CHAPITRE IX
THÉRÈSE DE JÉSUS CONSOLE ET ENCOURAGE SA MÈRE ; SON ZÈLE POUR LE SALUT DES AMES ; SON AMOUR POUR SA SAINTE VOCATION.
Carmel de Reims, 27 Juillet 1873.
Très-chère et bien-aimée maman,
Que le Cœur si doux de notre divin Maître soit notre consolation et notre force !
Que vos dernières lettres m'ont fait de peine ! trèschère maman, et comment peut-il en être autrement ? Vous êtes dans l’affliction et rien ne peut vous consoler, et puis vous êtes souffrante.
Pauvre chère mère ! Permettez à votre enfant de vous gronder un peu ; et dites donc que vous le méritez, étant si peu raisonnable en vous laissant tant abattre. Eh ! trèschère mère, ne dirait-on pas en lisant vos lettres que je suis tout-à-fait perdue pour vous, que jamais, jamais nous ne nous reverrons ? Et ne pensez-vous donc pas au ciel, où nous nous réunirons pour ne plus nous séparer ? Mais pour avoir ce bonheur :il faut le mériter ; et ce n’est pas en demeurant ensemble à se caresser, à se dire qu’on s'aime, qu’on obtiendra ce bonheur. Oh non! bien aimée de mon cœur, croyez-le bien, et si nous pouvons trouver quelque assurance de la la vie éternellement heureuse du Paradis, n'est-ce pas dans ce sacrifice que Notre-
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Seigneur nous a demandé ? Pourquoi nous a-t-il séparées si ce n’est pour nous réunir bientôt ? Si vous réfléchissez bien à cette pensée vous serez plus courageuse. Vous dites, bien chère maman, que vous ne savez comment vous avez pu vous décider à me laisser partir ; mais, ma chère mère, je suis dans le même étonnement et nos Mères aussi, en pensant comment j'ai pu moi-même vous quitter moi, qui ne pouvais pas m'éloigner une demi-heure sans revenir bien vite auprès de ma mère chérie, dont je ne pouvais supporter l'éloignement. Et dire que je l'ai laissée cette bien-aimée, et que je ne vourdrais pas, pour un royaume, retourner auprès d’elle dans le monde, c’est chose incompréhensible ! Aussi, quand je refléchis à cela, ma bien-aimée, je m’écrie : Mon Dieu ! que vous êtes admirable dans vos miséricordes ! Quand vous semblez demander un sacrifice à üne âme, vous demeurez avec elle et vous agissez en elle pour lui en adoucir tellement l’amertume, qu’elle trouve bonheur et joie là où elle ne croyait trouver que douleurs et larmes ! Oui, ma chère mère, ce n’est pas vous qui avez pu me laisser partir, ce n’est pas moi qui ai pu vous quitter ; c'est Jésus qui a tout fait en nous. Recourez donc, ma bien-aimée, à cet aimable Maître quand vous vous sentez affligée, et priez-le de vous laisser puiser dans son Cœur adorable la force qui vous est nécessaire pour accomplir généreusement ce qu’il demande de vous. Songez encore, très-chère mère, que nous ne sommes pas dans ce monde pour nous sauver seules ; non, non, mais il faut sauver les autres avec nous. Cet esprit de sacrifice et de dévouement pour les âmes n'est-il pas le but de k vie contemplative, pour laquelle vous avez toujours eu tant d’attraits ? Eh bien ! chère mère, le bon Dieu nous fournit les occasions de bien prouver l'amour que nous avons pour lui et le désir que nous avons de satisfaire la
soif qu’il a du salut des âmes rachetées au prix de ses douleurs et de sa mort, en nous demandant le sacrifice de cette séparation. Que pourrions-nous répondre au bon Dieu, si nous lui refusions ce qu’il désire de nous pour le bien des âmes ? Peut-être Dieu dans sa grande bonté attache-t-il quelques grâces spéciales pour ceux qui nous sont si chers, en retour d’un de nos renoncements ; et si nous allions les en priver par notre manque de courage et de fidélité, quel compte nous en rendrions au bon Dieu ! Que cette pensée vous encourage, maman bienaimée, dans vos moinents de peine et d’ennui.
Pensez à tant d’âmes qui ont besoin de grâces, pensez surtout... à cette pauvre Juive, Madame N.
