‹ Une fleur du Carmel [microforme] (volume 2)Chapitre 159 sur 186 · Les violettes dans le jardin de l’Epoux · texte numérisé non relu

Les violettes dans le jardin de l’Epoux

Tous les souvenirs de ces premiers jours nous sont encore présents, et ils sont nombreux : c'était à chaque instant un nouveau trait d’obéissance, de régularité, d'ingénuité, de charité. Nous ne savions qu’aimer le plus, ou cette égalité de caractère qui ne se démentait pas, (on la voyait toujours souriante, elle avait pour chacune de nous une parole cordiale, un regard affectueux), ou la reconnaissance qu’elle témoignait chaque fois qu’elle recevait un de ces petits services dont les postulantes ont besoin au commencement : elle joignait alors les mains pour ne pas manquer au silence, et tout son cœur passait dans ce simple geste.

Dans certaines occasions, elle disait un seul mot: “ Chère sœur.” Mais que l’accent avec lequel elle le prononçait le rendait expressif ! Sa douce gaieté nous charmait aussi ; elle apportait tant d’entrain à nos récréations, et puis ses naïvetés étaient si charmantes ! Une fois, nous voyant assises sur les talons, comme cela se pratique ici, elle nous dit en riant que notre posture ressemblait un peu à ce que l’on appelle au Canada s'asseoir à la sauvagesse. Ce compliment nous amusa beaucoup. De là est venu qu’elle se prévalait si souvent du nom de sauvagesse pour nous égayer.

Un autre jour, c'était la veille de la sainte Marthe, nous souhaitions bonne fête à nos chères sœurs du voile blanc, et elle voulait en avoir sa part. Dans ce but, eile allait de l’une à l’autre, disant d’un petit ton de reproche : “ Mais je suis Marthe aussi, je cueille des groseilles !” et comme pièces de conviction, elle montrait ses mains

toutes frouges encore, et quelque peu labourées par les épines... et de fait elle ne les ménageait pas.

D’autres fois encore, elle nous montrait, avec une fierté pleine d’enjouement, quelques objets de son trousseau de postulante remplaçant ses fraîches toilettes du monde ; certains tabliers de grosse toile grise avaient surtout pour elle un attrait spécial... Elle était si heureuse dans son costume de travailleuse !... si heureuse surtout quand elle en avait les fonctions. C'était plaisir de voir son attention à s’instruire de tous ces travaux que notre sainte Mère a voulu nous faire exécuter en commun : ils étaient bien nouveaux pour la chère enfant ; certains usages, inspirés par la sainte pauvreté, auraient même pu sinon la rebuter, du moins lui paraître très-extraordinaires ; mais non, tout était magnifique. “ Que c’est beau !” répétait-elle souvent.

Enfin nous ne terminerions pas, et ces menus détails paraîtront peut-être insignifiants.… mais ils ne l’étaient pas pour nous, et nous en conservions précieusement la mémoire : ils nous révélaient chez ma sœur Thérèse de Jésus, la présence de ces aimables petites vertus dont parle si bien St. François de Sales... véritables violettes dans le jardin du divin Époux : elles embaument plus qu’elles ne brillent, mais on aime toujours à s'arrêter pour en respirer le parfum.

Page 1