‹ Une fleur du Carmel [microforme]Chapitre 116 sur 201 · Les principes appliqués · texte numérisé non relu

Les principes appliqués

La mère de Thérèse de Jésus aimait son enfant comme la meilleure des mères peut aimer la plus aimable des enfants; mais elle l’aimait en Dieu et pour Dieu. Elle avait toujours veillé pour la pré. server de tant de dangersauxquels son inexpérience eùt été exposée dans le monde, et n'avait rien négligé pour développer en elle-l'amour de Dieu et la résolution de lui être toujours fidèle. Elle l'avait laissé entièrement libre de suivre les attractions de la grâce dans le choix d’un état; elle respectait tellement cette liberté, qu’elle se fût reproché d’influencer son choix pour quelque état que ce fût, et de ne pas laisser le Créateur seul agir avec sa créature. Elle était décidée à seconder toujours l'aciion de Dieu et de la grâce, et à ne jamais la cantrarier.

Thérèse de Jésus, de son côté, connaissait ces pieuses dispositions de sa boune mère; elle savait combien celle-ci tenait à ce qu’elle fut entièrement libre et maîtresse de son choix. Aussi l’enfant avait envers sa mère l’abandon le plus entier, lui exposant tout ce qui se passait dans son cœur par rapport à sa vocation. Elle lui fait connaître toutes ses inclinations et toutes ses répugnances. Ces deux âmes s'étaient absolument livrées entre les mains de Dieu, pour suivre sa très-sainte volonté dans le choix d'un état. Elles ne demandaient qu'à connaître son bon plaisir: l'enfant pour le suivre, la mère pour le seconder. Elles étaient déterminées

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à ne se laisser arrêter par aucune considération humaine, dès qu'elles auraient entendu la voix de Dieu.

Elles étaient dans cette sainte volonté et priaient avec ferveur, lorsque l’enfant commença à manifester de véritables dispositions pour la vie religieuse. Dès lors, sa pieuse mère comprit que le bon Dieu demanderait une séparation. Loin de s'attrister de ce sacrifice, qu’elle entrevoyait déjà, elle fut heureuse de voir dans son enfant la résolution de renoncer au monde et de s'attacher à Dieu seul. Ella n'avait élevé son enfant que pour Dieu, elle la lui offrait généreusement.

Pendant la maladie. qui réduisit Thérèse de Jésus à la dernière extrémité, sa mère demandait avec ferveur au bon Dieu qu'il lui conservât son enfant, mais elle ne le demandait que pour l’offrir généreusement au Carmel.

“ J'ai promis à Notre-Seigneur, écrivait-elle alors, une chose qu’il vous sera agréable d'apprendre : sacrifier généreusement ma fille aux desseins que Jésus a sur elle.”

Thérèse de Jésus, de son côté, priait aussi son divin Époux de lui conserver la vie pour quelque temps encore, afin qu’elle pût s'immoler au Carmel, et attirer de plus grandes grâces sur sa mère bienaimée. ‘Je suis entre les mains de Notre-Seigneur ”, disait-elle, ‘ qu’il fasse de moi ce qu’il lui plaît. Cependant je désirerais bien mourir Carmélite, si c'était sa volonté. ” C'était la plus pure charité qui inspirait à ces deux belles âmes de demander une

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rer une plus grande gloire à Dieu.

La mère Thérèse de Jésus était donc disposée à la séparation, quelque pénible que dût être ce sacrifice, puisque Dieu voulait bénir son enfant au Carmel.

L'enfant comprenait qu’elle témoignerait un amour plus véritable à sa mère, en affrant à Dieu le sacrifice de la séparation, que si elle eût voulu rester avéc elle pour jouir de la douceur de sa présence. C’est ainsi que ces deux âmes, si tendre. ment affectionnées l’uue à l’autre, étaient détermi. nées à accepter et à faire tous les sacrifices que Dieu demanderait, afin de se procurer l'une à l’autre des bénédictionsspirituelles. L'enfant offrait son sacrifice pour que Dieu bénit sa mère, et la mère offrait le sien pour qu'il bénit son enfant.

