‹ Une fleur du Carmel [microforme] (volume 2)Chapitre 171 sur 186 · LA PAIX ET L'AMOUR DE NOTRE-SEIGNEUR · texte numérisé non relu

LA PAIX ET L'AMOUR DE NOTRE-SEIGNEUR

Ma Révérende et très-honorée Mère, pas Très-humble et affectueux salut en Notre-Seigneur dont h nous ne pouvons qu'adorer les desseins inscrutables, fête mais toujours pleins d'amour. Nous étions bien loin de à qu nous attendre que ce Divin Maître cueillerait si vite pour déve le ciel cette aimable fleur qu’il venait de planter dans ses i notre Carmel, notre bien-aimée sœur MARIE-LUCIE- bon HERMINE-THÉRÈSE DE JÉSUS, novice blanche de notre Comn monastère, âgée de vingt-deux ans moins deux jours, et bien de religion, six mois et sept jours. Cette chère et angélique Ma enfant était née à Québec d'une pieuse et très-honorable et ton: famille. La conduite de Dieu sur cette âme choisie fut avait } tellement providentielle, que nous regrettons beaucoup désapy d’avoir à nous restreindre aux bornes d’une circulaire. entreti, Le 17 juillet de l’année dernière, nous fûmes bien Connaf

surprises, ma Révérende Mère, de recevoir une lettre du Æ ,. qui ;

Canada... Elle nous était adressée par un bon P. Jésuite alors ” . . ,

qui, en 1850, avait donné une retraite à notre commu- Æ pomit

nauté. Il nous proposait d'aller fonder un Carmel à Québec ou à Montréal, selon un désir qu'il nourrissait depuis de longues années, mais à l'exécution duquel il n'avait encore pu arriver. La Providence semblait maintenant en indiquer les moyens.—Depuis neuf ans, il dirigeait une jeune personne qui en avait vingt quand il nous écrivait. (C'était notre chère Hermine. Dès longtemps elle désirait s'attacher uniquement à Notre-Seigneur ; mais elle ne trouvait pas dans son pays d’ordre religieux conforme à son attrait. Les œuvres extérieures n'étaient pas ce qu’il lui fallait. Son sage directeur connaissait ses goûts, mais croyait ne rien devoir lui dire pour la déterminer dans son choix.

A la fin de l'hiver 1872, la pieuse Hermine fit, avec madame sa mère, un voyage dans les États-Unis. Elles passèrent à Baltimore et apprirent qu’il s’y trouvait un monastère de Carmélites. La jeune fille pria sa mère de l'y conduire, ce qui lui fut accordé. C'était le jour de la fête de notre bienheureuse sœur Marie de l’Incarnation, à qui, depuis lors, notre chère novice voua une tendre dévotion. Ce qu’elle vit, ce qu’elle entendit fixa bientôt ses incertitudes : “ Oh ! dit-elle à sa bonne mère, quel

E- bonheur d’être dans cette maison ! C’est dans un couvent re comme celui-là que je veux vivre.” Dès lors, elle était et bien déterminée à devenir Carmélite.

que Mais la pauvre enfant fut subitement saisie de crainte, ble et tomba dans une grande tristesse : son directeur ne lui fut avait jamais parlé de Carmélites, elle craignait qu'il ne oup désapprouvât son projet. Elle ne put, dans le premier 2. entretien qu’elle eut avec lui, se résoudre à le lui faire bien connaître. Sa pieuse mère découvrit au Révérend Père > du ce qui s'était passé dans le cœur de son enfant ; celle-ci, suite alors, se décida à s'ouvrir elle-même. Le Révérend Père nmu- À promit une réponse pour le lendemain, et déclara à la

jeune fille que, depuis longtemps 1l la croyait appelée à la vie religieuse, mais qu’il n’aurait pas voulu prendre sur

lui de fixer son choix sur telle ou telle communauté ; sa

conviction était maintenant que Dieu, sans aucun doute,

lappelait au Carmel. Cette déclaration dissipa en un

instant toutes les peines intérieures d’'Hermine.

Depuis des années, madame sa mère avait le désir de fonder un monastère de religieuses contemplatives, mais elle ne savait de quel ordre les <hoisir. Maintenant, la difficulté est résolue : sa fille sera Carmélite ; elle-même demeurera auprès du couvent et viéndra autant qu’elle le voudra à la chapelle s’unir aux prières et aux offices des religieuses. Ce sera un commencement du Paradis...

Mais où prendre des Carmélites ? Les Canadiens ont le cœur tout français, et l’on veut des Carmélites françaises. Le Révérend Père connaissant celles de Reims, en parle aux futures fondatrices, et les voilà décidées. Il nous écrit donc, et sa lettre est suivie de près de celle de la jeune personne, qui commence ainsi: “ Vous serez “ peut-être étonnée de recevoir une lettre de si loin, d’ap- “ prendre qu’on vous connaît au Canada, que vous y ‘avez même une enfant qui vous aime de tout son

“ cœur...” Elle nous fait ensuite les mêmes propositions que le Révérend Père. Mais, de notre côté, l'affaire ne semblait pas aussi facile ; nous ne nous attendions nullement à nous occuper d’une fondation, et d’ailleurs, il était de la plus simple prudence d'attendre que quelques vocations Üien sûres se fussent déclarées dans ce pays... Nous répondimes en ce sens, laissant néanmoins entrevoir notre disposition de seconder autant qu’il serait en nous les desseins de Dieu.