A propos de cette pauvre dame, je vous suis extrêmement reconnaissante, chérie de mon cœur, de lui avoir donné la médaille... Voyez donc, mère bien-aimée, comme le bon Dieu est bon de nos envoyer déjà une consolation en faisant profiter notre départ au bien de cette âme ! Jamais sans cette occasion, nous n’eussions osé lui offrir une médaille, bien moins lui demander de la porter; et elle, de son côté, n’eût jamais voulu l’accepter; mais un souvenir de départ l’a touchée et nous avons obtenu ce que nous désirions.
Veuillez dire à cette bonne dame que je la salue bien affectueusement et que je regrette beaucoup de n'avoir pu aller l'embrasser ; que si j'osais, je prierais sa fille d'accepter un souvenir semblable au sien. Mites-lui aussi qu’il se passe rarement un jour sans que je pense plusieurs fois à elle.
Mais que je deviens babillarde au Carmel, chère mère, ne le trouvez-vous pas? Je parle, je parle, sans en venir au sujet principal de ma lettre,qui est de nous entretenir de votre projet de venir en France. Bien chère maman, comme vous avez été désappointée à la réception de la
lettre qui vous décourne de ce voyage ! Je m’imagine vous voir toute désolée, toute triste... Et ces pauvres yeux, que de larmes n’ont-ils pas versées, en dépit de la recommandation, si juste pourtant, de Madame B. ! Et vous êtes donc décidée à partir, mère chérie? Et cette lettre vous arrivera quelques jours seulement avant votre départ. Vous ne doutez pas, mère chérie, de la grande affection que votre fille vous porte et du bonheur qu’elle éprouvera de vous voir; cependant, permettez-moi de vous le dire, je suis extrêmement triste de la pensée que vous veniez sitôt. C’est à cause de vous, chère mère, que je suis triste parce qu’il me semble que c’est bien trop tôt : votre cœur est encore trop ému, vos nerfs trop agités pour vous exposer si tôt à de nouvelles émotions.
Il ne faut pas vous faire d’illusion, chère maman, vous
me verrez, il est vrai, mais à travers deux épaisses grilles,
plus sévères que celles des Carmélites de Baltimore ; et
puis votre sacrifice se renouvellera à chaque nouvelle
séparation. Il ne faut pas vous figurer que vous pour-
rez me voir bien souvent: sans doute, comme vous
venez de si loin et que les gens du Canada sont des
gens un peu rares à Reims, vous aurez peut-être le privi-
lége de me voir plus de temps qu’on n’en accorde ordinai-
rement pour le parloir ; mais enfin, chère mère, vous n’ap-
précierez pas beaucoup ce privilége après en avoir eu
tant au Précieux-Sang, près de notre chère sœur St.
Louis de Gonzague.
Si notre séparation avait été plus longue, vous y auriez été plus habituée et vous vous seriez trouvée très-contente de ce qu’on aurait pu vous accorder. Au Canada, en devenant une des fondatrices du Carmel, vous acquerrez le privilége d’entrer de temps en temps dans la clôture et de voir les Religieuses voile levé, comme notre Révérende mère vous l’a dit...
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Maintenant pour ma santé soyez donc tranquille, chère maman, puisque je vous dis que je suis très-bien. Je ne me sens pas faible du tqaut comme chez nous ; il ne faut pas vous étonner que j'aie eu un mal de tête un peu violent en arrivant après avoir été quinze jours sans m’en ressentir, et quinze jours ballottée et secouée sur mer et sur terre. C’est vraiment une espèce de miracle que je me sois si bien portée pendant ce long voyage ; c’en est encore un de me trouver si bien ici.
Je ne vous trompe pas, chère maman, je vous dis bien la vérité ; même si vos yeux ne sont pas trop pleureurs quand vous viendrez, vous me trouverez florissante de santé. Monseigneur notre archevêque, qui est venu, il y a quelques semaines et qui m’a accordé, par l’intercession de notre bien-aimée Maîtresse, la grâce d’assister à sa visite, m'a fait ce même compliment.
Si vous saviez, ma bien-chère mère, comme tout le monde se porte bien au Carmel, vous ne seriez plus inquiète et vous auriez raison ; Car si l’on peut atteindre un âge avancé, clest bien ici à cause de notre genre de vie frugal et régulier. Il y a six de nos sœurs qui depuis quelques années, ont renouvelé leur cinquantième anniversaire de religion.
