Son affection pour nos Mères
Comment exprimer le grand esprit de foi, le respect et surtout la tendre affection de notre chère petite sœur Thérèse de Jésus, pour nos bonnes Mères !… Cette douce intimité des enfants avec leur bonne Mère, qui est la plus douce jouissance du Carmel, en mème temps que la plus grande sécurité pour l'âme, elle l'avait sentie dès le premier instant de son arrivée. Plusieurs fois, dans ces petites causeries que la règle permet à certains jours de licence, elle aimait à nous dire : ‘“* Ma chère petite mère craignait beaucoup pour moi que je ne souffrisse, tout au moins dans le commencement, de me trouver avec des personnes étrangères; car je ne m'ouvre pas facilement avec quelqu'un que je ne connais pas beaucoup. Mais bien au contraire, aussitôt que j'eus vu nos bonnes Mères, je me suis trouvée à l’aise avec elles comme si je les eusse toujours connues; elles avaient déjà été bien bonnes pour moi, mais je ne m'attendais pas à un si grand bonheur; c’est la grâce qui fait cela.
Oh! si ma petite mère le savait! Mais, lui répondions-nous, vous ne manquerez certainement pas de le lui écrire, car cela doit lui être une vraie consolation ?—Je le lui écris bien, ma sœur, mais il y a des choses qu’on ne peut pas écrire telles qu’elles sont.”
Puis nous aimions toutes les deux à fouiller dans la mine que le bon Dieu à mise pour nous dans ce cher Carmel. Elle était frappée de la grande union qui unit nos deux Mères ; d’un côté la grande déférence de notre Mère pour notre Maitresse, et de
l’autre, notre chère Maitresse paraissant comme une petite novice devant notre bonne Mère ; etelle nous racontait des petits traits qui nous édifiaient bien l’une et l’autre. Toujours elle redisait leur bonté ‘ pour la petite Canadienne” ainsi qu’elle s'appelait gracieusement, tous leurs soins, (beaucoup trop grands, disait-elle, pour sa santé si délicate), leur grande patience à écouter et à recevoir nos petites confidences, comme si rien n’eut pu être plus intéressant pour elles, etc., etc. Son refrain était: ‘Que nous avons de honnes Mères !.…. Oh ! que c’est beau, les affections de la sainte Religion !”... Un jour à la récréation, elle nous dit avec un accent que la vérité des sentiments peut seule donner aux paroles: ‘Ma chère sœur, remerciez bien le bon Dieu ponr moi, je vous prie, car il m'a fait hier une bien grande grâce ”.… Puis un peu après, elle me glissait à l'oreille un petit mot: ‘J'ai appris à connaître davantage notre Mère. Oh! demandez * que je devienne obéissante comme un petit enfant, et que je sois bien ouverte, car je ne le suis pas assez, je fais de la peine à nos bonnes Mères ;” et sa petite figure devenait si triste, toutes les fois que ce scrupule lui traversait l’esprit ! Que de fois elle nous faisait prier à cette intention ! Ilétait convenu avec elle que auand l’une ou l’autre s’apercevrait que sa compagne allait en direction auprès de notre bonne Mère ou de notre chère Maîtresse, elle ferait une petite prière pour qu'elle retirât de sa visite tout le bien possible.
La chère enfant était tout étonnée de rencontrer des cœurs si affectueux, des âmes si aimantes. Dès les premiers jours, elle était à l'aise et bientôt il lui
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sembla qu'elle avait toujours vécu dans la Commu-. nauté, où elle se sentait précisement à sa place. Le tendre dévouement de ses Mères du Carmel, les soins dont elle était l’objet de leur part, excitaient en elle une profonde reconnaissance. On ne saurait rendre avec quelle expression elle disait ces simples paroles : ‘ Chère Mère !”
Elle se sentait l’enfant de la maison et répondait par la plus sincère affection à celle qui lui était témoignée. Elle estimait et chérissait toutes ses sœurs sans exception : attentive et prévenante, c'était pour elle un vrai bomheur de rendre un léger service. Elie n’en laissait bas échapper l’occasion. Elle eût voulu partager tous les travaux, prendre pour elle les plus difficiles, si sa faiblesse le lui eût permis. Aussi ne voyait-elle qu’à regret les autres s'y livrer, tandis qu’elle-même devait s’en abstenir par obéissance.
