Consolations
Québec, 3 Mai 1871.
Il y a déjà quinze jours que j'ai reçu votre excellente lettre et je ne vous en ai pas encore remercié. Pardonnez-moi ce long retard, j'en suis bien fâchée, et j'espère que je ne serai plus désormais si négligente.
Dieu est bien bon, mon Père ; il envoie toujours le secours quand on en a besoin. C’est ce que j'admire quand je reçois vos lettres, qui m’apportent toujours les conseils qu’il me faut. Ainsi, la dernière fois que vous m'écrivites, je m'attristais à la vue de ma faiblesse, et vous m’apprenez à ne pas me décourager quand je découvre mes defauts, mais plutôt à remercier le bon Dieu de la lumière qu’il me donne pour que je connaisse mes imperfections. Grâces soient donc rendues à Dieu pour le bien que vous faites à mon âme.
Ne craignez pas que je me fâche trop contre la pauvre Hermine quand je lui découvre des défauts ; je m'en garderai bien, afin de ne pas m'attirer votre mécontentement; et quoiqu’elle soit bien imparfaite, je tâcherai
d’être douce envers elle ; mais, mon bon Père, n’usez pas de trop d’indulgence envers cette petite imparfaite. Je crains beaucoup que vous ne la gâtiez, si vous êtes trop facile pour elle.
Mon Père, il est bien G&Æ£c:!: d’être fidèle à ses bonnes résolutions en vivant au milieu du monde, où tant de choses nous distraient et nous éloignent de Dieu. L’inconstance de mon cœur, qui se porte si facilement à tout ce qui est naturel et terrestre, me fait craindre de ne pas être persévérante et de me livrer à l’amour du monde, qui perd les âmes. Je m'inquiète alors, mais la pensée des saintes protectrices que j'ai au ciel me console, en me faisant espérer qu’elles me secourront et empêcheront que l'amour des créatures se glisse dans mon cœur. Priez aussi pour moi, mon Père, afin que je sois fidèle à Dieu.
Les exercices du mois de Marie se font bien pieusement à la chapelle de la Congrégation. Il y a instruction tous les matins avant la messe. Vous avez une bonne part dans mes prières pendant ce saint temps.
10 Les trois degrés d’'humilité.
Québec, 23 Mai 1871.
Votre lettre sur l'humilité, mon bien vénéré Père, m’a fait l'effet d’un véritable entretien avec vous. Il me semblait vous entendre m'expliquer les différents degrés d'humilité. Votre lettre, toute mystique qu’elle est, ne m'a cependant pas été incompréhensible. Je vous avais déjà entendu expliquer ces trois degrés d’humilité, et d’ailleurs vous me parlez de ces choses spirituelles dans des termes si clairs et auxquels je suis tellement habituée que je comprends toujours bien tout ce que vous voulez me dire.
Vous avez bien deviné, mon.Père, quand vous avez pensé qu’à la fin du premier degré d’humilité, je m’écrierais : ‘ Mon Dieu ! j'en at assez du premier degré !” Je n'ai pas manqué de le dire bien des fois, et encore plus souvent à la fin du second. Mais enfin je me suis décidée à tâcher de m'élever jusqu'à ce second degré, qui m'effraie tant et même jusqu’au troisième avec la grâce du bon Dieu,
Mais, mon Père, je trouve que c’est terriblement diffcile et dur àcette pauvre nature. On dit bien : Mon Dieu ! je veux souffrir tout ce que vous voulez que je souffre ; mais quand on en vient à la pratique, ce n’est plus la même chose. On se lamente, on essaie d'éviter les moindres contrariétés. J'en fais souvent l'expérience, mais je ne m’effraie pas de voir ces oppositions dans mon cœur. Vous m'avez appris à connaître que ce sont les inclinations de dame la Nature qu'il faut faire mourir, en recherchant ce qui leur est le plus opposé.
Je ne vous promets pas encore, mon bon Père, de courir après les humiliations et tout ce qui contrarie cette pauvre chère humanité; mais ce que je vous promets, c’est de m’efforcer d'accepter paisiblement celles qui me viendront, comme m’étant envoyées par le bon Dieu. Que je serais heureuse si je pouvais parvenir à être calme au milieu de toutes les contrariétés '
Il me semble, mon Père, que, quand on est parvenu au second degré d’humilité, ilne doit plus y avoir de de chagrin à craindre. (Car comme on ne veut que ce que le bon Dieu veut, il arrive qu’on n’est ni surpris ni fàché de ce qui peut arriver de plus pénible. C’est ce que vous me dites dans une de vos lettres, et ce que je commence à comprendre. Aussi vais-je m’efforcer, avec l’aide de Dieu, d'acquérir cette conformité à sa sainte volonté. La croix d’or que je porte, me sera d’une grande utilité,
en m’'apprenant à être résignée, comme mon Sauveur le fut sur la croix. Je veux toujours porter ma croix et ma chaîne.
Vous avez sans doute appris qu'il se prêche une retraite pour les dames à l’église de la Congrégation. Le Révérend Père N. la dirige avec un zèle et une charité admirables, ce qui nous fait espérer qu’elle produira de nombreux fruits. Cette retraite ne se donne que pour les dames mariées ou veuves, de sorte que ÿen suis exclue à mon grand regret. Ma chère maman était aussi un peu contrariée de faire cette retraite sans moi, car vous savez que nous ne nous quittons jamais. Elle s’est cependant décidée à la faire, et est maintenant bien contente de sa décision ; mais je m'ennuie un peu étant toujours seule. J'espère que j'aurai plus tard le privilége de faire, moi aussi, une retraite : maman me le promet pour me consoler. Priez, mon Père, pour que ces promesses se réalisent.