CHAPITRE I
ABD EL-AZIZ. — LA SITUATION AttTELLE
La succession d'un sultan et les intrigues d'un vizir. — La règne d'un jeune souverain. — Bibelots européens et tentatives de réformes. — Le Rogui. — Erraïssouli. — Les difficultés de l'heure présente.
La brûlante actualité de la question marocaine a souvent fait prononcer le nom d'Abd el-Aziz, et le règne du sultan actuel, si mouvementé depuis quelques années, semble destiné à marquer une étape particulière dans l'histoire et probablement l'évolution du Maroc. Les péripéties de sa lutte avec Bou Amara, les diverses influences qui se le disputèrent tour à tour avant la conférence d'Algésiras ont rempli les cinq dernières années et contribué à mieux dévoiler l'anarchie qui est l'état naturel au Moghreb, mais qui est arrivée maintenant à la période aiguë.
Abd cl-Aziz monta sur le trône à l'âge de seize an* au préjudice de son frère Moulay Mohammed el-Àouar, écarté de la succession paternelle par les menées du vizir Ba Ahmed et un stratagème qui dépeint bien les mœurs du pays.
Au Maroc, la succession au trône ne se transmet pas forcément, comme dans les monarchies européennes, au descendant direct de la branche aînée, ou, comme en Turquie, à la branche collatérale. La dynastie actuelle doit sa souveraineté à son caractère religieux. Le sultan est avant tout pontife et «est parce qu'il est pontife qu'il règne. La marque de sa dignité, c'est la baraka, ou droit de bénir, qui se transmet d'une génération à l'autre, non pas en suivant un ordre quelconque, mais du plus digne au plus digne, que celui-ci soit l'aîné ou le plus jeune fie la famille. Si le sultan n'a pas pris la peine de désigner son successeur, c'est en général le fils préféré, celui qui a vécu le plus dans son entourage, que Ion suppose avoir hérité de la baraka, et qui, en conséquence, est appelé à régner.
D'autre part, comme l'autorité émane directement du souverain, il arrive que lorsque celui-ci vient à mourir elle n'existe plus et la contrée se trouve en proie à L'anarchie la plus complète, jusqu'à ce que le nouveau souverain soit proclamé. Tous ceux qui ont à faire valoir des droits quelconques à la succession chérifienne se mettent en marche pour aller
ABD EL-A/JZ.LA SITUATION ACTUELLE
poser leur candidature; ils ont parfois à accomplir quelques journées de voyage avant d'atteindre la capitale, et si, en cours de route, ils apprennent qu'un tel a été proclamé sultan, il leur faut rebrousser chemin sous peine d'être considérés comme rebelles.
Moulay Hassan mourut dans des circonstances particulièrement difficiles relativement à sa succession. II venait d'accomplir une expédition militaire contre des tribus rebelles et se trouvait sur le territoire de Tadla dont les habitants lui étaient hostiles. Sa mort rapide — il n'avait été malade que quatre jours — laissait la cour et l'armée abandonnées au milieu d'ennemis, dans une position des plus critiques; mais l'audacieuse énergie de Ba Ahmed conjura le danger. Lui seul avait assisté à la mort de son maître, aussi décida-t-il de la dissimuler le plus longtemps possible. Quelques serviteurs dévoués furent mis dans la confidence, tandis que le tambour convoquait les tabor auxquels on annonça que le sultan, en état de continuer son voyage, ordonnait la marche immédiate et rapide. Et, pendant deux jours, les porteurs de la litière impériale ne se doutèrent pas que ce palanquin aux tentures fermées, que tout le camp acclamait au passage, ne contenait plus qu'un cadavre. Pour mieux donner le change et ne point éveiller les soupçons, les repas du sultan furent préparés
comme de coutume et ostensiblement apportés dans la tente qui, à chaque arrêt, renfermait le palanquin chérifien.
Quand, la chaleur torride de juin hâtant la décomposition du cadavre, il ne fut plus possible de dissimuler la mort de Moulay Hassan, on avait du moins quitté le territoire hostile et les vizirs purent annoncer le décès de leur maître en même temps que proclamer sultan son fils préféré, Abd el-Aziz. La mahalla, bien près de se débander, fut entraînée à marches forcées vers Rabat, sur la côte de l'Atlantique, où l'attendait le nouveau souverain.
C'était un tout jeune homme, aux cheveux châtains, à la physionomie avenante, au visage rond et rosé. Fils de la belle Circassienne Lalla Rekia, il avait été élevé dans la maison d'un des principaux chorfa alaouites, Sidi Mohammed el-Merani. Son père, qui l'aimait beaucoup, l'emmenait souvent avec lui, et Ton prétend que dans un mouvement d'humeur contre son fils Moulay Mohammed, qui l'avait mécontenté pendant qu'il remplissait à Marrakech les fonctions de khalifa, Moulay Hassan aurait déclaré qu'Abd el-Aziz lui succéderait. Quoi qu'il en soit, les intrigues de Si Ahmed ben Mouça ou plus généralement Ba Ahmed, fils d'un esclave nègre du palais, et dont la fortune se liait étroitement à celle du jeune homme réussirent à le rendre sultan du Maroc.
