‹ Une fleur du Carmel [microforme] (volume 2)Chapitre 149 sur 186 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

EXPLICATION DES CÉRÉMONIES DE LA PRISE D’HABIT. : (D'après le Banquet sacré etle Manuel.)

Les Cérémonies du saint Ordre du Carmel renferment autant de mystères qu’elles ont de circonstances, dont la connaissance ne sert pas peu à nous montrer la grandeur et la sainteté de notre état, et sa différence des autres Religions.

La Postulante sort du monastère ; elle peut voir ses parents. Or cette sortie de la maison se fait pour trois raisons principales :

10. Pour éprouver et montrer à tout le monde la liberté de son choix, l’état sublime et divin qu’elle veut embrasser n’admettant que des victimes volontaires, qui courent d’elles-mêmes et sans liens à l'autel.

Elle montre ainsi qu’elle renonce à sa famille pour Dieu, et que sa vocation, que l’on ne craint pas d’exposer à toutes les tendresses de la nature et à toutes les sollicitations du monde (le monde ayant ce jour-là la liberté de la tenter,) est ferme et véritable. Le Carmel ne veut et ne reçoit que de telles vocations : nulle vue humaine n’y doit entrer et n’y pourrait longtemps subsis-

ter. On n’y reçoit point de ces victimes malheureuses et forcées qu’un bizarre caprice ou une dure nécessité immole à Dieu, et qui demanderaient volontiers, comme la fille de Jephté, des compagnes et du temps pour pleurer la

rigueur de leur sort, au lieu de manifester cette impatiente ardeur que produit la grâce d’une véritable vocation.

20. La Postulante sort du monastère afin de signifier qu’elie est remise dans une entière liberté d’embrasser ou de laisser cette éminente perfection ; après en. avoir fait choix, il ne lui sera plus permis de regarder en arrière.

30. Cette sortie se fait encore pour honorer la mémoire de la prise d’habit de notre sainte Mère et des religieuses de sa réforme, qui recevaient alors le saint habit le jour de leur entrée. On a très-sagement établi de donner à celles qui embrassent ce saint état le temps de le connaître, d’en mesurer les engagements, et de leur offrir le moyen de réparer, par cette entrée publique qu’elles font avec préparation, ce que l'ignorance ou la précipitation a pu leur faire omettre de dispositions à leur première entrée. Elles doivent donc se préparer à cette entrée publique avec esprit intérieur, afin de pouvoir dire avec vérité : “(C’est dans ce grand jour, que Dieu a fait véritablement grand pour moi, que je vais commencer une vie céleste et divine, fouler aux pieds le monde et briser tous ses liens en faisant un éternel divorce avec lui à la face du ciel et de la terre.”

La Postulante tient un cierge allumé pendant le sermon qu’elle entend dans l’église du monastère, hors de la clôture ; elle peut y dire la prière admirable que Jésus- Christ adressa à son Père après la Cène : c’est le chapitre dix-septième de l'Évangile selon saint Jean. Elle contient tout ce qu’une vierge du Carmel doit demander, méditer et pratiquer. On ne doit pas manquer de là dire au jour anniversaire de la prise d’habit,. s’appliquant à entrer dans cet esprit d'horreur du monde, de sainteté et d’unité qu’elle exprime.

Il est à remarquer que la Postulante porte un cierge

allumé qu’elle ne reçoit point des mains du Célébrant : c’est une cérémonie propre à notre Ordre ; car dans les autres la prétendanie entre au chœur sans cierge et le reçoit de la main du Célébrant. Mais, en commençant sa carrière, une Carmélite doit jeter un vif éclat : il faut qu’elle soit déjà lumière pour embrasser un état aussi sublime et aussi parfait. Le cierge qu’elle tient allumé à son entrée, lui dit qu’elle doit être dès ce moment un flambeau ardent et brillant, afin que son divin Époux puisse la montrer avec complaisance et lui dire : Vous êtes la lumière du monde.

Après le sermon, elle se rend à la porte conventuelle, où toute la communauté l’attend avec cérémonie. Toutes les religieuses ont des cierges allumés, leurs manteaux blancs et leurs grands voiles abaissés. Les parents de la Postulante présentent à Dieu cette fille chérie que la grâce leur demande ; ou plutôt Jésus-Christ, en leur personne, présente lui-même à son Père cette nouvelie victime qu’il fait passer de l’ombre de la mort au séjour de la lumière et de la paix. Il lassocie à cette troupe immaculée qui, revêtue de robes blanches, doit suivre partout l'Agneau. Ainsi cette fleur naissante est transplantée au parterre des lis où l’Époux sacré prend son repos et ses délices. Voilà les pensées qui doivent en ce moment la pénétrer d’une intime joie de l’heureux choix qu'elle a fait, et la remplir d'horreur pour cette malheureuse Babylone qu’elle a quittée.