L’une d’elles, notre bonne sœur Marie Catherine, une sœur du voile blanc, a quatre-vingt trois ans ; et si vous la voyiez, toute courbée, bien entendu, sous le poids de de ses années, mais qui travaille encore à son rouet, qui va sarcler au jardin! Elle en a même un petit bout qu’elle cultive elle-même ; ce sont des fleurs et des fruits qui sont l’objet de ses soins. Elle est si bonne et si sainte, cette chère vieille ! C’est un bonheur quand on peut lui rendre quelque petit service, comme de lui donner de l’eau bénite, ou de détacher sa robe et de baisser ces manches pour entrer au chœur. Pour chacun de ses
inte,
peut nret y ces > ses
petits services, c’est un © Gloriosa qu’elle vous dit, et cela avec une reconnaissance si touchante que c’est à qui sempressera de les Jui rendre. J'ai déjà eu cette grâce plusieurs fois, ce qui m’a valu bien des prières pour vous, ma bien-aimée, car je nai pas oublié de recommander à cette sainte âme celle qui m’est si chère.
Ainsi donc, ma chère maman, ce n’est pas en faisant maigre qu’on s’affaiblit et qu’on abrège sa vie. Si j'allais vivre jusqu’à soixante ans ! J’en serais bien triste, car il doit être bien beau, ce ciel, qui nous met en possession du Bien-Aimé. Mais ne soyez pas inquiète, chère maman, ne croyez pas que je sois imprudente ; mes bonnes Mères ont grand soin, trop grand soin de la petite Canadienne : Notre Révérende et bien-aimée Mère, me donne des bonbons de viande crue qui me font beaucoup de bien ; elle m’a recommandé en outre de lui dire toujours bien fidèlement quand j'aurai besoin de quelque chose ou si la nourriture m'était contraire. Ainsi, ma chère mère, soyez parfaitement tranquille.
Je vous remercie beaucoup, ma bien-aimée maman, de la gracieuse offre que vous me faites de m’ouvrir de grand cœur les portes de la maison, si jamais j'avais envie de retourner au Canada. J'ai bien ri et je ris en relisant cette partie de votre lettre.
Ce n’est rien de nouveau, il y a longtemps que vous m'avez dit la même chose. Mais Dieu me préserve par sa sainte grâce du grand malheur de profiter de votre si tendre invitation !
Ne craignez pas que la honte me fasse reculer ; mais je me trouve trop heureuse dans ma chère solitude pour songer à la quitter. Si vous saviez, ma bien-aimée, comme je me trouve bien à ma place. Puis Notre-Seigneur est là tout à côté de moi, qui m'aide, me soutient et me fait trouver léger ce que je redoutais. C’est vrai-
ment étonnant comme cet aimable Maître prend soin de son indigne petite épouse : notre bonne Maîtresse me dit souvent que je suis une petite gâtée du bon Dieu, et c’est bien vrai quand on réfléchit aux grâces innombrables que ce bon Jésus m'a faites.
Donc, ma mère chérie, je suis bien heureuse de vous dire que je n’ai pas la moindre envie de retourner au Canada, de laisser ma chère vocation où mon cœur a trouvé son repos. Je ne saurais vous dire assez comme on s'y sent heureuse de n’appartenir qu'à Jésus, de se trouver si loin du monde qu’on se croit presque dans un désert. Cela me fait souvent penser aux Pères du désert.
Le Carmel me semble une véritable Thébaïde. Et, ma chère maman, combien d’autres consolations n’a-t-on pas dans la sainte Religion : d’être toujours assurée de faire la sainte volonté de Dieu en tout ce que l’on fait, même dans les actions les plus insignifiantes ; puis, quand on travaille on se dit qu’on est pauvre comme Notre-Seigneur, comme la sainte Vierge. Cette pensée rend si doux tout ce qu’on fait !
Enfin, ma chère inère, je n’en finirais pas, si je voulais vous dire tout ce que je découvre de jour en jour de beau et d’aimable dans la sainte Religion. Aussi, plus j'avance, plus je m’attache à ma sainte vocation.
Il y a cependant quelque chose qui trouble et assombrit ma joie. vous le devinez, bien-aimée de mon cœur... c’est la pensée du sacrifice que je vous ai fait faire, de la peine que vous en éprouvez, pauvre mère ! faut-il donc que nous soyons l’une pour l’autre la cause d’un véritable martyre? Ne craignez pas qu'on cherche à m'influencer... Comme ce n’est pas pour des motifs humains que je suis Carmélite, ce n’est pas pour des motifs humains que je persévèrerai. Ne croyez pas non plus que n0$
excellentes Mères cherchent à me faire demeurer au Carmel malgré moi.
