Perplexités
29 Août 1872.
Que la volonté du Seigneur s’accomplisse toujours en nous !
J'ai grand besoin de vous écrire, mon bon Père, de me retremper dans les heureuses et saintes dispositions, qui m'animaient lors de mon départ de Montréal. Mais, mon Père, à quelles perplexités nouvelles je me trouve réduite ! Je voudrais que vous æussiez voir l’état de mon pauvre cœur : vous en auriez grande pitié, Tout mon courage, toutes mes saintes résolutions de devenir Carmélite, de quitter mon pays, ma famille, tout m'a abandonnée ; et quand je considère l’inconstance de mon cœur, qui chancelle et hésite dès que les contradictions surviennent, je me trouve en proie à de bien pénibles doutes touchant la volonté de Dieu et la sincérité de mes sentiments ; si bien que j'en suis venue à croire que vrai-
ment tout le désir que j'ai eu de devenir Carmélite re m'a été inspiré que par :’espérance de m'’attirer l’estime du monde, et que la persévérance que j'ai fait paraître dans ces désirs, (car bien souvent je m'en suis sentie détournée intérieurement.) n’a été soutenue que par la crainte de passer pour inconstante en renonçant à ces saints désirs. Que ces pensées m’affligent profondément, mon Père; veuillez prier pour moi: vous voyez quel grand besoin j'ai de la grâce du Seigneur.
Je me jette toute entière avec ma peine dans le Sacré- Cœur de notre aimable Sauveur, en qui seul j'espère
n trouver la consolation et l’éclaircissement de mes doutes. is Je sais bien que vous allez me dire de prendre courage, f” que je suis bien appelée au Carmel, que je n’en dois pas douter. Mais je me dis que vos paroles vous seront suggérées par les sentiments que je vous ai toujours exprimés, lesquels, je le crois bien, n'étaient pas sincères. Autrement serais-je toujours dans ces doutes dès que je rencontre des contradictions ? Hésiterais-je un instanc en à me sacrifier toute entière à Notre-Seigneur ?
Mais, mon Père, voilà assez de lamentations. J'use me certainement de trop d:: liberté en venant vous raconter qui ainsi toutes mes tristesses, qui, j'en suis sûre, quoiqu'’elles fais, me semblent nouvelles, ne sont que la répétition de ce ouve que je vous ai dit dans d’autres lettres. Ne m'accusez t de pas de trop de liberté, mon Révérend Père ; si je vous Tout ennuie, accusez seulement votre trop grande indulgence, venir qui me porte à vous ouvrir mon cœur avec tant de cont m'a lance.
» mon Mes lettres pour Reims sont parties vendredi dernier. ctions Au sujet des mortifications que vous m'avez recoménibles mandé de pratiquer, je n'ai pas à vous donner de noude mes velles bien satisfaisantes. Je suis bien immortifiée, plus 1e vrai- que je ne l'aurais cru, car ce genre de mortification me
paraissait si aisé. J'y trouve beaucoup à me vaincre, surtout quand il faut réprimer mon humeur et être douce et aimable avec toutes sortes de personnes, quand il faut retenir une parole, veiller sur les yeux et éviter la curioté, être toujours complaisante et condescendante. Tout cela est bien difficile et demande une mortification continuelle. Mais on ne devient pas saint dans un jour. Je ne veux pas me décourager et j'espère, avec la grâce de Notre-Seigneur, que je ferai mourir cette chère nature.
Je fais ma neuvaine à sainte Thérèse. Je vous prie de vouloir bien prier d’une manière spéciale pour moi, afin que cette grande sainte m’obtienne de Notre-Seigneur, selon sa très sainte volonté, une sincère et solide vocation que rien ne puisse jamais ébranler.