Elle était heureuse quand ou voulait bien l’occuper dans les différents offices de la maison. Ainsi enviait.elle à nos chères sœurs du voile blanc, le bonheur de travailler à la cuisine, au jardin ; elle en demandait sa part, sans se décourager des constants refus qu'elle recevait. Nos bonnes Mères savent s’y .prendre en pareil cas ; dissimulant la joie que leur causaient ces demandes, elles renvoyaicnt la chère enfant, lui disant qu'elle était bien trop maladroite pour qu'on lui accordât la grâce de lui confier des choses si import 1tes, etc. etc. Quand par hasard cessortes de débats avaient lieu tout haut à la récréation, rien n’était plus charmant.
Notre Mère lui dit un jour : ‘ Voyons, pour vous satisfaire, on va aller aux voix, vous verrez combien
vous en aurez.” Alors la chère petite ne tenait plus en place, elle allait de droite et de gauche pour quêter des voix, par d'aimables paroles aecompagnées d’un de ses plus gracieux sourires. Elle recueillait des oui et des non. Aux premiers, elle montrait un air de satisfaction impossible à rendre ; pour les seconds, elle témoignait un air de supplication qui récréait tout le monde. Enfin pour terminer cette petite scène, qui devait faire sourire les anges, notre bonne Mère accordait un tout petit rien à la chère enfant, et chacune continuait à lui faire des propositions, plus amusante l’une, plus amusante l’autre. S'ils’agissait d’arroser au jardin, on ne manquait pas de lui proposer un certain petit arrosoir bien connu de toutes les Carmélites de Reims, et qui ressemble assez à un jouet d'enfant. Elle avait une réponse pour chaque proposition.
Son grand esprit de foi lui faisait apprécier comme une faveur le peu qu’on lui accordait, sachant bien que ce n’était pas la grandeur de nos œuvres que le bon Dieu regarde, mais seulement notre bonne volonté et l’amour avec lequel nous les faisons.
Son ingénieuse charité en récréation était admirable. Elle ne laissait échapper aucune occasion de rendre de ces petits services qui cimentent si bien l'union des cœurs. Elle le faisait avec tant d'entrain et de gaité, qu'on aimait à avoir besoin d'elle. De remerciment, il n’en fallait pas parler. Son affection pour ses sœurs lui faisait trouver, disait-elle, trop de bonheur à les obliger.
Dans plusieurs occasions, elle demanda à suppléer quelques sœurs souffrantes, qui ne pouvaient faire la lecture au réfectoire. ‘ Je suis la mieux
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portante de la Communauté.” disait-elle. Et le mercredi qui précéda sa mort, elle sollicitait encore cette grâce pour la semaine suivante. Pauvre petite ! Elle ne devait plus passer avec nous ia journée du lundi !.
Les récréations avaient pour elle un charme tout particulier. Sa douce gaieté, sa simplicité, ses réparties aimables, pieuses et spirituelles en fai. saient souvent le charme. Le lendemain de sa prise d’habit, elle vint saluer chacune de nous, avec le plus gracieux sourire : elle venait se montrer, disait-elle, toute glorieuse et fière des saintes livrées de Marie, sa tendre Mère. Tout ce qui se pratiquait à son cher Carmel l’enchantait ; on l’entendait redire à tout propos : ‘ Oh ! que c'est beau cela ! oh ! que c’est beau ! ” et toujours ces paroles revenaient sur ses lèvres. On comprenait dans son regard qu’elles jaillissaient de son cœur. Rien ne l’étonnait ; elle trouvait ce qu'elle avait cherché, ce qu'elle avait révé.
Nous nous étonnions de trouver dans cette jeune âme une telle abondance de l'esprit du Carmel ; le divin Maître l'y avait imprimé lui-même, et du Nouveau-Monde elle nous arrivait toute formée, pour ainsi dire, à cet esprit, que d’autres ont tant de peine à saisir. La lumière intérieure lui faisait deviner ce qui devait se pratiquer, ce qui devait être évité pour vivre en vraie Carmélite.