Lorsque la Novice entrera, la porte-croix, avec ses deux compagnes, s’avancera vers elle et lui présentera le

pied de la croix pour la baiser et adorer, ce que la Novi-

ce fera à genoux. Cette cérémonie est pour lui apprendre qu’elle ne monte au Carmel que pour imiter le divin exemplaire qui lui est montré, et sur lequel elle doit se former si parfaitement qu’elle soit une effigie vivante du

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crucifix, et qu’elle n’a autre chose à prétendre pour dot et pour présent que la croix, les épines, les clous, la nudité, la pauvreté de l'Époux divin.

Et, en embrassant la croix, l'épouse doit faire une intime oblation d'elle-même à cet Æpoux de Sang qu’elle choisit. Elle devrait renouveler cette consécration, non seulement cinquante fois le jour, comme nous le commande notre sainte mère Thérèse, mais cent et cent fois, s’il était possible, et toutes les fois qu’elle met la main sur le crucifix que nous portons sur le cœur comme le bouguet de myrrhe de la sainte Épouse.

La Novice est ensuite conduite au chœur tandis qu’on chante pour elle © gloriosa vireinum, qui est une hymne de triomphe, de joie et de foi par laquelle on félicite Marie de la gloire qu’elle a eue de mettre au monde et d'allaiter le petit Enfant, le Verbe incarné, qui a si glorieusement réparé le péché d’Eve : ce qui convient admirablement bien à cette âme où Jésus-Christ prend une nouvelle naissance, et qui, protégée par Marie, doit croîitre jusqu’à l’âge parfait. Ce qui est dit de Marie : “que par son fruit béni elle a réparé la faute d’Eve,” nous remet devant les yeux la sainteté de notre vocation.

La Novice étant arrivée à la grille, le Célébrant lui dit : ‘ Que demandez-vous ” ? Elle répond : “ La miséricorde de Dieu, la pauvreté de l'Ordre et la compagnie des Sœurs.” Cette courte réponse, dans les trois choses qu’elle renferme, contient tout ce que nous devons demander, méditer et exercer toute notre vie.

En disant : /a miséricorde de Dieu, nous avouons, nous reconnaissons publiquement que cette éminente vocation ne peut nous être donnée que par une effusion de cette gratuite miséricorde que nul ne peut jamais mériter et que Dieu fait à qui il lui plaît, parcequ'il est bon et tout-puissant, Dieu ne force point la liberté de l’homme,

qu'il respecte toujours ; et, nous voulant gratifier de ses plus grands dons, il veut notre désir, notre demande. I] inspire, il attire, il convie ; mais il nous dit après : “ Que demandez-vous ? ” Oh ! disons-lui donc : “Cette immense miséricorde qui fait de moi un choix si glorieux ; cette miséricorde et toutes les commisérations qu’elle renferme pour moi ; cette wséricorde qui m’a prévenue pour m'arracher au monde ; cette wéséricorde qui m’environne au pied de l'autel, et que je conjure de me suivre jusqu’au tombeau !.. ?”

En demandant la fauvreté de © Ordre, nous exprimons son éminente perfection renfermée dans cette parfaite pauvreté. Nous ne demandons pas seulement la pauvreté religieuse, mais cette étroite et parfaite pauvreté dont la Réforme a fait profession, et qu’elle recommande si fort qu’il n’y a presque pas de chapitre dans ses constitutions où elle ne soit recommandée et statuée. Cette pauvreté de l'Ordre nous met dans une nudité si totale qu’il ne nous est plus permis de rien désirer ou posséder sur la terre, non plus que de s’approprier le bien de nos parents pour nos plaisirs ou nos besoins. Notre Constitution nous défend de demander sans permission, même à père et mère, et ajoute que la nécessité qui nous oblige à demander doit être bien grande. Souvenons-nous donc bien que ce n’est pas une petite faute contre cette sainte pauvreté que nous avons vouée et promise à Dieu, de regarder comme à soi les petits présents des parents et d’en déterminer l’usage, sous prétexte qu’ils ne veulent pas que cela entre dans la masse commune et qu’ils ne le donnent que pour n&s petits besoins ou désirs.

