L'organisaiion d'1 sacrifice, moyen de la vie du Cermel
Une fois entrée, en effet, dans cette austère demeure du sacrifice, chaque pas qu’elle fera l’approchéra du calvaire ; et trat va concourir à réaliser touté sa vie son rêve de vingt ans. Sa vocation fut
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un appel au sacrifice et une impulsion vers le Crucifié ; tel fut le point de départ de sa vocation au Carmel. Et maintenant cette vie, dans l’ensemble de ses moyens, dans les petites choses autant que dans les grandes, ne sera qu’une perpétuelle et universelle organisation du sacrifice, gardant sous les formes variées le même fond invariable, le sacrifice, encore le sacrifice, toujours le sacrifice.
Le matin, alors que le sommeil et le silence règnent encore sur la cité endormie, la cloche retentit pour la Carmélite comme üne voix du Crucifié qui l’appelle : “ Levéz-vous, ma bien-aimée ; avec moi, montez au Calvaire. ” C’est là qu'elle va cueillir une à une toutes ces fleurs qui ne poussent qu'au pied de la Croix, et dont elle se plaira à embaumer son divin Époux. Elle se lève à son appel ; elle se lève matin, même dans l’âpre saison. A l'heure où les mondains se reposent du plaisir par la paresse, elle expie, par son sacrifice de l'aurore, leurs sensualités matinales.
Le Carmélite est levée ; elle traverse l'ombre froide du cloître ; elle vient à la prière ; et qu'est-ce, pensez-vous, que la prière et l’oraison d'une vraie Carmélite ? Peut-être les célestes ravissements, les béatifiquesextases dontJésus-Christse plutàgratifier la grande réformatrice du Carmel ? Non, là m'est pas pour la fille de sainte Thérèse l’essence de la prière et le bénéfice de l’oraison. Ce qu’elle y doit chercher, ce qu’elle y cherche, en effet, c’est son union progressive avec Jésus-Christ crucifié, si ce n'est le progrès dans le crucifiement ? La voyezvous plus recueillie et plus prosternée sur 1e pavé du temple ? Elle assiste à la mesce. c’est-à-dire au
sacrifice de son Dieu offert par lui même pour le salut du monde. Que lui dit-elle, alors, dans ces dialogues silencieux où elle révèle à Jésus le secret de son âme ? Elle lui dit : ‘“ Dieu du Calvaire, faites qu'avec vous je monte ‘et je meure sur la croix.” La voyez-vous plus recueillie et plus prosternée encore ? Elle vient de communier ; elle a emporté, sous son humble bure, son Dieu enfermé dans sa poitrine. Oh ! c’est alors qu’elle lui dit et redit : ‘* Dieu victime, qu'avec vous je sois virtime ! ” Elle se souvient que consommer en soi tout le mystère eucharistique, c’est coimunier, tout à la fois, à Dieu présent dans son sacrement, et à Dieu immolé dans son sacrifice ; elle sait que communier, c’est sacrifier.
Après la prière, l’oraison et la communion, le travail l'attend ; et pour elle, travailler, n’est-ce pas sacrifier ? Pour la religieuse du Carmel, ie travail a toute sa signification transcendante et vraiment chrétienne ; le travail est une réparation, ie travail est une mortification, le travail est un devoir, le travail est une peine, le travail est un sacrifice : et la Carmélite travaille, afin üe sacrifier toujours; oui, toujours, à toute heure, qui ne sonne pas pour elle le sacrifice de la prière, elle immole l’oisiveté sur l'autel du travail.
Que dis-je ? l'heure même de son repas n'ignore pas le sacrifice. Alors qu'elle s'avance pourrecevoir de la main de la Providence, comme les petits oiseaux du ciel le nécessaire de la vie, elle vient pour sacrifier encore. Élevée dans les délicatesses et dans les raffinements de la sensualité du siècle, elle vient là, après un long jeûne, montrer combien il faut peu de chose pour nourrir une vie humaine
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qui sait consentir à l’immolation du superflu. Et la table pour la fille du Carmel, cette table où rien n’est pour le goût ni le plaisir, la table est aussi un autel où l’immoiation l'attend, et où son amour s'assied pour la recevoir; et même, en alimentant son corps par le pain matériel, elle trouve le secret de fortifier son âme par ce pain des cœurs forts et des âmes héroïques, le sacrifice.