Lorsque, Dieu eut fait connaître sa volonté, et qu’on eut compris la grandeur de cette immolation mutuelle, lorsqu'on vit clairement qu’il fallait se résoudre à habiter dans des pays différents, que ce n'était pas dans la ville natale que l'enfant entrerait en communauté, et qu’on ne pouvait plus se promettre le bonheur de se revoir à volonté, on dit encore une fois : ‘‘ Oui, mon Dieu, que votre volonté soit faite ! ” et on accepta de grand cœur le sacrifice.

Mais on sentait vivement la douleur que devait occasionner Ja prochaine séparation, et plus le moment approchait, plus le sacrifice devenait pénible. Le cœur de la plus tendre et de la plus affectueuse des mères ne pouvait plus se faire à Ja pensée de la séparation ; elle voulait s’imaginer

que le bon Dieu ne la demandait pas. L'enfant, de,

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et une agonie terrible, et se disait avec la plus vive anxiété : ‘“ Dieu me demande:t:il réellement au Carmel ? N'est-ce pas chez moi une affaire d’imagination ? ” Et mille prétextes spécieux se présentaient à son esprit pour la détourner de ses résolutions.

Dans l’une et dans l’autre, c’étaient des combats et des angoisses. On voulait accomplir toutes les volontés de Dieu; mais Dieu demandait-il réellement ce sacrifice ?

Voici comment la mère d'Hermine exprimait les souffrances de son cœur :

7 Juillet 1872.

“Tout én remerciant le bon Dieu d’avoir donné une foi si vive à Hermine, je redoute beaucoupson caractère si décidé, qui est capable de lui faire entreprendre des sacrifices qui coûteraient beaucoup à mon cœur. Elle est si déterminée à se faire Carmélite, qu’elle est capable de se rendre en France, si on ne pouvait pas réussir à faire venir ici des Carmélitess Même elle a l’air de mieux aimer y aller faire son noviciat. J'espère que, si ce n’cst pas contraire à la volonté de Dieu, un pereil sacrifice ne me sera pas imposé.”

“ Quand Hermine est absente pendant une demijournée seulement, il m'ennuie de ne plus la voir ; que sera-ce donc, si elle me laisse ? Je ne voudrais pourtant pas m’opposer à la volonté de Dieu ; mais vous savez combien ma chère Hermine est une charmante enfant, et combien je sentirai vivement son absence. Quel dur sacrifice pour moi, sa mère !

Mai, 1873.

‘ Vous avez déjà deviné mes inquiétudes au sujet de ma chère Hermine: certainement qu'elle à montré une bonne vocation pour la vie religieuse, et vous savez comme elle est pleine d’énergie. Comme mère, j'ai bien quelques appréhensions, quelques craintes qu'Hermine puisse regretter la démarche qu’elle a faite. Il pourrait y avoir quelques hésitations de sa part sur le nouveau genre de vie qu’elle se propose d’embrasser. Je voudrais donc qu'Hermine examinât de nouveau, et à loisir, sa vocation, qu’elle fût entièrement libre et ne prit pas légèrement une décision.”

4 Juin, 1873.

‘ Quel coup terrible pour moi, de m'être séparée de cette chère enfant, qui faisait toute ma consolation ici-bas! Elle était tout pour moi, et m'était devenue indispensable. Comment m'est-il possible de vivre sans elle? Ma vie a été déjà si souvent éprouvée par des peines si cruelles qu’il me semble impossible de pouvoir encore supporter cette perte. Je ne l'aurai plus à mes côtés, ma chère enfant, comme je l'avais toujours, me donnant un bon avis! Quand j'étais malade, quel dévouement ! Je ne pourrai donc plus compter sur elle pour me fermer les yeux! Je ne puis m'empècher de pleurer, d’arroser cette lettre de mes larmes. Vous ne pouvez comprendre combien mon sacrifice est grand. Je pense bien que cette peine abrègera mes jours. J’ai besoin de prières pour ne pas succomber sous le poids de cette grande aflliction.”

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# O mon père, priez pour moi, afin que je me conforme entièrement à la volonté de Dieu, et qu'un jour je puisse être réunie à mes enfants dans le ciel. Je me décourage, je me chagrine beaucoup. Je vous supplie de prier beaucoup pour moi qui souffre tant. Priez donc, afin que je ne succombe point à cette séparation si douloureuse.”