La chère enfant voyant ses projets déçus pour le moment, ne se laissa pas abattre.—Nous relisons, non sans une profonde émotion, ce que le Révérend Père

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Ce tendre doux chère dation dant à la post second, Moyens Au C Vait au

nous disait encore à son sujet dans sa première lettre : “ Elle veut entrer au Carmel pour y mourir, et elle dit ‘“ que pourvu qu’elle meure au noviciat, après avoir reçu Thabit du Carmel, son but sera atteint.” —Notre réponse si peu favorable qu’elle parût, renfermait le mot de pos#lante. Ce fut assez pour l’encourager. Voici ce que porte sa lettre du 4 octobre suivant : “ Mais, ma Révé- “ rende Mère, quoique j'aie été d’abord attristée des “ difficultés apportées à l’exécution de nos projets, je “ m'en réjouis maintenant ; je vois que ces difficultés “ n’ont servi qu’à affermir et rendre plus ardent mon “ désir de devenir Carmélite, et à me faire voir que ma “ vocation au Carmel est tout-à-fait indépendante ce “ votre établissement au Canada. Si vous ne pouvez “ venir chez nous, rien ne s’opposera à ce que j'aille

“ chez vous... Je vous supplie donc, ma Révérende “ Mère, quoique je sois très-indigne d’une si grande 2 “ faveur, de vouloir bien me donner une réponse favorapr “ ble, de me compter dès aujourd’hui au nombre de .vos y “ filles, enfin, de me dire que vous me recevrez quand on “ l'année prochaine, à la fin de l'automne, j'irai vous ns “ demander mon admission au Carmel.” La chère enfant né prenait, en signant, le titre de postulante. \le- Cette conclusion fut affligeante pour le cœur de la il tendre mère ; mais sa haute piété la soutint, ainsi que le ques doux espoir de revoir, au bout de deux ou trois ans, sa yS chère fille revenir avec quelques compagnes pour la fon- ntre- dation tant désirée. Elle accéda à tout, décidée cepent en dant à éloigner le plus possible l’époque du départ que la postulante désirait rapprocher. La Providence, pour ur le seconder les vœux de celle-ci, changea les obstacles en , non moyens. a | Père Au commencement de novembre 1872, Hermine écri-

vait au Révérend Père: ‘“ Pour ma santé, elle est plus

‘ mauvaise que jamais ; je ne sais ce que je vais devenir “ si je ne prends pas de mieux. Je suis entre les mains ‘ de Notre-Seigneur ; qu'il fasse de moi ce qu'il lui plaît. “ Cependant je désirerais bien mourir Carmélite si c'était “ sa volonté.” —Une lettre de madame sa mère, peu de jours après, portait: “ Hermine est dans un état de “ maladie et de faiblesse tel qu’il lui sera impossible de ‘ (vous écrire) d’ici à plusieurs semaines. Elle ne prend ‘ presque aucune nourriture, et souffre des douleurs de “ tête et d'estomac. Si elle ns il ne faudrait pas cé grands temps pour l'emporter...

Elle était en cet état lorsque nos lettres tai arrivèrent.

Presque aussitôt, madame sa mère écrivit au Révérend Père : “ Hermine est mieux, et je l’attribue aux prières ‘“ que nous avons adressées au doux Cœur de Jésus, et ‘aux promesses que j'ai faites aux âmes du Purgatoire ‘ pour son rétablissement. J'ai aussi promis à Notre- “ Seigneur une chose qu'il vous sera agréable d’appren- “dre; c'est de sacrifier généreusement Hermine aux “ desseins que jésus a sur elle, et de la donner pour le ‘“ Carmel. Ces prières et ces promesses ont été large- ‘“ ment récompensées, Notre-Seigneur permettant que, “ dès jeudi dernier, un mieux sensible s’opérât dans l’état ‘“ d’'Hermine. Je vous assure, mon Père, qu’elle a été ‘“ dangereusement malade. Elle me demande de vous ‘ exprimer le grand bonheur qu’elle a ressenti des bien- ‘“ heureuses nouvelles de Reims, que vous lui avez com- “ muniquées.… Elle pense bien qu'après la bonté du “ Sacré-Cœur de Jésus, c’est à vous qu’elle doit d’avoir ‘“ reçu un si beau nom...”

En effet, la chère enfant avait témoigné à son Directeur et à sa bonne mère le désir de s'appeler, au Carmel, Thérèse de Jésus. Mais nous l’ignorions entièrement, tandis qu'ici, dans une réunion de la Communauté, nous

résolûmes, d’un commun accord, de lui donner ce nom, et nous lui en faisions parït.

Le Révérend Père, en nous redisant ces choses, ajoutait: ‘ Elle craint, non pas de souffrir et de mourir, mais ‘“ de ne pas mourir Carmélite. La réception de votre “ lettre, qui lui a annoncé qu’elle est reçue postulante et “ qu’elle s’appellera Thérèse de Jésus, la remplit, elle et “ sa mère, de la plus douce consolation. Il en coûtait à ‘“ sa mère de la voir partir l'automne prochain, et elle “ semblait vouloir retarder ce départ. A présent, pour “ que le bon Dieu conserve l'enfant, la bonne mère est “ décidée à la laisser partir au plus tôt ; et j'espère que, “ si sa santé se remet, elle vous arrivera dans le courant “ du mois de mai.”