ABD EL-AZ1Z. LA SITUATION ACTUELLE
D'esprit plus cultivé que ses frères, Abd el-Azrz semblait goûter assez médiocrement les plaisirs de la chasse et les exercices violents. La sensibilité qu'il témoigna à la mort de son père fut considérée comme une marque de faiblesse qui impressionna défavorablement à son égard 1 .
Il est excessivement rare, sinon impossible qu'au Maroc le pouvoir soit transmis sans luttes et sans révoltes : les tribus sont toujours à l'affût d'une occasion d'affirmer leur indépendance et les compé titions ont éveillé les appétits... De divers côtés surgirent inévitablement des rebelles; au Rabat de Safti, il ne fallut pas moins de cinq mois de siège sérieux pour les réduire, et l'Ile qui est située en face de Mogador abrita un certain nombre de prisonniers faits au moment d'affirmer la succession au trône du sultan actuel (1894).
Pendant les six premières années de son règne, Âbd el-Aziz fut maintenu dans une sorte de tutelle par l'influence de sa mère, qui secondait la puissance du vizir Ba Ahmed. Celui-ci garda jalousement l'autorité jusqu'à sa mort, survenue en 1900. A ce moment Lalla Rekia fit prendre comme vizir à son fils l'ancien secrétaire du défunt, et la politique ne fut pas modifiée; mais déjà le jeune souverain, ne sentant plus peser sur lui la main de celui qui
1. II avait fondu en larmes en saluant pour la dernière fois la dépouille de Moulay Hassan.
l'avait élevé au trône chérifien, brûlait d'exercer son autorité sans contrainte, et acceptait plus difficilement les conseils de sa mère. Enfin, Tannée suivante, fatigué des observations de son grand vizir, il l'écarta pour appeler à sa place Si Feddoul Gharnit.
Alors, tout changea de face. Jusqu'ici, on avait résisté à l'intrusion de toute influence européenne; mais le sultan s'entoura d'hommes nouveaux, et, au grand scandale des vieux Marocains, il admettait dan s son intimité quelques Européens qui, passant journellement des heures auprès de lui, lui inculquèrent le goût de notre civilisation. L'aventurier Mac Lean, devenu caïd, se promenait bras dessus, bras dessous, avec le Chef des Croyants dans les vastes jardins du palais chérifien, ou bien le souverain faisait sa partie de tennis avec M. Harris. Bien vite, Abd el-Aziz avait été fasciné par les produits de notre civilisation, et avait voulu posséder bicyclettes, automobiles, phonographes, appareils photographiques, téléphones, télégraphe, etc. Dans les immenses jardins du palais de Fez, il voulut que l'on construisît un chemin de fer; en attendant, il pédalait dans les allées ou les parcourait en automobile. Il se fatiguait d'ailleurs bien vite de ces jouets; son imagination en éveil réclamait sans cesse du nouveau, et peu après qu'il lui avait été amené à grands frais, l'objet de sa convoitise se
ABD EL-AZIZ. LA SITUATION ACTUELLE
trouvait relégué à l'écart, tandis que le maître commandait déjà autre chose.
Les sensations de course plate et rapide que procure la modeste bicyclette ne lui suffisant plus, il imagina d'en commander une à roues ovales, afin d'éprouver des soubresauts. Les appareils photographiques durent être en or massif, et lui-même, non seulement ne dédaigna pas de poser devant l'objectif, au grand scandale de ses sujets qui, fidèles observateurs du Coran n'admettent pas la représentation de la figure humaine, mais fut photographié en costume quelque peu fantaisiste. On vit même son portrait s'étaler sur des cartes postales mises en vente dans les magasins de Tanger, expédiées au dehors, et le trouble provoqué chez les Marocains par ces faits, qui blessaient leur conscience, vint s'ajouter aux griefs qui amenèrent des partisans à Bou Amara.
Grâce à la source religieuse de son pouvoir, le sultan du Maroc jouit d'un prestige tel qu'il faut longtemps avant que ses actes, quels qu'ils soient, ou sa conduite même lui attirent le blâme de ses sujets. Ses pires extravagances passent pour autant d'inspirations divines, incompréhensibles au faible entendement du commun des mortels, et son pouvoir ne court un réel danger que s'il se trouve un homme, ou plutôt un autre chérif, qui semble posséder une baraka supérieure à la sienne. La moin-
dre calamité, un insuccès quelconque est alors habilement exploité par ses adversaires et interprété par le populaire comme la marque de la colère divine et la preuve que la bénédiction d'Allah a été retirée au souverain.