Je vous assure qu’elles ne manquent pas de demandes d'entrée à satisfaire, et en faveur de sujets plus utiles que la pauvre petite Thérèse de Jésus, qui, comme vous le savez mieux que toute autre, n’est pas bien habile, et ma présence au milieu d’elles n’est pas sans leur être un peu pénible ; car, ma chère maman, cela leur rappelle toujours qu'il faudra peut-être faire des sacrifices de séparation bien amers, pour la fondation canadienne ; si je voulais men aller, je vous assure qu’on ne prendrait pas grand temps pour m'ouvrir la porte. Notre Révérende Mère me disait l’autre jour que si je voulais m’en aller, je n'avais pas à me gêner, et que les portes de la clôture souvrent très-facilement pour les novices qui désirent sortir. D'ailleurs, chère maman, veuillez bien le croire, on ne peut être Carmélite pour plaire aux hommes, mais à Dieu seulement.
Il faut que je vous parle un peu de mes divers offices, car on m’a fait la grâce de m'en donner ; c'en est une grande qui fait plaisir aux petites postulantes.
On nous a donné l'office de préparer les chandelles pour Matines. Tous les matins donc après la sainte messe qui se dit à 7 hrs. 12, nous allons à un petit office que nous avons tout exprès, et nous nettoyons les chandeliers et les mouchettes, puis nous arrangeons les chandelles : pour ne pas blesser la sainte pauvreté, on ajoute plusieurs petits bouts ensemble, ce qui est un peu difficle, surtout dans les chaleurs. Aussi, ma chère maman, l m'arrive souvent de faire des dégâts épouvantables, comme hier matin. Après avoir attaché très-bien toutes nos chandelles, ne voilà-t-il pas que comme je me rendais à la cave pour qu'elles s'y tinssent plus fraîches, ma
planche penche un peu... et voilà toutes mes chandelles
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à terre... Je fus bien humblement dire ma coulpe de ma grande gaucherie ; ce n’était pas la première fois et je crains bien que ce ne soit pas la dernière.
Je suis encore pour cette semaine, lectrice de seconde table ; puis au Noviciat, je dirai les versets. J'ai encore un bouquet à faire pour l’oratoire du Sacré-Cœur ; mais je ne suis pas une fameuse bouquetière ; j’aide à cueillir les fleurs, je regarde ma bonne sœur Saint Michel faire le bouquet, et elle me laisse tout l'honneur en me donnant la grâce de l’offrir au Sacré-Cœur et de l’arroser.
Nos bonnes Mères voyant que l’air me fait du bien, m'envoient cueillir des fruits au jardin. Ce ne sont pas, comme vous voyez, des occupations bien violentes, mais au contraire, de bien douces, comme les bonnes Mères savent en donner pour occuper les petits enfants.
Mardi prochain, nous aurons une belle fête, la Sainte Marthe, en l’honneur de nos sœurs du voile blanc ; c’est licence ce jour-là ; ordinairement on envoie la plus jeune postulante du chœur à la cuisine, et cependant on ne m'y enverra pas. Je crois que c’est mieux, n'est-ce pas, chérie? Car nos pauvres sœurs auraient un triste diner. Nos sœurs, à qui j'ai raconté comment les femmes sauvages faisaient autrefois leurs fricots les jours de grande réception, disent plaisamment que si on ne m'envoie pas à la cuisine, c’est qu’on craint que je ne m’oublie et que je ne leur fasse la cuisine comme ces femmes sauvages du Canada.
Nous nous amusons bien avec toutes ces histoires. J'espère que votre séjour à St. Michel vous aura fait du bien ainsi qu’à mes bien-aimés frères.
Ma chère maman, vous pouvez bien vous défaire du piano et ne cherchez pas à avoir d’autres instruments de musique en place, à moins que ce ne soit pour vous; Car
ici, On n’en fait point usage. On n’a pas besoin de cahiers de musique pour apprendre à chanter.
Pour la machine à coudre, gardez-la, chère maman, elle sera très utile aux Carmélites qui doivent travailler pour gagner leur vie ; gardez aussi toutes les autres choses que vous avez ; tout est si utile en communauté.
Enfin, bien-aimée mère, il est temps que je termine cette longue lettre, et c'est comme toujours en vous embrassant avec une affection bien grande. Notre-Seigneur seul comprend l’affection que j'ai pour la meilleure et la plus aimable des mères ; Jésus sait quels biens et quelles grâces je demande pour elle. C'est dans son divin cœur, tout brûlant d'amour que je suis,
mère chérie, votre toute aimante fille,