Notre bonne postulante, heureuse de voir ainsi s’avancer l’époque de son entrée au Carmel, prit toutes ses mesures pour ne pas éprouver de retard. Cependant, elle ne pouvait entreprendre un tel voyage sans être confiée à des mains bien sûres. Elle pria, et de notre côté, nous recommandâmes cette entreprise à Notre-Dame du

Sacré-Cœur. Il se trouva qu'un négociant de Québec, digne de toute la confiance de la mère et de la fille, se disposait à passer en Europe. Il accepta avec bonheur la mission de »rotecteur de cette héroïque enfant, et il s'en acquitta avec une sollicitude vraiment paternelle. Ce bon monsieur nous amena son intéressante protégée, et nous assura que cette traversée de l’Atlantique, qu’il faisait pour la trente-cinquième fois, avait été exceptionnellement heureuse. ‘“ La Manche elle-même, nous disait-il, ordinairement houleuse, était, cette fois, calme comme de l’huile.” Notre-Dame du Sacré-Cœur avait tout arrangé pour que cette chère enfant, qui l’aimait tant, s’'embarquât précisément le 31 mai, jour de sa fête, et l'avait ainsi gardée constamment sous sa douce égide.

Déjà Elle avait adouci les amertumes de la séparation, et fortifié d’une manière inespérée le courage de la mère et de la fille, à ce moment que l’une et l’autre avaient tant redouté.

Mais je ne puis, ma Révérende Mère, m'empêcher de retourner à quelques jours plus tôt, et de mettre sous vos yeux quelques extraits de lettres qu’écrivait cette bonne Hermine, désormais Thérèse de Jésus, à son Père spiri-

tuel, dans ces jours de combats et de victoires : __ 21 mai 1873. “Cette divine Mère m'a secourue “ d'une manière très-miséricordieuse dans toutes mes ‘€ afflictions, ce qui me donne grande confiance qu’elle ne ‘“ m’abandonnera pas à l’heure du combat. Mon Père, “ C’est l'heure pour votre enfant de dire : Les eaux de la - tribulation n’environnent de toutes parts, et si vous ne ‘“ me secourez, Seigneur, jy périrai Que de peines, de “ tentations et de troubles dans ce pauvre cœur! C’est ‘“ maintenant, que le sacrifice est sur le point de se con- “ sommer, que j'en mesure toute l'étendue. Je ne puis ‘ comprendre comment j'ai pu me résoudre à quitter ma “ mère bien-aimée, dont il semblait que je ne dusse “ jamais me séparer. La pauvre nature est toute trem- “ blante à l'approche de l'heure suprême. Comment “€ ferai-je ? Comment pourrai-je ?... De moi-même je ne ‘“ puis rien, mais je puis tout en Jésus qui me fortifie. ‘ Voilà mon oraison jaculatoire dans ces temps d’angois- “ses si cruelles. De toutes parts en me livre des “combats. Vous devinez de combien de glaives ces ‘ paroles ont percé mon cœur. Vous savez mieux que “tout autre, s’il y eut jamais fille plus attachée à sa “ bien-aimée maman, que la pauvre petite Thérèse de “ Jésus, et que, si je la quitte, ce n’est que pour obéir à “ la volonté de Dieu qui m'appelle à lui, et pour obtenir, “par une immolation journalière, les grâces les plus

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entrée était ré SOuven

“ précieuses pour cette mère chérie. On ne comprend ‘ pas dans le monde la conduite de Dieu sur les âmes...”

Dieu versa bientôt l’onction de sa grâce sur les douleurs de cette âme généreuse, et le lendemain, elle continuait ainsi : “ Je remercie Notre-Seigneur des peines “ et des épreuves qu’il m'a envoyées, car elles n’ont servi “qu’à affermir ma vocation et à augmenter mon bon- “ heur.. Combien ce sacrifice des plus chères affections “ du cœur fait de bien à l’âme! Jamais, avant ce jour, “je n’avais si bien compris le bonheur du Paradis, qui “nous réunira pour ne plus nous séparer ; jamais je “ n’avais compris que, pour s'attacher à Jésus par un “amour véritable, il faut se détacher de toutes les créa- “tures, même de celles qu’on aime le plus purement. Je “ ne puis vous exprimer, mon Père, quel désir je sens de “ servir et d’aimer le bon Dieu, combien je sens mon “ cœur se détacher de toutes les choses de la terre. Cette “seule disposition est si douce, qu’elle suffit pour dédom- “ mager le cœur des plus grands sacrifices...”

Notre chère Canadienne nous arriva le 15 juin, et, après avoir épanché sa reconnaissance aux pieds de Notre-Dame du Sacré-Cœur, qui l'avait conduite comme par la main, au milieu de tant d'épreuves et de périls, elle-même éteignit la lampe qui, durant son voyage, avait brûlé jour et nuit devant l’image de cette divine Mère.

Une fois au Carmel, qu’elle avait tant désiré, ma sœur Thérèse de Jésus n’aspira plus qu'à en prendre l'esprit. Mais il semblait que cet esprit fût inné en elle ; rien re létonnait, c'était bien ce qu’elle avait cherché. Les petites pratiques d’humilité, de silence, de pauvreté lui semblaient toutes naturelles. Dès le lendemain de son entrée, elle nous suppliait de lui faire remarquer ce qui était répréhensible dans sa conduite, et nous eûmes bien souvent lieu depuis, de voir combien c'était alors son

cœur qui parlait Le moyen de lui procurer la paix lors de ses petites inquiétudes, c'était de lui faire sentir que ses misères ne devaient nullement l’étonner, de lui représenter que sa vocation dépendait beaucoup moins de son propre mérite, que des vues toutes miséricordieuses de Dieu sur elle. La chère enfant avait besoin de ces encouragements : elle était si pénétrée du sentiment de son incapacité personnelle! A cela se joignait la crainte que la faiblesse de sa santé ne l’'empêchât de suivre la règle comme les autres. Nous lui répondions alors que le bon Dieu lui avait tracé une voie spéciale, et qu’elle pourrait au moins être reçue comme fondatrice. — “Oh! on ne m'appellera pas ainsi, n'est-ce pas, ma Mère !.” Et ces paroles s’échappaient de son cœur avec un accent de supplication que nous ne saurions rendre.