Ah ! notre pauvreté a cela en horreur ; et ne füt-ce qu’une bouchée de pain, nous la devons regarder comme une aumône faite à la maison et ne nous en pas plus ressentir que les autres. Nous devons éviter de connaître

SŒUR THÉRÈSE DE JÉSUS. Tr

l'usage qu’on en fait. C’est un point particulier de règlements de Mgr. de Bérulle.

Nous demandons encore /4 compagnie des Sœurs. Ce terme si simple est bien mystérieux. L’Époux, dans le cantique, dit : Ma sœur, mon épouse : soror mea, sponsa. Il faut être sa sœur par l'humilité et la pureté, avant d’être son épouse, par la charité. N’osant donc dire que nous aspirons au rang des épouses, nous demandons 7 compagnie des Sœurs. Nous demandons, avec un ardent désir, à être du nombre de celles que l'Époux appelle ses sœurs, et qui, comme telles, sont élevées au rang d’épouses. Souverons-nous donc que nous avons demandé la compagnie des anges de la terre, avec lesquels nous devons conserver l’indissoluble lien de la paix et de la charité. Le Célébrant, s'étant assuré de la pureté de son choix bre et volontaire, dit à la Novice: Que Dieu, qui a commencé en vous un st grand ouvrage, le perfectionne ; et ensuite: Que le Seigneur vous dépouille du vieil homme et de toutes ses œuvres. Ce qui doit la faire entrer dans une grande ferveur intérieure, priant Dieu d’exaucer la prière : que toute l’Église fait pour elle, et de rendre efficaces et véritables ces saintes paroles. Nous devons nous-mêmes prier le Seigneur de se ressouvenir de cette prière en notre faveur ; et lorsque nous sentons les révoltes et les saillies du vieil homme encore vivant en nous, gémissons et crions au Seigneur, afin qu’il soutienne l'ouvrage que sa grâce a commencé, qu’il le perfectionne, et qu'il détruise tous les restes malheureux de cet homme corrompu dont nous ne pouvons nous dépouiller sans lui. La Novice est ensuite conduite hors du chœur, pour être dépouillée de ces ornements de vanité.et de ces livrées de l’iniquité dont se pare la corruption du cœur de l'homme. Pendant qu’elle quitte les habits du monde, le Célébrant béñnit à la grille ceux de le Religion,

qu’il doit lui donner, c’est-à-dire : la ceinture, le scapulaire et le manteau ; ear le reste, c’est-à-dire, la robe, la cotte, le premier voile et les alpargates avec lesquels elle entre au chœur, ont été bénis le matin.

Cette bénédiction, qui se fait pendant que la Novice quitte les habits séculiers, nous marque visiblement ce qui se fait intérieurement, Dieu versant sa bénédiction sur elle et même sur ses habits, pendant qu’elle se dépouille de la pompe et vanité du siècle.

Les habits dont elle se revêt elle-même sont le symbole de ce qu’elle a demandé et qu’elle reçoit, et ceux dont elle est revêtue par le Célébrant lui marquent ce que Dieu demande d’elle et ce qu’il lui promet.

La robe qui la couvre tout entière est tout à la fois et le signe de la miséricorde qu’elle a demandée, et la marque de la pénitence à laquelle elle se consacre.

Les alpargates ou souliers de corde sont le signe de la pauvreté de l'Ordre qu’elle a demandée ; cette chaussure est celle des pauvres et nous fait appeler déchaussées.

Enfin le premier voile et la toque qui lui couvrent les épaules, montrent qu'elle est reçue en la compagnie de celles que l'Époux appelle ses sœurs, ses épouses chéries, ses amies.

Revêtue de toutes ces bénédictions de miséricorde, et des livrées de la pénitence et de la sainte pauvreté, associée aux sœurs de l’Époux, elle s'approche de la grille, où, au lieu de l'esclavage du péché et des liens de misère qu’elle vient de quitter, Dieu la revêt de l’Aomme nouveau. Les habits sacrés dont on va la couvrir, lui sont un gage du centuple que Dieu lui a promis ; elle vient de quitter les livrées du monde et de Satan, et elle est revêtue de celles de l’Agneau et de Marie.

Ce qu'on lui dit en la revêtant ne mérite pas moins d'attention que ce que les habits signifient. Saint Doro-

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thée nous apprend que ce qui nous couvre la tête, comme à des enfants, est une marque d’innocence, de simplicité et d'humilité. En nous mettant la ceinture, on nous dit que, si nous étions autrefois dans la liberté de disposer de nous-mêmes, une fois engagées nous n’aurons plus ce droit, l’ayanr remis à celui que Dieu a préposé sur nous auquel nous étendons les mains pour soumettre nos œuvres. On nous assure, en nous mettant le scapulaire, que Ze joug de Jésus-Christ est doux et facile à porter, et qu’il est un joug de grâce, de sanctification et de gloire. Saint Dorothée dit encore que cet habit sans manches nous est un avertissement perpétuel que nous ne devons pas avoir de mains pour obéir au vieil homme.