Enfin, lorsque cette voix qui l’appela au travail. à la prière et à tous ses généreux exercices du jour, la rappelle au repos de la nuit, son repos est encore pour elle une forme de l’immolation. Ce court sommeil sur une couche dure, elle sait le prendre avec tant de respect et tant de délicates attentions pour son divin Crucifié, qu’elle trouve moyen de s'étendre sur son modeste lit comme elle le ferait sur une croix. Même au sein de ce sommeil, son amour veille avec son besoin de souffrir; et ce repos plein d’immolation répare les mollesses païennes et les nocturnes ivresses qui font pleurer les anges du ciel, et appellent la vengeance sur les crimes de la terre.
4, La consommation du sacrifice, fin de lavie du Carmel.
Vous le voyez, l’ensemble et je détail, tout, dans la vie du Carmel, est organisé pour le sacrifice. C'est que, de même que là est l’origine et le point de départ, là aussi est la fin souveraine et le but suprême de la vie d’une Carmélite. Les moyens, quels qu'ils soient, n’ont de valeur que dans leur rapport avec la fin; or la fin, vous le comprenez, sans que je le dise, la fin de la vie du Carmel, comme de toute vie religieuse, c’est la perfection chrétienne ; et, pour la fille du Carmel, qu'est-ce que
la perfection, si ce n’est réaliser le plus possible, par la consommation du sacrifice de soi-même, cet idéal entrevu à vingt ans dans un rêve d’angélique amour? Là, pour la fille de sainte Thérèse est toute la question de la vie. Il s’agit d’une seule chose ; il s’agit de regarder son idéal; il s’agit de poursuivre son idéal; il s’agit d'approcher de plus en plus de son idéal; il s’agit enfin d’embrasser son idéal, et à force de l’embrasser, de se faire à son image. O sainte épouse de Jésus-Christ crucifié, pourquoi êtes-vous venue ? Ad quid venisti? —‘ Ah “ répondra-t-elle toujours, je suis venue pour cher “ cher, pour trouver, pour embrasser le Crucifié ‘ dans la pleine consommation de sa souffrance et ‘“ de son sacrifice. Ce fut ma première ambition, ce sera ma dernière aussi. Ce fut mon rève à ‘vingt ans; ce sera la réalité de toute ma vie: ‘regarder la croix, monter sur la croix, me fixer “ sur la croix afin de pouvoir dire avec Saint Paul : “€ Cum Christo confitus sum cruci, avec mon Christ, ‘ me voilà crucifiée; avec mon Maître me voilà sur t{ l'autel ; avec mon Dieu victime me voilà immolée, ‘ immolée comme lui-même, avec le triple glaive de ‘ sa triple souffrance ; avec le glaive qui blessa “ mon corps, avec le glaive qui blessa mon âme, ‘ avec le glaive qui blessa mon cœur : glaive qui ‘ blesse mon corps, par la douleur physique ; glaive ‘“ qui blesse mon âme par la douleur de l’humilia- & tion volontaire ; glaive qui blesse mon cœur par la douleur de mes pius déchirantes séparations, ‘et par le sacrifice de mes plus chères affections: “ oui, voilà toute mon ambition ; c’est ma loi « souveraine ; c’est le but suprême de ma vie.”
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Ainsi le Carmel, vu sous toutes ses grandes faces, apparaît coinme la plus haute expression du sacrifice chrétien. Et voilà pourquoi j'ai osé dire qu’un Carmel est dans une société la chose la plus salutaire. C’est que le sacrifice est le rempart protecteur des sociétés humaines ; il en est ia plus ferme et la plus invincible défense. Oui, je le déclare bien haut, j'aime mieux, pour nous protég-r et nous sauver réellement, une humble demeure de Carmélites, levant au ciel leurs prières et leurs souffrances de chaque jour, que des forts armés de canon, des bataillons armés de baïonnettes, et un million de soldats armés de courage et de bravoure.
