Nouvelles consolations
31 Juillet 1872.
Que le Seigneur soit à jamais béni de sa miséricorde, et qu’il daigne nous accorder à tous la protection du glorieux saint Ignace !
Bénir à jamais la bonté et la miséricorde de Notre Seigneur, tel est le sentiment qu’excitent en moi tant de grâces que je reçois. J'étais une malheureuse pauvre petite créature en proie à la plus profonde des misères, quand Jésus, le Roi de Rois, a bien voulu me retirer de cet abîime de malheur où j'étais plongée, et me choisir pour être au nombre de ses épouses chéries.
N'est-ce pas maintenant que je dois dire : “ Je ne m’appartiens plus à moi-même, mais à celui qui m’a rachetée avec tant d'amour ?” Puissé-je lui être à jamais consacrée et continuer de chanter dans le ciel le cantique de la reconnaissance ! C’est alors que nous connaîtrons dans toute son étendue la miséricorde du Seigneur, et que nous comprendrons véritablement quel doit être notre amour pour un Dieu si bon. Sur cette pauvre terre, hélas ! on parle de reconnaissance à Dieu, mais les actions démentent souvent les paroles. Il en est ainsi pour moi, mon Père. Je dis que j'aime le bon Dieu et que je lui suis
reconnaissante, et, quand vient l’occasion de le prouver, je suis lâche, je ne veux plus sacrifier un peu d'humeur et d'amour propre, ou accepter quelque souffrance pour la gloire de Dieu.
Mon cœur est toujours inondé d’ineffables consolations à la pensée de ma vocation : j’éprouve tant de bonheur que, quelquefois, je crains presque de ne me faire religieuse qu'avec l’idée d’être heureuse, et qu’à la première contrariété, je ne me décourage et ne veuille sortir.
C’est pourquoi je prie Notre-Seigneur de me donner bien des épreuves d’ici à mon entrée au Carmel, afin que mon désir, en embrassant la vie religieuse, soit de souffrir et de. mourir à moi-même, puisque ce sont là les sentiments que doit avoir une vraie fille de Sainte. Thérèse.
Je ne m'étonne plus maintenant de voir les religieuses toujours chercher à engager les jeunes filles à suivre leur exemple ; j'éprouve les mêmes sentiments, mon bon Père ; je voudrais que toutes les personnes que j'aime pussent goûter les délices, qui inondent mon cœur ; et quand je vois des jeunes filles que j'aime, je demande à notre cher Maître d’en faire de bonnes Carmélites. Si toutes mes demandes sont exaucées, nous aurons un grand nombre de religieuses dans notre couvent du Carmel.
A propos des jeunes filles, je vous prie, mon bien vénéré Père, de vouloir bien demander à Notre-Seigneur, de me rendre bien prudente avec elles, afin que, ne manquant pas à leur égard aux règles de la charité, j'agisse cependant de manière à ne pas trop les attirer à la maison et à éviter ainsi de nombreuses visites, qui pourraient me laisser peut-être quelque désir d’aller dans le monde, ce qui serait si contraire à ma vocation.
Dernièrement Notre-Seigneur m’a fait voir combien la vertu de prudence me manque, et combien elle m'est nécessaire pour ne point affaiblir, par de trop fréquents
rapports avec le monde la force de ma vocation. Je me suis trouvée dans une occasion où il m’aurait fallu témoigner moins d'amitié que je n’ai fai. Maman, en mère sage et prudente, m’a montré combien il était dangereux de chercher à attirer les jeunes personnes. J'ai beaucoup regretté ma conduite, et en même temps remercié le bon Dieu de m'avoir donné cette chère maman, qui cherche si sincèrement mon bonheur.
8. Zèle pour inspirer aux jeunes filles l'amour de Notre-Seigneur.
17 Aout 1872.
J'ai besoin de bons conseils au sujet des jeunes filles, dont la fréquentation me donne souvent des inquiétudes. Je crains toujours d’être imprudente et de me trop répandre dans le monde, sous le beau prétexte de gagner des épouses à Notre-Seigneur. Car, quoique je ne voie que peu de jeunes filles, de temps à autre, c’est toujours plus dedistractions pour moi qui avais l'habitude de mener une vie si retirée et si tranquille. Cependant je n’agis jamais sans implorer le secours du Sacré-Cœur, de Notre-Dame du Sacré-Cœur, de saint Joseph et de sainte Thérèse, et sans consulter ma chère maman. Je n'avance pas à grand’chose, et je crois que le mieux serait de prier et d'abandonner toute société. Ces pauvres jeunes filles sont si peu portées à aimer Notre-Seigneur, l’esprit du monde est bien plus fort dans leur cœur que celui de notre cher Sauveur. Cependant, dernièrement, j'ai pu passer les oraisons jaculatoires pour le temps de la toilette à une jeune personne de mes connaissances. En les copiant, j'ai changé quelques expressions, qui me paraissaient ne pas convenir à une enfant qui ne pense qu'aux bals et aux soirées mondaines.
Peut-être trouverez-vous étrange que j'aie pensé à communiquer ces oraisons à une jeune fille de ce genre. Mais j'ai l’intime confiance qu’elles auront un effet mervetlleux sur son cœur. Elles sont remplies de tant d’onction, qu'on ne peut, ce me semble, les dire sans être pénétré des sentiments qui y sont renfermés. Pour moi, plus je dis ces oraisons jaculatoires, plus je sens mon cœur se remplir d'affection pour Notre-Seigneur et se détacher insensiblement de toutes les vanités périssables. Qui sait si elles ne seront pas pour cette personne le principe d’une sainte vocation, comme je prie Notre-Seigneur de le lui inspirer, et à combien d’autres encore... Mon ambition est grande, mon bien cher Père, je voudrais que toutes les jeunes filles de Québec vinssent s’enfermer dans les murs bénis de mon cher Carmel.