En effet, ma Révérende Mère, ma sœur Thérèse de Jésus, qui désirait si ardemment la fondation du Carmel Canadien, ne pensait nullement à y concourir de sa propre personne. Lorsque nous parlions du moment où elle retournerait, avec une petite colonie de Carmélites, dans son pays natal, elle nous reprochait aimableraent de vouloir la chasser d’auprès de nous. Son humilité l’'empêchait de croire qu’elle pût contribuer à cette œuvre autrement que par les biens extérieurs que la Providence avait mis à sa disposition. Il lui semblait aussi que Dieu demandait d’elle un détachement plus absolu de toutes choses. Bien récemment encore, elle le disait à une de nos sœurs : “ C’est ici que je dois mourir... ” Cependant nous ne partagions pas ses sentiments, et en regardant cette aimable enfant, nous nous préparions au sacrifice de la séparation. Elle nous semblait si pénétrée de l'esprit de notre Sainte Mère, qu’elle puisait dans ses ouvrages avec une affection toute filiale ; nous

ns

croyions découvrir tant de sagesse unie à la naïveté enfantine de cette âme d'élite, que nous nous plaisions d'avance à la voir former d’autres âmes à la vie du Carmel, et, bientôt après sa profession, devenir pour le spirituel comme pour le temporel, la pierre fondamentale de la fondation projetée. Hélas ! c'était une autre séparation que nous devions accepter, et combien l’époque en devait être rapprochée !

Nous parlions, ma Révérende Mère, de la voie de détachement où le Bon Maître semblait vouloir conduire cette Âme si profondément aimante. Ce détachement était loin de paralyser en elle ce qu'il y a de plus délicat dans l'affection. Mais c'était au ciel, dans le cœur de Dieu, que toutes ses affections étaient enracinées ; elle en voyait sans trouble tomber sous le glaive du sacrifice les fleurs et le feuillage, sûre de retrouver dans l'éternité ce qu’elle aimait en Dieu pour l'éternité.

Mais il vaut mieux laisser encore cette belie âme s’'épancher elle-même. Elle écrivait à madame sa mère, vers la fin de juillet : ‘“ Que vos dernières lettres m'ont “ fait de peine, très-chère maman, et comment peut-il en “ être autrement ? Vous êtes dans l’affiction, rien ne “ peut vous consoler, et puis vous êtes souffrante. Pau- ‘“ vre chère mère! permettez à votre enfant de vous “ gronder un peu... Ne dirait-on pas, en lisant vos lettres, “ que je suis tout-à-fait perdue pour vous, que jamais, “ jamais nous ne nous reverrons ? Eh ! ne pensez-vous “ donc pas au ciel où nous nous réunirons pour ne plus “ nous séparer ?.... O bien-aimée de mon cœur, croyez- “ le bien, si nous pouvons avoir quelque assurance de la “vie éternellement heureuse du Paradis, n'est-ce pas “ dans ce sacrifice que Notre-Seigneur nous a demandé ? “ Vous dites, bien chère maman, que vous ne savez pas “ comment vous avez pu vous décider à me laisser par-

“tir: Mais, ma chère mère, je suis dans le même éton- ‘“ nement et nos mères aussi, en pensant comment j'ai ‘“ pu moi-même vous quitter ; moi qui ne pouvais m’éloi- “ gner une demi-heure sans revenir bien vite auprès de ‘“ ma mère chérie, dont je ne pouvais supporter l’éloigne- ‘“ ment... et dire que je l’ai laissée cette bien-aimée, et “ que je ne voudrais pas pour un royaume retourner ‘ aunrès d’elle dans le monde... c’est incompréhensible. “ Aussi quand je réfléchis à cela, ma bien-aimée, je “ m’écrie : Mon Dieu! que vous êtes admirable dans ‘“ vos miséricordes ! quand vous semblez demander un ‘“ sacrifice à une âme, vous demeurez avec elle, vous “ agissez en elle, pour lui en adoucir tellement l’amer- “ tume, qu’elle trouve bonheur et joie, là où elle croyait ‘“ ne trouver que douleur et larmes ! Non, ma chère ‘“ mère, ce n’est pas vous qui avez pu me laisser partir, “ ce n’est pas moi qui ai pu vous quitter, c’est Jésus qui “ a tout fait en nous... ”—Puis un peu plus loin, elle ajoute : “ Songez encore, très-chère mère, que nous ‘“ ne sommes pas en ce monde pour nous sauver seules : ‘“ Non, non, mais il faut sauver les autres avec nous : ‘“ Cet esprit de sacrifice et de dévouement n'est-il pas le “ but de la vie contemplative, pour laquelle vous avez “ toujours eu tant d’attrait ? Eh bien, chère mère, le “bon Dieu nous fournit les occasions de lui prouver “ l'amour que nous avons pour lui et le besoin que nous “ éprouvons de satisfaire son désir du salut des âmes, “ rachetées au prix de ses douleurs et de sa mort, en “ nous demandant le sacrifice de cette séparation... Peut- “ être, dans sa grande bonté, a-t-il attaché quelques grâ- “ ces spéciales pour ceux qui nous sont chers, en retour “ de nos renoncements : et si nous allions les en priver ‘“ par notre manque de courage et de fidélité, quel comp- “ te nous en rendrions ! Que cette pensée vous encour-

tat.

du être

larm

“ rage, ma bien-aimée mère, dans vos moments de peine “et d’ennui... ”

Il m’en coûte, ma Révérende Mère, de ne pas continuer à copier notre chère enfant. Je suis obligée de même de passer sous silence sa tendre charité pour toutes ses sœurs en qui elle ne voulait voir que des vertus, à qui elle aimait tant à rendre tous les petits services qui dépendaient d’elle ; sa profonde et affectueuse reconnaissance envers les mères qui tâchaient de la conduire à Dieu ; sa simplicité, la gracieuse naïveté de son caractère ; son amour du devoir ; son attention à se tenir toujours occupée de quelque ouvrage ; son zèle pour la régularité ; sa touchante gratitude pour les services qu’elle recevait ; cette douce piété qui se peignait sur son angélique physionomie quand elle était en prière. C'était surtout aux pieds de Notre-Dame du Sacré-Cœur qu’on ne pouvait s'empêcher de la contempler.