Hermine de son côté se montre, dans ses lettres, aux prises avec la nature, qui lui livre de terribles assauts ; elle sent vivement la grandeur du sacrifice qui lui est demandé ; et dans ce cœur d’enfant, on découvre les sentiments les plus délicats et l'amour le plus tendre pour sa bonne mère. Mais la volonté de Dieu devient manifeste ; cette volonté, qui exige la séparation, Hermine l’accueillera avec amour et s’y soumettra pleinement (1).

Telles étaient les dispositions de la mère et de la fille ; il n'y avait eu que quelques moments de perplexité ; et la grâce, en éclairant ces âmes si chrétiennes, leur avait fait accepter toute la gran. deur du sacrifice.

“Je ne comprends pas, ” disait lu mère, ‘ comment j'ai pu consentir aû départ ; ” ‘ et moi, ” disait l'enfant, ‘‘ je ne comprends pas comment j'ai pu m'y résoudre et l’entreprendre. C'est Notre. Seigneur qui a tout fait.”

La mère aimait tendrement son enfant, et voulait son véritable bien ; mais ce bien, elle comprenait que cette enfant ne pouvait l'obtenir qu’en suivant sa vocation ; y mettre obstacle, c’eût été manquer à

Q) Lettres : 25 avril 1873, p. 166 ; 17 mai, p. 167 ; 22 mai, p. 169; 31 mai, p. 192.

l'amour qu'elle lui portait. S'élevant au-dessus de tout amour naturel et terrestre, cette mère chrétienne se sentit la force de dire : “ En vue de Dieu et du ciel que je souhaite avant tout à rion enfant, je me sépare d'elle et je l'offre à Dieu.” Elle aimait surnaturellement.

‘ Puisque j'aime si fortement ma mère, ” disait l'enfant de son côté, ‘ je dois lui procurer © plus grand des biens. Mon Dieu, je vous offre tout pour ma mère, ma liberté, ma santé et ma vie. Je veux pour moi toutes les souffrances et toutes les désolations ; en échange, versez dans le cœur de ma mère les plus douces consolations, conservez-lui la santé et la vie. ”

C’est ainsi que cette chère enfant aimait sa mère : comme la plus grande marque d'amour, c’est de donner sa vie pour ceux qu’on aime, elle ne croyait pas pouvoir mieux faire que de s’immoler pour elle au Carmel.

Le sacrifice de la mère et l’immolation de la fille, ne sont-ils pas véritablement le triomphe de l'amour maternel et de la piété filiale ?

L'un est aussi admirable que l’autre.

Aussi les Carmélites, en lisant les lettres qu’elles recevaient de la mère et de la fille, étaient-elles dans l’admiration à la vue de tant de foi et de tant de courage : ‘ Nous ne savons, disaient-elles, qui doit-ètre plus admirée, de la fille se donnant à Dieu avec tant de courage et de dévouement, ou de la mètre faisant le sacrifice de son enfant chérie avec une générosité qui est vraiment de l’héroiïsme. Aussi, franchement, nous aimons beaucoup notre petite Carmélite future ; mais, si j'ose le dire, nous aimons autant sa pieuse mère, animée d’une foi si

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magnanime et de sentiments si admirables et si élevés au-dessus de la nature et des sens. Oh ! les deux belles âmes ! et que l'amour de Dieu est puissant, quand il agis sans obstacle dans les cœurs qui se livrent à son empire ! ”

Le bon Dieu regardait avec amour ces deux âmes et leur préparait à chacune sa récompense.

