MONTREZ-VOUS NOTRE MÈRE
Un passage de votre lettre m’a beaucoup touchée, c’est celui où vous nous dites que le démon ne pourra supporter l’idée d'un établissement de Carmélites dans un pays qu'il voudrait protestantiser.—C'est donc vrai-
memt là une œuvre toute apostolique ! Combien donc devons-nous l’embrasser cordialement !
Le bon Dieu a beaucoup changé, a changé complètement nos dispositions depuis la première ouverture que vous nous avez faite en juillet, mon Révérend Père, sur le projet de fondation. Cela me semblait alors impossible ; laisser aller au Canada notre bonne Mère S. c'était une pensée que je ne pouvais supporter ; aussi ces jours passés, une de nos sœurs me rappelait que j'avais dit alors que, pour mon compte, je ne consentirais jamais à ce départ, qui m’eût semblé une dureté envers une Mère à qui nous devons tant de reconnaissance, et un tort considérable fait à la Communauté, à qui elle est si utile. Mais pourtant la fondation nous intéressait vivement, et nous allâmes frapper à la porte de quatre Carmels, dont aucun ne fut en état de s’en occuper. Alors le bon Dieu nous amena peu à peu à faire le sacrifice qu’il demandait, dans le cas où sa volonté se manifesterait. C'était notre disposition lors de votre passage à Reims, et elle demeure la même. Pour notre bonne Mère ce n’est pas le sacrifice qu’elle repousse ; elle sent comme nous, qu’il y a là une grande responsabilité, et que fuir devant la croix, quand il s’agit de la gloire de Dieu et du bien des âmes, serait une trop grande lâcheté pour une fille de Ste Thérèse ; mais la défiance d’elle-même lui fait craindre de n’être pas à la hauteur de cette mission, de n’avoir pas l'aptitude reauise, Pour cela, je ne suis pas de son avis ; la bonne Mère nous semble avoir tout ce qu'il faut pour être fondatrice, la grâce de Dieu aidant, car il va sans dire, que sans ce secours, c’est une triste chose que toute l’habileté de quelque créature que ce soit. Seulement, mon Révérend,… ah! mais j'aime mieux auparavant vous dire quelque chose qui vous plaira sans doute. Dès l’abord, nous n’'aurions su qui donner de
nos sœurs ; et voilà que les vocations poussent, et qu’on voit naître les moyens de trouver des pierres vivantes pour le Carmel de Montréal, sans démolir celui de Reims. Et encore, mon Révérend Père, ces pierres sont-elles du meilleur choix ; elles n'empêchent pas toutefois notre vif désir d’en voir quelques-unes du Canada venir se faite tailler ici.
De concert avec notre bonne Mères. nous jetons donc les yeux sur trois de nos sœurs qui l’accompagneraient, si le bon Dieu amène cette affaire à 5a fin.
1. Je mets d’abord celle dont je vous ai déjà dit quelques mots ; c’est une novice, elle était encore postulante, que Monseigneur, pourtant bien sobre de compliments, nous en parlait comme d’une vraie religieuse. C’est une âme très-intérieure et prête à tout pour faire la volonté de Dieu.
2. Une sœur de chœur, qui a maintenant un peu plus de quatre ans de religion. (Cette bonne sœur est d’un caractère des mieux équilibrés ; elle est remplie de tact et de jugement ; à la fois calme et énergique, douce et ferme, gaie, adroite, intelligente pour tous les emplois qu’on désirerait lui confier.
3. Une de nos sœurs tourières, que d’ici là nous recevrions à l’intérieur, comme sœur du voile blanc.
C'est une âme profondément vertueuse, dévouée, abandonnée à la volonté de Dieu. La mère S. et moi, nous avions pensé à elle pour le Canada, sans lui en dire encore un seul mot. Lorsque nous reçûmes dernièrement les lettres de ma sœur Thérèse de Jésus, celle de nos sœurs qui est au tour intérieur, les passa de notre part à notre bonne sœur tourière pour les lui montrer. La chère enfant s’écria aussitôt comme sans réflexion : “ Ah! si je pouvais entrer avec elle et partir avec elle.”
Maintenant je vais reprendre mon ‘“ seulement” de tout à l’heure.
Veuillez pourtant me permettre encore un petit préambule.