Mais comment ne pas dire un mot de cet amour pour Jésus, qui fut l'âme de toute sa vie ? Déjà, lorsqu'elle était encore dans le monde, ce Bien-Aimé lui était toute chose. Sa plus chère parure de jeune fille était un anneau d'or sur lequel sa pieuse mère avait fait graver les lettres ‘. H., comme symbole d’une alliance mystérieuse entre Jésus et Hermine. Et l'enfant se plaisait à se nommer Hermine de Jésus, comme plus tard elle devint Thérèse de Jésus. (C'était cet amour qui l'avait entraînée au Carmel : Elle voulait étre carmélite pour mieux aimer Jésus, lui appartenir sans partage. Combien de fois répéta-t-elle à sa bonne Mautresse de noviciat, avec cet accent du cœur qui ne se rend pas: ‘“O ma mère, je veux être fidèle à Jésus :—-Priez pour moi, ma mère, afin que je sois fidèle à Jésus !” —Et quand quelque faute légère lui échappait, c'était avec une profonde tristesse et les larmes aux yeux qu’elle allait lui dire : “ Ma mère, je n’ai

pas été fidèle à Jésus !... C’est affreux, ajoutait-elle, il est si bon pour moi !” Et il lui fallait quelques paroles d’encouragement pour la fortifier; mais c’était dans sa faiblesse même qu’elle puisait sa force, en s’abandonnant tout entière à la miséricorde de Celui qu’elle aimait. — “ Le bon Dieu, disait-elle, me comble de tant de grâces depuis que je suis ici ! je ne me reconnais plus... Oh! comme je laime maintenant ! je me sens si unie à Jésus, je ne le quitte presque plus. C’est étonnant comme Il me fait comprendre les choses auxquelles je n’entendais rien du tout !… Est-ce de l'illusion, ma mère, de penser cela ? Mais il me semble que le bon Dieu me fait avancer vite. Oh ! quelle grâce d’être au Carmel ! — O ma mère, parlez-moi de Jésus; parlez-moi de son amour, du bonheur de souffrir pour Lui, d’être pauvre avec Lui, d’être humble, petite et obéissante comme Lui...” Et tout était compris, accueilli avec ardeur ; et le germe déposé au fond de son cœur y prenait racine.

Mais, selon l’Imitation, la vie de l'amour ne se passe point sans souffrance. La pieuse postulante l’éprouva : les exagérations de son humilité et de sa délicatesse de conscience lui firent craindre de ne pas mériter la grâce qu’elle désirait tant. La difficulté qu’elle ressentait alors à s'exprimer sur ses dispositions intérieures lui faisait craindre de manquer à notre égard de franchise et de droiture, et nous gênait un peu aussi pour appliquer à son mal le remède convenable. Aussi en voyant la joie se peindre sur ses traits lorsqu'il nous échappait une parole qui laissait apercevoir notre confiance en sa vocation, nous lui disions : “ Mais, mon enfant, s’il ne fallait que cela, nous vous l’aurions dit plus tôt.” Cependant ses inquiétudes ne pouvaient se dissiper entièrement, et nous eussions désiré les voir cesser avant sa Prise d'Habit dont l’époque approchait, d'autant plus que sa

constitution délicate semblait s’en ressentir.—Une bien douloureuse épreuve commençait alors à peser sur nous : Monseigneur, notre si paternel Archevêque, était déjà fort souffrant, et nous craignions de le fatiguer. Rien pourtant ne pouvait nous tenir lieu de sa décision. Nous lui fimes exposer sommairement nos difficultés. La réponse de Son Excellence fut que toutes les œuvres de Dieu rencontrent toujours bien des obstacles au commencement, et que nous devions agir comme si rien n’était. Ce nous fut un trait de lumière. Quant à ma sœur Thérèse de Jésus, ces paroles, dès que nous les lui répétâmes, firent disparaître tous les nuages de son âme, et y ramenèrent la plus douce joie. Elle se prépara avec allégresse à sa Prise d’'Habit. Le 13 octobre avait été fixé : il lui eût été si doux de prononcer ses vœux l’année prochaine, le jour de la fête de sa bien-aimée Mère et Patronne ! Mais c’est au ciel que les noces devaient se célébrer !...

Mais, ma Révérende Mère, nous ne pouvons continuer ces lignes sans vous supplier, au nom de la charité qui unit nos cœurs dans celui de Jésus, de vouloir bien continuer à joindre aux nôtres vos plus instantes prières pour le rétablissement de la santé de notre si vénéré Archevéque et Père, au sujet de laquelle nous avons eu de bien cruelles inquiétudes. Il y a dans son état une amélioration que l’on aime à attribuer aux nombreuses et si ferventes prières qui, de toutes parts, ont été faites pour ce bon Pasteur tant aimé. Cependant, il y a encore bien à demander, jusqu’à ce qu’il soit entièrement rendu à son troupeau.

