins, (beaucoup trop grands, disait-elle, pour sa santé si délicate), leur grande patience à écouter et à recevoir nos petites confidences, comme si rien n'eut pu être plus intéressant pour elles, etc., etc. Son refrain était : " Que nous avons de bonnes Mères !... Oh ! que c'est beau, les affections de la sainte Religion !"... Un jour à la récréation, elle nous dit avec un accent que la vérité des sentiments peut seule donner aux paroles : " Ma chère soeur, remerciez bien le bon Dieu pour moi, je vous prie, car il m'a fiiit hier une

bien grande grâce".... Puis un peu après, elle me glissait à l'oreille un petit mot : " J'ai appris a connaître davantage notre Mère. Oh ! demandez que je devienne obéissante comme un petit enfant, et que je sois bien ouverte, car je ne le suis pas assez, je fais de la peine à nos bonnes Mères ; " et sa petite figure devenait si triste, toutes les fois que ce scrupule lui traversait l'esprit ! Que de fois elle nous faisait prier à cette intention ! Il était convenu avec elle que quand l'une ou l'autre s'apercevrait que sa compagne allait en direction auprès de notre bonne Mère ou de notre chère Maîtresse, elle ferait une petite prière pour qu'elle retirât de sa visite tout le bien possible.

La chère enfant était tout étonnée de . rencontrer des cœurs si affectueux, des âmes si aimantes. Dès les premiers jours, elle était à l'aise et bientôt il lui sembla qu'elle avait toujours vécu dans la Communauté, où elle se sentait précisément à sa place. Le tendre dévouement de ses ]Mères du Carmel, les soins dont elle était l'objet de leur part, excitaient en elle une profonde reconnaissance. On ne saurait rendre avec quelle expression elle disait ces simples paroles : " Chère Mère ! "

Elle se sentait l'enfant de la maison et répondait par la plus sincère affection à celle qui lui était témoignée. Elle estimait et chérissait toutes ses sœurs sans exception : attentive et prévenante, c'était pour elle un vrai bonheur de rendre un léger service. Elle n'en laissait pas échapper l'occasion. Elle eût voulu partager tous les travaux, prendre pour elle les plus difficiles, si sa faiblesse le lui eût permis. Aussi ne voyait-elle qu'à regret les autres s'y livrer, tandis qu'elle-même devait s'en abstenir par obéissance.

Dans plusieurs occasions, elle demanda à suppléer quelques sœurs souffrantes, qui ne pouvaient faire la lecture au re'fectoire. " Je suis la mieux portante de la Communauté," disait-elle. Et le mercredi qui précéda sa mort, elle sollicitait encore cette grâce pour la semaine suivante. Pauvre petite ! Elle ne devait plus passer avec nous la journée du lundi !...

Les récréations avaient pour elle un charme tout particulier. Sa douce gaieté, sa simplicité, ses réparties aimables, pieuses et spirituelles en faisaient souvent le charme. Le lendemain de sa prise d'habit, elle vint saluer chacune de nous, avec le plus gracieux sourire : elle venait se montrer, disait-elle toute glorieuse et fière des saintes livrées de Marie, sa tendre Mère. Tout ce (jui se pratiquait à son cher Carmel l'enchantait ; on l'entendait redire à tout propos : " Oh ! que c'est beau cela ! oh ! que c'est beau ! " et toujours ces paroles revenaient sur ses lèvres." On comprenait dans son regard qu'elles jaillissaient de son cœur. Rien ne l'étonnait ; elle trouvait ce qu'elle avait cherché, ce qu'elle avait rêvé.

Nous nous étonnions de trouver dans cette jeune âme une telle abondance de l'esprit du Carmel ; le divin Maître l'y avait imprimé lui-même, et du nouveau monde elle nous arrivait, toute formée, pour ainsi dire, à cet esprit, que d'autres ont tant de peine à saisir. La lumière intérieure lui faisait deviner ce qui devait se pratiquer, ce qui devait être évité pour vivre en vraie Carmélite.

II. Son amour poui' sa vière, ses frères et toute sa famille.

Il ne pouvait manquer d'arriver à notre sœur Thérèse de Jésus ce qui arrive communément aux âmes religieuses. Elle avait toujours tendrement aimée sa bonne mère. A peine cependant avait-elle reçu le voile qu'il lui sembla qu'elle ne l'avait jamais vraiment aimé, tant qu'elle

était avec elle, et que l'amour \Tai, en quelque sorte parfait, datait du moment où elle s'en était détachée pour Dieu. Tant il est \Tai que toute affection réelle est inséparable de l'amour divin, ne saurait que grandir avec lui et reçoit sa perfection dans le parfait détachement.

Il semblerait que la séparation sensible, pour l'amour du divin maître, ne fait qu'unir plus étroitement les cœurs dans son Cœur sacré.

Ainsi l'amour de ma sœur Thérèse de Jésus pour sa sainte vocation, sa tendre affection pour sa nouvelle famille religieuse, ne lui faisait pas oublier celle que la fidélité à son Époux céleste l'avait engagée à laisser si loin d'elle.

Oh ! non, sa bonne mère tant aimée et si digne de l'être^ ses frères chéris, étaient l'objet incessant, on peut le dire, de sa religieuse sollicitude, de ses ferventes prières. Elle désirait si vivement " le bien spirituel de ces chères âmes ! son affection pour sa bien-aimée famille du Canada grandissait sensiblement dans son cœur, en même temps qu'elle s'élevait et devenait plus surnaturelle. " Je sens, disait-elle, que j'aime de plus en plus ma chère mère du Canada, mais ce n'est plus de la même manière qu'autrefois ; c'est plus pur, c'est plus selon le bon Dieu ; maintenant c'est pour l'âme surtout que je m'occupe de tous ceux qui me sont chers. Je suis heureuse de me donner pour eux au bon Jésus, afin d'obtenir pour tous et surtout pour ma bien-aimée maman des grâces en abondance ; il me semble vi\Te à présent dans dans le monde des âmes." Et ses lettres à sa pieuse mère, pleines d'énergie, d'esprit de foi, montraient bien le fond de sa pensée et son désir ardent de contribuer selon son petit pouvoir, à tout ce qui pourrait atteindre son but.

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