Lorsque en 1604, les six Carmélites espagnoles vinrent fonder en France, on ne les laissa quitter leur pays qu'avec la promesse formelle que la fondation une fois bien établie, elles y retourneraient, si elles le désiraient. Une seule y retourna ; néanmoins les autres, à l'exception d’une seule, avaient toutes quitté la France en sept années. La Vén. Mère Anne de Jésus, n’était restée que onze mois dans le monastère de Paris qu’elle avait fondé, et cela avait bien suffi. N'ayez pas peur, mon Révérend l'ère, je ne parle pas de se borner à onze mois ; mais seulement nous tenons toutes à ce que nos sœurs qui nous quitteraient, puissent revenir lorsque la fondation pourrait se passer d'elles, si elles le désirent. Pour notre Mère S., cette condition serait plus expresse encore. Mais, mon Révérend Père, si vous connaissiez l'affection si maternelle de la Mère S. pour les filles spirituelles que le bon Dieu lui donne, cela ne vous inquiéterait nullement, car nous avons la conviction que la nouvelle famille Canadienne ne lui serait pas moins chère que la première, et qu’elle ne la quitterait qu’en la voyant en pleine voie de prospérité et en excellentes mains. Nous ne serions pas même sans la crainte qu’elle ne vint à s'y attacher de telle sorte, que son retour lui fût un nouveau et véritable sacrifice.
Croyez bien, mon Révérend Père, que nous aussi, nous chéririons toutes ce cher Carmel de Notre-Dame du Sacré-Cœur, comme ne faisant qu’un avec le nôtre dans le Sacré-Cœur de Jésus, et que nous chercherions toujours à lui procurer le plus de bien possible.
Après la mort de Thérèse de Jésus, on nous écrivait :
A Reims, les âmes pieuses sont si avides de la circulaire qui annonce la douce mort de notre bien-aimée sœur, que nous sommes obligées d’en faire tirer de nouvelles. Les fidèles de notre ville s'intéressent beaucoup à la fondation d’un Carmel au Canada Le Bulletin du diocèse, voire même un journal de la ville n’ont pas manqué de noter ce qui se rapporte à notre chère enfant.
Nous sommes pleines d'espérance pour la fondation à Montréal. Le grain de froment germera. Quand et comment ? c’est le secret de Dieu.
Trente jours après cette mort si enviable, il nous arrive soudainement une postulante, pauvre des biens de la terre, mais non moins riche que notre sœur Thérèse de Jésus, de ceux du ciel ; nous ne pûmes faire autrement que de l'appeler Thérèse de Jésus, et c’est une de celles qui sont réservées pour le Canada. Elle ne demande
pas mieux que de courir au bout du monde pour l’amour de Dieu.
Carmel de Reims, Mars 1874.
C’est admirable comme le bon Dieu conduit cette affaire de la fondation. Nous n'avons qu’à nous tenir souples à la direction de cette bonne Providence. Ici, les difficultés semblent s’aplanir ; nous avons plus de sœurs qui ont la vocation pour cette œuvre, ‘que nous ne pourrions vous en donner.
On ne peut prudemment et selon nos règlements, entreprendre une fondation, à moins de six ; et ces six, nous les avons, et de bon choix ; mais à charge que vous prierez bien pour notre Carmel de Reims, où ces ‘chères
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sœurs laisseront de fameux trous. Enfin, le bon Dieu arrangera tout, puisqu'il s’agit d'accomplir sa sainte volonté. Nous aimerions bien voir un peu clair dans ces affaires avant nos élections qui auront lieu en juillet pro-
chain ; et puis, il faudra encore du temps, pour prendre | mille petites mesures.
Si la bonne Providence amène cela à bonne fin, nous désirerions beaucoup que le départ se fit au printemps. Mais nous avons encore à parler de bien des points avant la conclusion.
LA CONFIANCE EN DIEU, LA PERSÉVÉRANCE DE MG. L'ÉVEQUE DE MONTRÉAL, ET LA GÉNÉROSITÉ CHRÉ- TIENNE DE PLUSIEURS HOMMES DE FOI SURMONTENT TOUS LES OBSTACLES, ET LE CARMEL DE NOTRE-DAME DU SACRÉ-CŒUR EST FONDÉ.
Pendant que les Carmélites étaient encore dans l’incertitude si elles accepteraient la fondation à Montréal, à cause du défaut de sujets, Monseigneur l’évêque de cette ville attendait avec la plus grande confiance l’accomplissement de l’œuvre de Dieu.
Dès les premiers temps de la colonie, des âmes pieuses avaient pensé à établir le Carmel dans la Nouvelle- France, et c’est une tradition conservée dans quelques Carmels de France et notamment dans ceux de Paris, que pendant que les filles de sainte Thérèse établissaient sa Réforme dans la mère-patrie, on pensait déjà à fonder un Carmel au Canada, afin d'attirer plus particulièrement par la prière la bénédiction de Dieu sur la nouvelle colonie (1). Mais les difficultés pour l'établissement de
(1) Cette tradition a été rapportée à Mgr. Bourget les Carmélites d Paris, dans une visite qu'il leur fit en 1856. — s
religieuses purement contemplatives étaient trop grandes et trop nombreuses dans la colonie naissante pour que ce pieux projet pût alors se réaliser.