La cérémonie de la Prise d'Habit laissa une profonde impression de bonheur dans l’âme de notre chère novice. Elle y trouvait un gage du choix de Dieu sur elle. Combien de fois, avec son enfantine ingénuité, elle

contemplait sa robe et son scapulaire ! Elle était si heureuse et si fière des priviléges que lui conférait son titre de novice ! Vingt-cinq heures avant sa mort, nous dûmes céder à ses instances et la laisser encore dire ses coulpes au Chapitre. Elle s’affermissait de jour en jour dans l'amour de sa vocation. Cependant la peine de ne pour voir se rendre assez utile, à son gré, lui était .oujours sensible. Elle eût voulu, en conséquence, s’approprier ce qu'il y avait de plus humble dans les ouvrages de la maison. Une aimable contestation s'étant engagée entre ma sœur Thérèse de Jésus, et une jeune professe à qui elle voulait ravir une de ces œuvres que le monde appellerait basses, celle-ci fut obligée de céder à l'accent avec lequel notre novice lui disait: “ Eh bien! ma sœur, voyons à quoi suis-je bonne ici ?”

Les petites dispenses auxquelles la délicatesse de sa complexion nous engageait à l’astreindre ne lui étaient pas une légère croix, à cause de son grand amour pour l’observance commune. Et d’un autre côté, la privation de ces mille douceurs qui l’entouraient dès son enfance, et dont la nature se fait, par suite de l'habitude, une nécessité, quoique la santé puisse fort bien s’en passer, cette privation, dis-je, devait lui occasionner une multitude d’actes de mortification que Dieu seul a pu compter.

La chère enfant semblait se fortifier; son estomac, nous disait-elle, se trouvait de mieux en mieux. Cependant, nous fûmes bien surprises de la voir maigrir, pour ainsi dire du jour au lendemain, vers le 15 décembre, et cela sans cause apparente, et sans souffrance, assurait-elle. Nous fimes prévenir monsieur notre médecin qui, tout en constatant l'extrême délicatesse de notre chère sœur, ne vit rien d’inquiétant dans sa position. Nous le redemandâmes le 20, parce qu'une toux assez légère était survenue ainsi qu’un point dans la poitrine. Du reste il

n’y avait ni fièvre, ni autres symptômes alarmants. M. le docteur fit quelques prescriptions et nous laissa sans craintes. Nous fimes reposer la chère enfant encore plus que les jours précédents. Le dimanche 21, elle nous parut plus faible ; nous lemmenâmes faire dans le fauteuil de linfirmerie son action de grâces de la sainte communion, puis elle put prendre quelque chose. Elle dina médiocrement et nous pria de la laisser venir à la récréation où elle se trouvait si heureuse de la compagnie des sœurs. Nous ne lui laissâmes aucun espoir de venir aux vêpres ; mais nous ne pûmes lui refuser d’entendre l’exhortation qui devait se faire au Chapitre. Elle y dit ses coulpes que nous interrompîmes au plus vite, et retourna avec une compagne. Puis elle quitta san cher habit du Carmel, cette fois pour ne plus le reprendre, et se mit au lit A l’une de nos visites de la soirée, elle nous témoigna le désir d’un petit entretien spirituel, que que nous lui promîmes pour le lendemain, et nous nous séparâmes, non sans avoir dit quelques paroles de récréation, d'autant plus qu’elle était privée ce soir de se trouver en communauté. Après Matines, elle était calme, mais avec ses petites douleurs de poitrine: La nuit ne laissait rien pressentir de dangereux ; cependant la commission était donnée à ma sœur tourière d'aller, le plus matin possible prévenir M. le docteur, de crainte qu'il ne crût pas sa visite assez pressante.

Le lendemain lundi, vers 6 heures, je trouvai notre chère enfant à peu près dans le même état que la veille au soir, et désireuse de se lever pour l’heure de la messe. Je lui recommandai de ne pas essayer de s’habiller sans l'aide de l'infirmière. En retournant auprès d'elle, à 7 heures, son état me parut aggravé, bien qu’il ne fût survenu ni secousse, ni crise, ni douleur violente, ni défaillance ; mais le mal semblait progresser rreent et

dico ee

31!) e ARR A MES RE Tr

rapidement. Dès ce moment, la journée de la bonne petite sœur sembla réglée comme un jour de retraite : le temps devait se trouver pour chaque chose, mais à la minute. Je l’avertis qu’elle ne pouvait pas même essayer de venir à la messe, qui devait être dite à 7 heures x (x). Après la messe et l’action de grâces, je me sentis pressée, au lieu de rester aux Heures, avec la communauté, de me rendre auprès de notre bien-aimée malade. Elle était tranquille, mais me voyant avec notre manteau de communion, que j'avais conservé exprès, elle se jeta dans mes bras, comme pour avoir sa part de la visite de Notre-Seigneur. Je remarquai avec effroi le teint violacé de son visage, mais sans le lui dire. Le temps pressait. Je laissai d’abord son âme s’épancher : elle me dit avoir offert pour Monseigneur la nuit sans sommeil qu’elle venait de passer. Chère enfant ! ce n’était pas la première offrande de son cœur reconnaissant pour ce Père qui déjà lui avait fait tant de bien... Je lui appris, à mon tour, qu’une bénédiction spéciale venait d’être demandée pour elle à Son Excellence, et sa consolation en fut grande. Pauvre petite ! la dernière instruction qu'il lui avait été donné d’entendre de cette bouche vénérée, c'était que “ nous devons nous abandonner à la volonté de Dieu, sans condition, pour tous les cas les plus imprévus.” Combien cette paternelle leçon allait lui devenir pratique ! Je sentais qu’il me fallait, en peu d’instants, la préparer à tout quitter ; mais la tâche fut facile :—“ Mon enfant, vous d“viez écrire à madame votre mère pour Noël ; mais si vous alliez devenir plus malade, ne feriezvous pas bien d'écrire aujourd’hui même, afin que cette

