Vocation au Carmel
Nous venons de voir qu’en revenant de la Floride au Canada, Madame Frémont, s'était, avec sa fille, arrêtée quelques jours à Baltimore. Durant ce court séjour, elle était allée plusieurs fois, avec Hermine, s’édifier au couvent des Carmélites.
L'ordre parfait et la sainte pauvreté qu’elle admirait dans tout le monastère, le recueillement et la piété des religieuses, le silence si profond qui régnait dans les cloitres et dans toute la maison, l’aimable charité, la douce joie, les délicates attentions touchèrent profondément Hermine ; mais surtout la conversation si pieuse, si simple, si édifiante, les pensées si élevées et si généreuses des Sœurs, leur grand amour pour Jésus-Christ et leur dévouement pour le salut des âmes, achevèrent de ga. gner son cœur. Une voix intérieure lui disait que Dieu l'appelait au Carmel, et que le Carmel serait le lieu de son repos et de sa félicité, “ Oh ! maman, dit-elle, quel
bonheur d’être dans cette maison ! C’est dans un couvent comme celui-ci que je veux vivre.”
Elle était déterminée à devenir Carmélite.
Dans cette courte visite, Hermine, éclairée par la lumière de la grâce, avait tout vu, avait tout compris ; et quand, après plus d’un an, elle entrera au Carmel de Reims, les anciennes religieuses seront surprises et grandement édifiées de voir qu’une postulante d’un jour comprend si parfaitement l’esprit du Carmel, et, comme sans effort, elle se montre si fidèle aux moindres observances de la vie régulière.
Hermine remercia Dieu et goûta un doux bonheur d’être enfin au terme de ses incertitudes.
Mais, ainsi qu’on le lira dans la circulaire sur la sainte mort de la Sœur Thérèse de Jésus, “la pauvre enfant “ fut subitement saisie de crainte et tomba dans une ‘“ grande tristesse : son directeur ne lui avait jamais par- “ ]é des Carmélites ; elle craignait qu’il ne désapprouvât “ son projet. Elle ne put, dans le premier entretien “ qu’elle eut avec lui, se résoudre à le lui faire connaître. ‘“ Sa pieuse mère découvrit au Révérend Père ce qui “ s'était passé dans le cœur de son enfant ; celle-ci, alors, “ se décida à s'ouvrir elle-même. Le Révérend Père pro- ‘“ mit une réponse pour le lendemain.
“ Le lendemain, en effet, il déclara à la jeune fille que, ‘ depuis longtemps, il la croyait appelée à la vie religieu- “ se, mais qu'il n'aurait pas voulu prendre sur lui de fixer “ son choix sur telle ou telle communauté, Sa convic- “ tion était maintenant que Dieu, sans aucun doute, l'ap- “ pelait au Carmel. Cette déclaration dissipa en un ins- “ tant toutes les peines intérieures d'Hermine.” La joie la plus pure inonda son âme et répandit sur tous ses traits une beauté céleste.
2. Elle prend le nom d'Hermine de Jésus. Son anneau mystérieux.
Ce fut à cette époque qu’elle prit le nom d’'Hermine de Jésus et contracta avec NotreSeigneur une alliance plus intime.
Voici à quelle occasion :
Après son retour de la Floride, dans le courant du mois de mai, Hermine, déjà décidée à demander son admission au Carmel, assistait un dimanche à la sainte messe, dans l’église du Gesz, de Montréal.
Le prédicateur prêchait ce jour-là sur notre union avec Jésus-Christ par la sainte communion. Après avoir dit que par la communion, Jésus veut bien se donner à nous comme nous nous donnons à lui, que nous sommes à Jésus et que Jésus est à nous, le prédicateur raconta ce trait bien connu de la vie de Sainte Thérèse :
Sainte Thérèse, dit-il, allant un jour par le monastère, rencontra un petit enfant. Etonnée, elle lui demanda comment il avait pu entrer ; et comme il se taisait, la sainte pensant qu’il était parent de quelque religieuse, lui demanda son nom. A cette question: “ Dites-moi d’abord le vâtre, répliqua l'enfant, et vous saurez le mien.” “ Bien, reprit la sainte, je m'appelle Thérèse de Jésus.” Alors l'enfant sourit avec amour et une clarté divine brilla autour de lui : “ Et moi, dit-il, je suis Jésus de Thérèse,” et il disparut.