Un jour les baïonnettes sont brisées par d’autres baionnettes, les canons par d’autres canons, les soldats vaincus par d’autres soldats. Il y a une chose dont on ne triomphe jamais, une chose qui dans ses apparentes défaites demeure plus forte que tout: c’est le sacrifice volontaire offert à Dieu pour vous sauver; c’est une goutte de sang donnée par une victime, si humble et si ignorée soit elle. Cette goutte de sang, mèlée au saug de Jésus-Christ, y puise pour sauver, une puissance qui ne connaît pas de limites.
Voilà le Carmel mis en face de l’humanité: la plus haute expression du sacrifice chrétien, c’est-àdire du sacrifice réparateur et libérateur, il est la plus puissante réaction contre le mal central qui corrompt l'humanité; il est ce que sainte Thérèse l'a bien nommé, une place fortifiée, où se retire l'élite des âmes pour défendre les société contre les envahissements et les ravages de l’égoïsme,
5, Le Carmel réagit contre l'égoisme moderne.
Mais vous allez voir que le Carmel, qui est dans le monde une défense pour l'humanité, parce qu'il est une réaction contre l’égoisme humain, est plus particulièrement une défense pour notre siècle, parce qu’il est une réaction: plus spéciale contre l’égoisme contemporain.
Ce qui rend nécessaire dans l'humanité la réaction par le sacrifice, c’est la mort mème de l’égoïsme. D'où il résulte qne le spectacle du sacrifice et de l’abnégation devient d'autant plus salutaire et d'autant plus nécessaire à une société, que l’égoisme y a pris des proportions plus effrayantes. Or, ditesmoi, l’'égoisme de votre temps, l’avez-vous bien compris ? Avez-vous vu passer, dans tous les rangs de la société, changeant ses formes, mais toujours dans son fond identique à lui-même, ce monstre affreux de l’égoisme contemporain? Avez-vous vu son regard avide ? Avez-vous senti son souffle froid ? Avez-vous mis la main sur son cœur dur? cœur d’airain qui ne s'émeut qu’au contact du métal vil et des grossières choses? Moi je l’ai vu, je l'ai senti, l'égoïsme ; je l’ai regardé faire, et je me suis dit: Voilà le monstre qui nous ronge, en bas, en haut, au milieu, partout, il apparaît avec sa naturelle et repoussante attitude, le cœur fermé pour refuser, les mains ouvertes pour prendre, et partout, suivant ses sordides instincts, dévorant sa proie et se moquant de l'humanité.
Or, s’il en est ainsi, qui ne comprend que l’exemple du sacrifice et du sacrifice héroïque, nous est devenu plus nécessaire que jamais? Quine voit que, lorsque, dans un monde qui se refait païen, il y à un égoisme grandissant tous les jours, pour
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rétablir l'équilibre et pour nous arrêter sur la pente où nous nous précipitons, il faut, dans le monde qui prétend être et demeurer chrétien, la réaction croissante contre l'égoiïsme, c’est-à-dire le progrès dans le renoncement, dans l’abnégation et dans le sacrifice ?
Ah! lorsque nous voyons ce cancer honteux de l'égoisme humain envahir de plus en plus dans le corps social tous les membres gangrenés, à mesure qu'ils se séparent du Christ qui fut leur vie pourquoi ne verrions-nous pas le sacrifice, ce sel conservateur du monde, se répandre de plus en plus dans tous les membres que pénètre encore le souffle de Jésus- Christ ! Pourquoi n’aspirerions-nous pas à le voir se réaliser avec éclat dns sa forme la plus héroïque et dans ses personnifications les plus sublimes ? Et, tandis que l’égoisme contemporain nous emporte à l’abime par des courants désastreux, pourquoi ne verrions-nous pas le sacrifice, par des courants opposés, lutter contre le vaste torrent du siècle pour nous ramener au salut ?