q Une nécessité majeure nous oblige à changer dans la semaine l'heure de la messe conventuelle, qui se trouve entre Prime et Tierce. Nous demandons à ce sujet une dispense assez souvent renouvelée, pour que cette dérogation nécessaire ne devienne pas une coutume,

bonne mère ne soit pas effrayée, en recevant une lettre d’une autre main que de la vôtre? si vous ne pouvez davantage, vous mettrez au moins l'adresse.” Et ce fut ainsi convenu. Peu à peu, j’essayais de lui laisser entrevoir mes craintes, avec l'espoir que les Sacrements, si son état était trouvé assez grave pour qu’il fût permis de les lui administrer, pourraient lui être d’une grande utilité pour le corps comme pour l’âme. Rien ne l’étonna : elle était prête à tout : “ Je ne crains qu’une chose, me ditelle ; c’est que, si je viens à mourir, la fondation canadienne n’en souffre.” —“ Mais, mon enfant, qui sait si, dans les desseins de Dieu sur votre âme, ce projet de fondation n’était pas simplement un moyen de vous faire ouv. ‘r les portes du Carmel, où son amour vous appelait ? ”? Elle sourit à cette pensée ; puis elle reprit: ‘“ Je regrette aussi de n'être que novice ; j'aurais tant désiré faire mes vœux !. ”—‘“ Chère enfant, si le bon Dieu devait vous appeler, nous pourrions vous faire immédiatement prononcer vos vœux, sous condition.”—" Oh ! alors, j'aurai tout ce que je désire.” Nous lui proposâmes de la transporter à l’infirmerie, ce qu’elle accepta avec reconnaissance. Tout y fut bientôt préparé pour la recevoir. Sa faiblesse devenait telle que nous tachions de lui épargner le moindre mouvement, il semblait qu’elle dût nous rester dans les mains. Aussi, malgré la légèreté du fardeau, nous étions quatre pour la déposer dans son lit Se voyant ainsi entourée et doucement couchée : ‘“ Mais me voilà comme une petite reine, nous dit-elle gracieusement ; n'est-ce pas trop de sensualité pour le Carmel?” Sa chère Maîtresse lui rappela les prescriptions de notre sainte Mère touchant les soins à donner aux malades. Nous pûmes bientôt annoncer à notre bien-aimée sœur la prochaine arrivée de notre bon Père confesseur, M. l'abbé Tourneur, vicaire-général, en qui

elle avait la plus filiale confiance. Ce lui fut une douce joie, qui redoubla encore lorsque, avant de la quitter, ce bon Père lui dit qu’elle allait prononcer ses vœux entre nos mains, puis qu’il reviendrait lui apporter la sainte communion, mais qu’en attendant il lui procurerait une nouvelle bénédiction de Monseigneur. La chère enfant; ne se trouvant ni accablée par la maladie, ni distraite par de vives douleurs, préparait en paix son âme à recevoir toutes les grâces qui lui étaient réservées. Nous nous empressâmes de lui procurer le bonheur, auquel elle aspirait tant, de faire sa profession ; elle désira, malgré la faiblesse de sa voix, en répéter trois fois la formule... Dès lors, rien ne la retenait plus sur la terre, et lorsque M. le docteur arriva, elle ne put s'empêcher de lui demander si elle aurait le bonheur de mourir. Puis se reprenant, elle ajouta: ‘“ Je ne désire ni la vie, ni la mort, mais la volonté ne Dieu.” Et elle témoigna à M. le docteur toute sa reconnaissance de ses bons soins. J'étais alors l'interprète de cette aimable malade, dont je ne pouvais recueillir les paroles qu’en appliquant mon oreille tout près de sa bouche. Un peu plus tard, sa voix se fortifia S’entretenant alors avec sa Maïtresse : ‘“ Je pense, disait-elle avec calme et tendresse, à ma petite mère du Canada...” Ensuite, elle m’assura à moimême qu’elle allait bien prier au ciel pour cette mère chérie, pour ses bien-aimés frères, pour sa chère famille. Mais comme je lui demandais quel message j'aurais à leur transmettre de sa part, elle me confia uniquement celui-ci: ‘“ Je ne regrette aucun sacrifice.’—De quel cœur recevait-elle nos pressantes recommandations, quand nous la suppliions de porter au ciel toutes nos prières pour notre si paternel Archevêque ! comme elle comprenait et rassemblait en son Âme tous nos vœux pour une santé si précieuse !… Mais les épreuves de la sainte Eglise !..

mais les douleurs de notre Saint-Père le Pape !… comment eût-elle oublié ?... Une de ses parures de prédilection avait été, jusqu’au jour de sa prise d’habit, la croix que lui avait laissée son père, après l'avoir reçue luimême du Souverain-Pontife, en récompense de son dévouement. La France aussi, sa chère patrie d’adoption, avait son affectueux souvenir et ses ardentes prières.

Les moments s’écoulaient, et Jésus allait venir pour celle qui l’aimait tant Avec une joie enfantine, elle contemplait l'autel qui se dressait : “ Oh ! que c’est beau ! oh ! quel bonheur !. Que veut dire le vert ?”—“ Enfant, c'est l’espérance.” — “ Et le blanc ?” —“ Le blanc?... c’est la couleur des noces. Cela signifie : Voilà l'Époux qui vient, allez au-devant de Lui... ” Et son cœur débordait. Elle nous suppliait de chanter pour elle... Il fallut bien lui promettre un Magnificat pour son action de grâces. —“ Mais un cantique auparavant !” Comment le lui refuser ? Nous essayâmes, à nous deux sa Maîtresse, un couplet de cantique, avec ce refrain :

Seigneur, je crois !. mais je veux sans nuage... Je veux te voir !