Cette union de Thérèse et de Jésus, continua le prédicateur, est l’image de celle qui s'établit entre Dieu et nous par la communion.
Cette histoire et cette pensée firent une vive impression sur Hermine ; et comme le prédicateur avait ajouté que nous devons tous pouvoir dire que nous sommes la propriété de Jésus et que Jésus est notre propriété, elle se
dit : “ Je puis donc dire aussi que je suis Hermine de Jésus et que Jésus est Jésus d'Hermine ;” et elle prit la résolution de s'appeler à l'avenir Hermine de Jésus. Elle demanda à son directeur si, dorénavant, elle pourrait signer toutes les lettres qu’elle lui écrirait, Hermine de Jésus. Le directeur ne put qu'encourager ce pieux mouvement et jusqu’à ce qu’elle reçût le nom de Thérèse de Jésus, elle signait ses lettres à son directeur, Hermine de Jésus. Sa mère seule était dans sa confidence.
Hermine voulait avoir un témoignage plus sensible de son alliance avec Jésus. Elle pria sa mère de lui acheter un anneau d’or, sur lequel elle ferait graver les lettres initiales de Jésus et d' Hermine, J. H. La bonne mère s’empressa de répondre aux vœux de son enfant. L’anneau tant désiré fut bientôt acheté, et les deux initiales J. H. y furent gravées, bien mystérieuses pour tout autre que les initiés.
Hermine fit bénir son anneau, et se prépara pieusement à contracter sa sainte alliance avec Notre-Seigneur. Elle choisit un jour où il lui était permis de s'approcher de la sainte table, et mit son anneau la première fois après sa communion, comme le recevant de Jésus même, en gage de l’union qu’elle contractait avec son bien-aimé.
Désormais, écrivait-elle, je porterai habituellement mon anneau, mais surtout les jours de communion ; et chaque fois que je le mettrai, je le baiserai et répèterai cette oraison jaculatoire : “ Anneau chéri ! signe de mon éternelle alliance, mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui pour toujours. O Jésus ! que mon cœur soit inséparablement uni au vôtre. Mon nom est gravé dans votre Cœur, que votre Nom si aimable soit toujours gravé dans le mien.” Hermine était bien déterminée à ne confier son secret à personne. Mais ilétait bien difficile que cet anneau
ne fût pas remarqué par son frère. Prévoyant qu'il ne manquerait pas de lui demander ce que signifiaient ces deux lettres, elle demanda à son directeur comment s'y prendre pour ne pas se trahir ? Celui-ci lui répondit que son frère ne pourrait qu'être édifié, en apprerant la vérité, et que, si une occasion favorable de s’en ouvrir à lui * se présentait, elle n’avait rien de mieux à faire que de lui expliquer tout le mystère.
L'occasion se présenta pendant les vacances, et, voici comment Hermine raconte la confidence qu’elle fit à son frère :
“ Je crois qu’une bonne occasion est venue de confier à mon frère le secret de mon anneau. L'autre jour, ce cher enfant, le voyant, me demanda fort instamment de lui en dire la signification.
‘ Comme je le lui refusais et que je lui disais cependant que je tenais beaucoup à ne pas m’en séparer, il me dit qu’il soupçonnait bien ce que signifiait ce mystère. Il me fit entendre qu'il me croyait fiancée à quelque jeune homme. Je le lui laissai croire, en prosetant de tout lui confier dans trois mois.
“ Depuis ce temps, il ne cesse de me tourmenter pour avancer le moment de cette confidence, si bien que je n'ai pu m'empêcher de me prêter à son désir et que j'ai fixé le temps de cette ouverture au jour, qui suivra celui de notre retour à Québec, lequel se trouvera être mercredi.”