Ensuite on nous couvre du manteau, qui est le symbole de notre admission parmi cette troupe pure qui doit toujours suivre l Agneau. Nous sommes averties de conserver avec soin la candeur immaculée dont notre âme est revêtue en ce moment, pour la présenter au tribunal de Dieu, où nous serons jugées selon limmensité des grâces que nous avons reçues.

La Novice, ainsi revêtue du joug et de la protection de Jésus-Christ, est bénie ; et le prêtre prie pour elle et invoque avec tous les assistants la grâce du Saint-Esprit et le feu céleste sur le sacrifice de cette sainte victime, qui de son côté, comme accablée sous le poids des miséricordes divines, ne peut faire autre chose que s’anéantir devant Dieu et s’abimer dans le sentiment de son néant. C'est la disposition intérieure où elle doit être, et qu'elle exprime extérieurement par la posture humiliée et anéantie où elle se met à la face du ciel et de la terre pour être présentée à Dieu par le Célébrant, qui commence le Vent Creator Spiritus, et adresse à Dieu pour elle des prières particulières afin de lui obtenir l’effusion des grâces que demande sa sublime vocation, Ces priè-

res que le Saint-Esprit a dictées, et que l’Église adresse au Seigneur en nous consacrant à lui, sont bien propres à nous faire connaître la grandeur et la sainteté de notre état. Il ne faut que les lire pour nous instruire de nos devoirs. C’est une sainte pratique de les lire de temps en temps pour demander à Dieu ce que Jésus-Christ a demandé publiquement pour nous par la bouche de son ministre.

C’est pendant ces prières que la Novice se consacre totalement, qu’elle est reçue avec complaisance par le Père éternel ; et c’est dans cet heureux et précieux moment où elle est prosternée sur le tapis, qu’elle doit demander pour elle et pour ses amis les grâces qu’elle désire obtenir. Cette posture crucifiée où elle est pendant qu’on prie pour elle avec ardeur, et dans laquelle elle reçoit l’aspersion au lieu même où elle doit un jour être exposée pour sa sépulture, lui apprend que, dès ce moment, elle doit être véritablement morte et crucifiée au monde.

Comme toutes les prières qu’on fait en ce moment-là sont ordinairement exaucées, il ne faut pas oublier de demander le double esprit de l'Ordre et la grâce d’en être la gloire et le soutien au lieu d’en être la honte et l'opprobre, la persévérance finale et la ferveur de l'esprit, primitif.

On doit aussi demander les forces nécessaires du corps et de l'esprit pour soutenir la rigueur de cette sainte observance ; car bien que l’état d'infirmité, dans l’ordre de Dieu, soit très-saint, perfectionne la vertu, et que nous devions le recevoir sans peine, et même z.vec joie, ou du moins avec une parfaite soumission, jamais nous ne devons le rechercher par nous-mêmes ; au contraire, il faut en craindre les périls qui sont bien plus à redouter pour notre faible vertu que pour notre corps.

Les prières étant finies, la Prieure asperge la Novice d’eau bénite, en signe d’assurance que les prémices de l'esprit du Carmel lui sont données, et que c’est à elle à en bien faire profiter le talent. Cette aspersion qu’elle reçoit dans l’état de mort où elle s’est mise, l’avertit qu’à la mort l’usure de cette grâce lui sera redemandée.

La Prieure, l'ayant fait lever, la mène baiser le milieu de l’autel, ce qu’elle fait à genoux ; elle baise ensuite la main de la Prieure, pour reconnaître que cette sublime vocation vient de Dieu, et que c’est une grâce toute gratuite qu’elle a reçue du Père des lumières, de qui descend tout don parfait.

Enfin, elle va embrasser les sœurs, se recommandant à leurs prières. Qu'on se souvienne alors que, comme notre sainte Mère Thérèse nous l’apprend dans le Chemin de Perfection qu’elle nous a tracé, nous ne devons plus connaître que l'amour parfait et spirituel entre nous. C’est à cet amour, à cette union de charité parfaite que la Novice est invitée par ce verset tant répété : Ze quèm bonum.

Pour terminer, toutes les créatures sont invitées à rendre grâce à Dieu de ce sacrifice par le psaume Deus misereatur nostri, que l’on dit en sortant du chœur.

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