Je veux te voir !

Je veux te voir pour t'aimer davantage !.

Ah ! laisse moi monter au ciel !

Et un angélique sourire nous remercia.. Cepéhdant, une inquiétude lui survint : Ne pouvait-il pas s’être glissé quelque amour-propre dans l'expression si vive de ses sentiments ?—Selon ce qui nous avait toujours si bien réussi à son égard, nous lui répondimes que rien en elle ne nous semblait de nature à lui inspirer de l’amourpropre. Le calme revint immédiatement. Elle épancha son Âme en actes de douce et confiante humilité,

d'amour, de saint abandon: ‘“ O mon Dieu ! répétaitelle, je jette mon âme dans le plus profond de votre miséricorde et de votre amour ; je vous l’abandonne...” Et puis bien souvent : “ O Jésus, mon unique amour !...” Oh ! oui, son unique amour. elle avait bien tout quitté pour le suivre, et elle avait bien reçu du bon Maître Z centuple promis ; elle le recevait surtout à cette heure souvent amère, mais qui lui était rendue si suave..

Elle ne pouvait se lasser d'entendre parler de Jésus ; elle priait sa Maîtresse de lui suggérer de pieux sentiments pour mieux préparer son âme à le recevoir; elle nous faisait la même prière ; et, s’il nous fallait la quitter quelque peu, elle s’adressait à ses bonnes infirmières ; puis elle nous redisait avec reconnaissance : “ Oh ! que cela me fait de bien !’—Une heure sonna: et le Bien-Aimé, qui se plaisait un jour à se nommer Jésus de Thérèse, venait se donner à Thérèse de Jésus : il venait une dernière fois dans le cœur de sa petite épouse, pour l’emmener au ciel, et consommer ainsi l’union eucharistique qui avait fait son bonheur sur la terre.

Après cette suprême communion, après le sacrement de l’'Extrême-Onction, après une dernière bénédiction du guide vénéré de son âme, il n’y avait plus, selon notre promesse, qu’à lui prêter toutes nos voix, et chanter de sa part le Magnificat.. C'étaient à la fois les larmes de la terre et les joies du ciel—Quand il fut terminé, nous approchâmes de l’angélique enfant, qui nous accueillit en souriant. Elle sourit aussi à sa chère Maîtresse, qu'elle vit également auprès d’elle. Puis son regard se promenait sur toutes ses sœurs bien-aimées, que nous fimes passer successivement devant son lit Ses lèvres se remuaient encore pour baiser le crucifix, pour répéter les doux noms de Jésus, Marie, Joseph, mais aucun son n’en sortait plus. Peu à peu, elle sembla devenir étran-

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gère à tout ce qui l’entourait, et nous commençâmes les prières de. l’agonie. A deux heures, nos sœurs allèrent au chœur pour vêpres, pendant qu'avec une de nos bonnes Mères, nous les récitions à voix basse dans un coin de l'infirmerie ; nos chères sœurs du voile blanc, demeurées avec nous, ne détachaient pas les yeux de l'enfant qui allait nous quitter. Les vêpres achevées, nous revinmes auprès d’elle, et bientôt toute la Communauté nous rejoignit. Et nous ne pouvions que prier autour de cette couche si calme, devant cette figure si douce et si sereine. Bien des colloques mystérieux devaient alors s’échanger entre les anges et celle qu'ils appelaient. Vers quatre heures, quelques légers mouvements nous avertirent que le moment du départ approchait ; un coup de sonnette rappela quelques-unes de nos sœurs qui avaient été forcées de s'éloigner ; et peu de minutes après, entourée de sa famille du Carmel qu’elle n'allait pas cesser d'aimer, notre douce sœur Thérèse de Jésus s’endormait sur le Cœur de Celui qui lui fut toute chose ici-bas, pour s'envoler sans retard, nous en avons l’intime confiance, vers le ciel où elle le possède sans partage... Son visage, que l’agonie n’avait point contracté, se revêtit alors d’une suave expression ; ses lèvres semblaient s’entrouvrir pour nous parler encore...

Mais ce pieux projet de fondation canadienne, vers lequel se portaient si souvent les vœux d’une mère et d’une fille si dignes l’une de l’autre, s’éteignait-il avec la généreuse enfant ?-—Nous lisons dans dans le Saint-Évangile : ‘Si le grain de froment tombé en terre ne vient à mourir, il demeure seul : mais quand il est mort, il porte beaucoup de fruits.”

Notre bien-aimée sœur Thérèse de Jésus a passé sous nos yeux comme une douce et rapide apparition, laissant après elle un suave parfum qui nous demeurera long-

temps. Nous nous demandons ce qu’aurait pu emporter à expier, cette âme qui se purifiait dans l'amour jusqu’au dernier moment.Cependant, ma Révérende Mère, comme l’infinie sainteté de Dieu découvre des taches dans les anges, nous vous prions de vouloir bien faire rendre à notre chère sœur les Suffrages de notre saint Ordre, comme pour une novice. Nous vous demandons, par grâce, une communion de votre fervente Communauté, lindulgence des six Pater, une invocation au divin Cœur de Jésus, à Notre-Dame du Sacré-Cœur, à saint Joseph, à notre sainte mère Thérèse ; et un Magnificat en reconnaissance de toutes les grâces dont elle a été comblée. Elle vous en remerciera auprès du divin Époux, pendant que nous le faisons de tout cœur ici-bas, en vous priant d’agréer, dans le Cœur-Sacré de Jésus-Enfant,

Ma très-révérende Mère,

Les plus affectueux respects de votre bien humble et dévouée servante,

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