Aujourd’hui ces difficultés n’existent plus, et les désirs des âmes pieuses sont un signe que l'heure de la Providence est venue.
Monseigneur, considérant les grâces que les prières et les austérités de la vie contemplative attirent sur le peuple, avait désiré, depuis le commencement de son pontificat, établir les Carmélites dans son diocèse ; mais les besoins étaient si nombreux qu’il fut obligé de différer l'exécution de son projet. Aujourd’hui le moment de le réaliser est enfin arrivé.
Dès le mois de septembre 1872, Thérèse de Jésus n'ayant pu réussir à faire accepter l'offre de la fondation d’un Carmel à Québec, s'était assurée que Monseigneur de Montréal l’accepterait pour son diocèse.
Le vénérable prélat, voyant que la volonté de Dieu commençait à se manifester par la vocation si extraordinaire de Thérèse de Jésus au Carmel, demanda avec ferveur au Sacré-Cœur que l’œuvre de Dieu pût s’accomplir et la recommanda aux prières des âmes pieuses qui partageaient ses sent'ments.
Les choses en ‘iaient là, lorsqu'on reçut à Montréal la circulaire annonçant la douce mort de Thérèse de Jésus.
Plusieurs pensèrent alors qu’il ne fallait plus s'occuper de la fondation, et que, par cette mort prématurée, la volonté de Dieu se déclarait contre l'établissement des Carmélites à Montréal. Mais Monseigneur, animé par l’espritde foi, en jugea autrement. Après avoir lu la circulaire qui annonçait la précieuse mort de la sœur Thérèse de Jésus, Sa Grandeur nous écrivit la lettre suivante :
“ Je vous renvoie la notice que vous avez bien voulu
me communiquer sur l’angélique fille qus vous avez dirigée vers le Carmel, pour y remettre sa belle âme dans l’aimable Cœur de Jésus, avec tous les transports de l'amour.”
‘ En vous remerciant de votre attention, je ne puis vous dire, de tout ce qui s’est passé dans mon âme en parcourant des yeux ces détails émouvants, qu’une chose, qui est que le Carmel va s'implanter dans notre Canada ; j'en ai plus que jamais l'intime confiance. Car l'ange qni s’est envolé au ciel, va prier pour le succès de la fondation qu’elle avait tant à cœur ; et ses prières ne sauraient sans doute éprouver de refus. Le doigt de la Providence est là évidemment.
Attendons cet heureux éévnement...”
+ Ic. Év. DE MONTRÉAL.
Les Carmélites, de leur côté, disaient dans leur circulaire : “ Mais ce pieux projet de fondation, vers lequel se portaient si souvent les vœux d’une mère et d’une fille si dignes l’une de l’autre, s’éteignait-il avec la généreuse enfant ?—
“ Nous lisons dans le Saint-Evangile : Si le grain de froment tombé en terre ne vient à mourir, il demeure seul: mais quand il est mort, il porte beaucoup de fruits.”
C’est ainsi qu’à partir du moment où ceux qui n’ont que des vues humaines regardaient l’œuvre du Carmel comme manquée, cette œuvre prenait un nouvel essor.
Monseigneur continuait avec une sainte activité de s'occuper du projet de fondation, quand Dieu lui envoya subitement de nouveaux auxiliaires qui, par leur piété et leur mortification, devaient contribuer puissamment à la propagation de la vie contemplative, et favoriser ainsi l’œuvre projetée depuis longtemps.
Au printemps de 1874, les Religieuses du Précieux-
Sang ayant obtenu un terrain dans la paroisse de Notre- Dame de Grâce, vinrent s’y établir. L’empressement et la générosité des citoyens à les recevoir firent somprendre qu'à Montréal on sentait vivement l'importance et le besoin de la vie contemplative, et qu'on aimerait à encourager de la même manière celles que Dieu avait choisies pour traverser l’océan, afin d'établir au Canada les filles de sainte Thérèse. L'esprit de foi qui animait les vrais chrétiens leur disait que la fondation du monastère du Précieux-Sang ne pouvait qu’attirer les bénédictions du ciel sur les démarches que faisait Monseigneur pour l'établissement du Carmel.
