Le silence du Carmel
Rien n’est statué, dans la règle du Carmel, avec plus de force que le silence continuel. “ Vous l’observerez, dit-elle, avec grand soin... Votre force sera dans le silence.” Il est l'observation de la justice, l’ornement et la parure de la sainteté ; plus on garde le silence dans une religion, plus elle est sainte, parce que le silence contribue à la pureté de l'esprit et du cœur, des pensées et des sentiments ; il est une préparation à la prière continuelle ; il nous désoccupe de la créature et nous occupe de Dieu ; il bannit de nous le monde et toutes ses vaines idées ; c’est le père du saint recueillement, il l’'engendre, le nourrit et le conserve en nous ; il approche notre âme de Dieu autant qu’il l'éloigne de la terre ; c’est la porte de la paix et de la divine familiarité, le gardien du cœur, l'ange de l’oraison et la douce retraite de l’esprit intérieur et de la sainte componction. Il est sans doute plus sûr et
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plus aisé de se taire entièrement que de ne pas excéder en paroles. Si les personnes les plus vigilantes sur ellesmêmes, en laissent échapper un grand nombre d’inutiles et d’imprudentes, que doivent craindre celles qui sont imparfaites ? Une religieuse, qui rompt le silence sans sujet, fait plus de tort à son monastèle que si elle en renversait les murs ; car enfin, ils sont réparables, et souvent les coups de langue ne le sont pas... Le silence est l'âme et la sainteté du Carmel, 1l est la singulière perfection de cette vie solitaire ; il est l'échelle secrète qui monte à Dieu ; il obtient les douces effusions de la grâce ; il éclaire l'esprit et purifie le cœur ; il soutient dans les jeûnes ; c’est lui qui apprend la science des saints. O silence divin ! que votre joug est doux ! Vous n'avez rien que d’aimable et de consolant ! vous délassez l’esprit fatigué des créatures ; vous êtes le gardien de la charité, le protecteur de la respectueuse attention due à la présence de Dieu : vous êtes le compagnon de la solide vertu, la source des biens spirituels : vous êtes le sycomore du haut duquel notre petitesse voit le Verbe de Dieu qui l'appelle ; vous êtes cette heureuse porte de notre cœur, fermée aux créatures, qui le met en liberté de s’entretenir seul avec Dieu.
Qualités du silence. —Quoique le silence extérieur de la langue soit toujours en lui-même un très grand bien, ce n’est point cette seule observance qui possède tous ces avantages, et elle pourrait être accompagnée de grands défauts. Le silence parfait a trois qualités qu’une Carmélite doit réunir en elle pour être dans l’observation parfaite du silence, que la sainteté de son état demande continuellement d’elle.
La première est le si/ence extérieur que l’on est obligé de garder avec tant d’exactitude que la face extérieure de la maison doit toujours porter au silence, et par celui que
lon y voit régner, donner l'impression du calme des déserts. Le silence extérieur est l'observation de la justice, parcequ’il retranche la source de tous les péchés qui suivent l'abondance des paroles. Mais ce silence extérieur doit être soutenu par le sZence de l'esprit, qui est notre force et qui est la seconde partie du silence parfait... Il est aussi naturel à l'esprit de l’homme de penser qu’au soleil d'éclairer. La pensée est la parole de l’esprit par laquelle il s’entretient avec lui-même. Une âme qui, dans le silence extérieur se livre à toutes sortes de pensées, se répand comme l’eau et devient incapable de s'unir à Dieu. C’est le silence de l'esprit qui le remplit de saintes. pensées, qui le gardent, le nourrissent et le fortifient.
Il n’est pas même nécessaire d’avoir abondance de saintes pensées ; une simple et amoureuse attention à Dieu suffit à beaucoup d’âmes ; chacune doit suivre son attrait... Le s#/ence du cœur, troisième partie du silence parfait est l'extinction de toute l’activité naturelle de nos désirs ; car les désirs sont les paroles de notre cœur, et nous manquons au vrai silence, lorsque dans nos œuvres les plus saintes, nous suivons l’impétuosité de nos désirs, plutôt que les mouvements de la grâce toujours pacifique dans les plus grandes ardeurs. Le silence du cœur doit calmer tous les mouvements empressés et imparfaits qui s'elèvent en nous ; il nous remet dans la paix en nous faisant rentrer dans l’union à la volonté de Dieu ; et n’agissant plus que pour plaire à Dieu, nous agissons sans trouble et sans inquiétude, la volonté divine est notre principe, la grâce notre mouvement, et le souffle du Saint- Esprit notre activité. C’est ainsi que le silence donne la mesure de notre perfection ; il est le cachet d’une Carmélite, sa sagesse et sa gloire. Elle doit suivre son époux dans tous ses états ; comme lui elle doit se tenir devant Dieu dans un état continuel d’adoration et d’anéantisse-
ment, et devant les hommes dans celui de prudence, de modestie, d’humilité et de bon exemple.