Encore une fois, l'exemple de Thérèse de Jésus nous révèle comment la vocation religieuse ne détruit pas la piété filiale, mais la perfectionne et l'élève aux sentiments surnaturels les plus sublimes. Elle aime sa mère avec la tendresse la plus affectueuse, avec le dévouement le plus entier ; et, à cette piété filiale portée jusqu’à l'héroïisme. elle sait unir le plus parfait amour pour son céleste Époux, la plus exacte fidélité à répondre à son appel. Dans ses lettres, l'amour de Jésus et l'amour de sa mère sont unis dans son cœur et l'occupent conti. nuellement. Elle dit à sa mère tout ce qui peut intéresser l'amour maternel ; elle lui exprime les sentiments les plus affectueux et ies plus tendres ; elle donne tous les petits détails qu'elle devin: pouvoir lui être agréables. Mais, en mème temps, elle ne soupire qu'après Jésus, elle parle tous les jours de son cher Seigneur, de son Époux bien. aimé, de tout ce que dans son iueffable bonté il fait pour sa pauvre petite épouse. Enfin, lorsqu'elle approche d' terme de soa voyage, dans un doux entretien avec sa bonne uère, elle s'écrie : ‘* Oui, bien chère mère, enf.a je puis dire : Bientôt, dans quelques heures, je serai au Caïmel, je serai à la porte du paradis ! ”

Il est étonnant qu'avec une santé si délicate, elle ait pu tant écrire pendant sa traversée, son séjour

Re:

30 UNE FLEUR DU CARMEL, de quelques heures à Londres et à Paris; et nous sommes loin de citer tout ce que Thérèse de Jésus écrivit à sa mère et à ses frères. Ce qui lui donnait cette force, c'est qu'elle aimait vivement; et son voyage n'a été qu’un entretien affectuenx.avec sa mère et ses frères, dans l'union du Cœur de Jésus.

Que de mères chrétiennes, que de jeunes personnes peuvent profiter de l'exemple que leur donnent Thérèse de Jésus et sa mère !

Thérèse apprend aux jeunes filles que l’amour le plus affectueux pour la meilleure des mères peut s'unir très-bien à la fidélité à sa vocation ; que plus on aime ses parents, plus on tient à leur prouver son amour en se dévouant pour eux à tous les sacrifices. Elle leur apprend que les enfants doivent avant tout procurer à leurs parents ces douces cor: solations, q'1i résultent de la possession des véritables biens, des biens spirituels; et que dans la vie religieuse, elles peuvent plus efficacement leur obtenir ces biens qu’en vivant avec eux dans le monde.

L'exemple de la mère apprend aux mères chrétiennes que, si elles aiment véritablement leurs filles, elle les élèveront pour Dieu et non pour le monde; et que, si Dieu les appelle à la vie religieuse, elles doivent s’empresser de seconder ses desseins loin de s’y opposer, quoique le sacrifice demandé soit pénible à la nature. Que l'amour maternel s'élève, qu'il se pénètre de l’amour de Jésus, et il trouvera facile ce qui paraissait impossible. Le véritable amour d’une mère pour sa fille cherche à lui procurer les véritables biens ; et quel bien plus grand que celui d'être délivré des dangers

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Comment peut-on dire qu’une mère aime sa fille, lorsqu'elle s'obstine à la priver de ce bien si précieux, pour la laisser exposée à tous les dangers qui menacent son âme au milieu du monde ?

Quand il s’agit d’un parti riche dans le monde, une mère verra avec plaisir sa fille se marier, dûtelle partir ensuite pour les Indes orientales. Elle ne la verra peut-être plus: elie sait que mille accidents la menacent, et qu’au milieu du monde pervers, son salut courra mille dangers ; n'importe! elle est tranquille et contente; sa vanité de mère mondaine est satisfaite, sa fille est mariée, quel bonheur!

Mais qu’une jeune fille dise à sa mère, qu’elle veut se séparer du monde, renoncer au mariage pour s'attacher à Jésus, entrer dans un monastère, peut-être dans sa ville natale où elle pourra la voir souvent, et. y passer le reste de sa vie au service de Dieu ; “Tu vas me faire mourir ; jamais je n’y consentirai, jamais je ne pourrai me séparer de toi” Ce sont des pleurs et des lamentations sans fin. Est-ce vraiment un amour sincère qui produit une telle douleur ?

Que de jeunes filles, hélas ! sont devenues malheureuses à cause des obstacles mis à la plus sainte vocation !

Elles auraient'été heureuses et se seraient sanctifées dans l’état religieux ; mais une mère déraisonnable s’est opposée à ces sai ts Aésirs, et pour lui complaire, elles ont fini par se marier ccatre leur désir. Elles passent leur vie dans les chagrins, les

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