On vit alors la différence qu’il y a entre l’esprit de foi et l'esprit du monde. L'esprit du monde, qui domine dans beaucoup d’âmes sans qu’elles en aient conscience, leur faisait dire que par suite de la fondation du moñastère du Précieux-Sang, l’œuvre du Carmel ne pouvait plus réussir, qu’elle serait abandonnée, et qu'il ne fallait plus y penser. L'esprit de foi faisait dire à Monseigneur et aux fidèles : ‘“ Cette œuvre du Précieux-Sang ne peut qu'’attirer de nouvelles bénédictions sur celle du Carmel qui est projetée.” Et effectivement, à partir de cet heureux moment, l’œuvre des Carmélites marcha avec unerapidité qui dépassait toutes les espérances.
Déjà la pieuse intention de la sœur Thérèse de Jésus était accomplie, et son patrimoine avait été consacré à l’œuvre de la fondation du Carmel ; bientôt la générosité d’un grand nombre de citoyens s’empressa d’y concourir ; un vaste terrain, dans un site très-avantageux, fut offert pour l’érection de l’église et du monastère du Carmel. Monseigneur, vovant ses vœux près de se réaliser, pouvait écrire au Carmélites de Reims :
SŒUR THÉRÈSE DE JÉSUS. 433 Montréal, 23 Octobre 1874.
Ma Révérende Mère,
Depuis ma dernière, je n’ai pas perdu de vue la fondation d’un Carmel à Montréal. J'ai fait tous mes efforts pour lui trouver une place au centre de la ville. Mais je nai pas pu nous procurer le terrain qui paraissait le plus propre à l’œuvre. Il a donc fallu porter mes regards sur un autre local.
La divine Providence nous en a fait trouver un qui réunit beaucoup d'avantages. C’est un beau terrain de six arpents, tout planté d'arbres. Une voie de 100 à r20 pieds de largeur et boisée y conduira. La pierre et le sable qui s’y trouvent seront donnés, et une souscription se fera pour aider à bâtir le monastère et l’église. Cette église sera dédiée au Sacré-Cœur de Jésus, et les citoyens désirent en faire un lieu de pèlerinage à ce divin Cœur. Mais ce terrain se trouve situé à environ une lieue du centre de la ville, ce qui serait un désavantage pour le moment. Mais avant peu d’années, ce sera un très-beau quartier. Le voisinage d’une église dans ce pays attire bientôt une grande population.
Veuillez bien me dire ce que vous et vos Mères pensez de tout cela. En attendant, nous allons faire des préparatifs pour commencer l’œuvre du Carmel le mieux possible, sous les soins de la divine Providence, en nous mettant sous la protection du glorieux Saint Joseph et celle de sa bien-aimée fille, la séraphique sainte Thérèse:
+ IG. Év. DE MONTRÉAL.
A la lecture de cette lettre de Monseigneur, les Carmélites comprirent que la volonté de Dieu se manifestait d'une manière évidente. Elles n’eurent qu’une voix pour se rendre avec empressement à l'invitation du vénérable
évêque. Elles attendirent que Sa Grandeur fixât l’époque du départ et l'itinéraire qu’elles devaient suivre. Elles désignèrent les religieuses qui devaient former la nouvelle colonie et se tinrent prêtes à partir dès que lasainte Obéissance le leur demanderait.
Il était donc décidé que les Carmélites auraient un monastère à Montréal. Il fut résolu que dès le printemps on commencerait les constructions. Mais un monastère et une église demandent au moins deux ans de travaux. Il fallait un logement provisoire pour les religieuses, en attendant qu’elles pussent habiter le monastère.
Quand la charité remplit les cœurs, les difficultés sont bien vite surmontées. Dès que la Révérende Mère Pagi, supérieure des sœurs de Saint Joseph, sut que les Carmélites allaient venir à Montréal, elle s’empressa d’écrire à la Révérende Mère Prieure du Carmel de Reims la lettre la plus aimable, sollicitant comme une faveur que les Carmélites voulussent bien recevoir l'hospitalité de l'Hôtel-Dieu, jusqu’à ce que le futur monastère fût construit. La Révérende Mère Prieure accepta avec beaucoup
de reconnaissance, et annonça à la Révérende Mère Pagé, que ses sœurs étaient heureuses de l'hospitalité qui leur était si généreusement offerte, et que leur Communauté du Carmel adresserait à Dieu de ferventes prières pour les sœurs de Saint Joseph.
Les filles de Sainte Thérèse étaient vivement touchées de la protection que Saint Joseph, leur Père, leur accor-
dait, en leur préparant une habitation chez des reli- ss gieuses qui lui sont spécialement consacrées. ph
Tout étant ainsi préparé, Monseigneur l’évêque de da: Montréal convoqua dans le salon de l'évêché une Æ à assemblée des principaux citoyens de la ville, pour leur up communiquer son projet et solliciter leur concours. Voici call en quels termes un journal de Montréal (% Franc EE
Parleur) dans son No. du 15 janvier 187 5, rend compte de cette réunion.