La consommation du sacrifice, fin de la vie du Carmel
Vous le voyez, l’ensemble et le détail, tout, dans la vie du Carmel, est organisé pour le sacrifice. C’est que, de même que là est l’origine et le point de départ, là aussi est la fin souveraine et le but suprême de la vie d’une Carmélite. Les moyens, quels qu’ils soient, n’ont de valeur que dans leur rapport avec la fin ; or la fin,
vous le comprenez, sans que je le dise, la fin de la vie du Carmel, comme de toute vie religieuse, c’est la perfection chrétienne ; et, pour la fille du Carmel, qu'est-ce que la perfection, si ce n’est réaliser le plus possible, par la consommation du sacrifice de soi-même, cet idéal entrevu à vingt ans dans un rêve d’angélique amour ? Là, pour la fille de sainte Thérèse est toute la question de la vie. Il s’agit d’une seule chose ; il s’agit de regarder son idéal ; il s’agit de poursuivre son idéal ; il s’agit d'approcher de plus en plus de son idéal ; il s’agit enfin d'embrasser son idéal, et à force de l’embrasser, de se faire à son image. O sainte épouse de Jésus-Christ crucifié, pourquoi êtes-vous venue ? Ad quid venisti ?— “ Ah répondra-t-elle toujours, je suis venue pour cher- “ cher, pour trouver, pour embrasser le Crucifié dans la “ pleine consommation de sa souffrance et de son sacrifice. “ Ce fut ma première ambition, ce sera ma dernière aussi. “ Ce fut mon rêve à vingt ans ; ce sera la réalité de toute “ ma vie : regarder la croix, monter sur la croix, me fixer “ sur la croix afin de pouvoir dire avec Saint Paul: Cwm “ Christo confixus sum cruci, avec mon Chist, me voilà “ crucifiée ; avec mon Maître me voilà sur l’autel ; avec “mon Dieu victime me voilà immolée, immolée comme “ lui-même, avec le triple glaive de sa triple souffrance ; “avec le glaive qui blesse mon corps avec le glaive qui “blessa mon âme, avec le glaive qui blessa mon cœur : “glaive qui blesse mon corps, par la douleur physique ; “ glaive qui blesse mon âme par la douleur de l’humiliation “ volontaire ;, glaive qui blesse mon cœur par la douleur “de mes plus déchirantes séparations, et par le sacrifice de “mes plus chères affections : oui, voilà toute mon ambi- “tion ; c’est ma loi souveraine ; c’est le but suprême de “ma vie.”
Ainsi le Carmel, vu sous toutes ses grandes faces,
apparaît comme la plus haute expression du sacrifice chrétien. Et voilà pourquoi j'ai osé dire qu’un Carmel est dans une société la chose la plus salutaire. C’est que le sacrifice est le rempart protecteur des sociétés humaines ; il en est la plus ‘ferme et la plus invincible défense. Oui, je le déclare bien haut, j'aime mieux, pour nous protéger et nous sauver réellement, une humble demeure de Carmélites, levant au ciel leurs prières et leurs souffrances de chaque jour, que des forts armés de canon, des bataillons armés de baïonnettes, et un million de soldats armés de courage et de bravoure.
Un jour les baïonnettes sont brisées par d’autres baïonnettes, les canons par d’autres canons, les soldats vaincus par d’autres soldats. Il y a une chose dont on ne triomphe jamais, une chose qui dans ses apparentes défaites demeure plus forte que tout : c’est le sacrifice volontaire offert à Dieu pour vous sauver ; c’est une goutte de sang donnée par une victime, si sumble et si ignorée soit elle. Cette goutte de sang, mêlée au sang de Jésus-Christ, y puise pour sauver, une puissance qui ne connaît pas de limites.
Voilà le Carmel mis en face de l'humanité : la plus haute expression du sacrifice chrétien, c’est-à-dire du sacrifice réparateur et libérateur, il est la plus puissante réaction contre le mal central qui corrompt l’humanité ; il est ce que sainte Thérèse l’a bien nommé, une place fortifiée, où se retire l'élite des âmes pour défendre les
sociétés cortre les envahissements et les ravages de l’égoïsme.