“ Je me suis rappelée que vous in’avez dit de choisir une occasion favorable de lui confier ce secret. D'ici à mercredi, je ferai un petit triduum de prières au Sacré- Cœur, à saint Joseph et à sainte Thérèse, pour obtenir que cette confidence ait un bon résnltat sur le cœur de mon très-cher frère.”
Quelque temps après, elle écrivit :
sb Il y a à peu près quinze jours que je fis ma
confidence à mon frère. Je pense qu’elle aura eu un bon résultat sur son cœur. En lui confiant mon secret, je réunis bien tout ce que j'avais d’éloquence, pour que mes paroles fissent sur lui une bonne impression. Les raisons, que je lui ai données, ne manqueront pas de lui faire faire de salutaires réflexions. Il a été ému et il m’a dit que je faisais bien de choisir la vie religieuse.
‘ Il voudrait bien savoir maintenant où je vais me faire religieuse ; ii me le demande souvent. Je lui réponds toujours que je le lui dirai, quand il sera décidé où je dois aller, et qu’en attendant, je n’en sais rien ; et, en effet, je ne sais si c’est en France ou au Canada, que j'irai faire mon noviciat. Les Carmélites m’annonceront peut-être qu’elles vont venir.”
“ Je vous dirai, mon Père, que j'aimerais beaucoup mieux aller faire mon noviciat en France, si telle est la volonté de Notre-Seigneur.”
Hermine continua de porter cette anneau chéri, qui lui rappelait l'alliance qu’elle avait contractée avec Notre- Seignenr et qu’elle devait bientôt consommer au Carmel.
3. Ses démarches pour correspondre à la grâce de sa vocation.
En même temps qu’Hermine se déterminait à entrer au Carmel, elle sentait une vif désir de voir un grand nombre de jeunes Canadiennes partager son bonheur. “ Que de grâces, disait-elle, leurs prières et leurs mortifications attireront sur le Canada.” Elle résolut donc de demander aux Carmélites de venir s'établir au Canada, offrit tout son patrimoine pour cette fondation, espérant de la générosité des âmes pieuses le supplément de ce qui manquerait à son offrande pour assurer la fondation.
Des costacles s'étant présentés, à Québec, à la réalisa-
tion de ses vœux, elle ne se découragea pas, et trouva à Montréal une facilité et des encouragements qu’elle n’avait pas trouvés dans sa ville natale. Elle se décida donc pour Montréal.
Ayant appris que le monastère des Carmélites de Reims était florissant par la piété, la régularité et la charité des sœurs, elle écrivit à la Révérende Mère Prieure, lui exposa son projet, et demanda à être reçue comme novice dans la nouvelle fondation.
Les Carmélites n'étaient pas alors en mesure d’accepter une fondation au Canada ; le personnel leur manquait. -
La Révérende Mère Prieure répondit donc, qu’il ne leur était pas actuellement possible de répondre aux pieux désirs qu’on avait de fonder un monastère de Carmélites au Canada.
Cette réponse attrista, mais ne découragea pas Hermine.
Elle voyait qu’un de ses projets ne pouvait pas se réaliser pour le moment, celui d'établir les Carmélites dans sa chère patrie.
“ Mais, dit-elle, si les Carmélites ne peuvent pas venir “au Canada, rien ne m’empêchera d’aller moi-même “ en France et de solliciter mon admission.”
Elle écrivit en ce sens à la Révérende Mère Prieure, lui exposa l’état de son âme, celui de sa santé, lui dit pour quels motifs elle désirait entrer au Carmel,et sollicita la faveur d’être admise comme postulante dans leur monastère de Reims.
La nouvelle postulante était faible de corps,mais son âme était pleine de force et d'énergie ; ses intentions étajent les plus droites et les plus pures. Elle ne voulait entrer au Carmel qne pour plaire à Jésus, honorer sa sainte Mère et porter sa Croix.
Ses sentiments si pleins de foi, si pieux, si élevés, si généreux,ne laissèrent aux Carmélites aucun doute sur la vocation surnaturelle et divine de la postulante.