En 1902. vers la fin de l'été, circulèrent d'étranges rumeurs venant des régions de l'oued Innaouen. Il était question d'un chérif qui parcourait le pays et acquérait une grande influence dans les tribus. D'autre part, un certain malaise moral, né de l'étonnément qu'avaient causé les tendances européennes du sultan, se précisait en se transformant en un sentiment d'inquiétude et de mécontentement. Depuis longtemps, dans les régions insoumises du Sous et du Tazeroualt, circulait une ancienne prophétie annonçant la fin du règne de la dynastie actuelle et un successeur venant du Sous.
Une question de réforme des impôts provoqua la orise. Mû par une généreuse idée novatrice, Abd el- Afciz avait décidé d'assurer une plus juste répartilion des contributions en les remplaçant par une sorte d'impôt foncier, le tertib. Certes, l'intention était excellente ; mais elle prouvait une inexpérience profonde, car elle heurtait de front tous les usages établis jusqu'ici et devait , rencontrer la plus vive opposition, tant de la part du peuple, qui considérait comme une sorte de sacrilège la réforme des impôts coraniques, que de celle d'une foule de gens plus
ABD EL-AZIZ. LA SITUATION ACTUELLE
éclairés, auxquels l'état actuel des choses était profitable, à commencer par les caïds qui trouvaient fort désavantageux de n'être désormais plus autorisés à prélever leur part, fût-elle minime comme < une rognure d'ongle », en échange d'un salaire variant entre 2 1/2 et 10 douros par jour 1 .
Inévitablement, la réaction devait avoir lieu. A Fez, un incident inouï jusqu'alors mit l'indignation à son comble. Un missionnaire anglais avait été assassiné, et son meurtrier s'était réfugié dans un asile inviolable, la mosquée de Moulay Idriss ; contrairement à toutes les traditions du passé, le sultan fit forcer cet asile et le coupable arrêté fut fustigé, puis mis à mort. La stupeur que causa cet événemet fut immense, car on ne renverse pas en un moment ce qui a existé durant des siècles, et surtout dans le domaine moral.
Le temps était propice à la venue d'un rogui*, et dans ce pays primitif où la vie se passe en plein air, où l'activité — si on peut lui donner ce nom — se concentre sur la place publique, un fait est bien vite colporté et la réputation d'un prophète non moins rapidement établie. Il suffît de voir au Soko
1. Les caïds devaient prêter main-forte aux agents du fisc; les Oumana et Adonis s'occuperaient de l'évaluation et du paiement de la taxe.
2. Prétendant. On donne ce nom de rogui par dérision, depuis la tentative infructueuse et l'échec d'un prétendant qui portait jadis ce nom.
ces groupes d'auditeurs attentifs qui, pendant des heures entières restent accroupis, avidement suspendus aux lèvres d'un conteur, pour comprendre comment, l'imagination des peuples méridionaux aidant, peut naître une légende ou se former une nouvelle secte. Or, précisément à ce moment, grandissait la réputation de Bou Amara, et l'on se contait les miracles qu'il accomplissait. N'y avait-il point lieu de croire que la bénédiction d'Allah accompagnait ses pas?
Très habilement, en effet, le prétendant sut se faire une réputation de thaumaturge, et sur son compte se répandirent des récits de miracles, grossiers tours de prestidigitation démesurément grossis par les imaginations simples. Ne racontait-on pas, avec le plus beau sérieux et une conviction réelle, que des émissaires avaient été envoyés pour le tuer, mais qu'il avait deviné leurs desseins et, pour leur donner une marque de sa puissance, leur avait lui-même ordonné de tirer afin que l'on pût constater que les balles se trouvaient changées... en eau ! Le bruit ayant couru que le prétendant n'était autre que Moulay Mohammed el-Aouar, ce fils de Moulay Hassan, emprisonné en 1893, parce que le sultan lui reprochait d'avoir commis des excès de pouvoir en son absence, alors qu'il remplissait les fonctions de khalifa à Marrakech 1 , et celui-là même
J. Chaque fois que le sultan quitte Fez ou Marrakech, il y
ABD EL-AZIZ. LA SITUATION ACTUELLE
qui avait été écarté du trône grâce à l'hobilelé de Ba Ahmed, Abd el-Aziz, pour prévenir le danger en faisant connaître la fausse identité de son rival, fit ouvrir à son frère les portes de sa prison de Mekinès, le fit venir dans son camp et lui prépara à Fez une entrée solennelle. Mais, telle était alors la réputation de Bou Amara et la confiance qu'il avait su inspirer à la foule grossière de ses partisans, que ce fait ne les convainquit nullement. Moulay Mohammed, disaient-ils, jouit du don d'ubiquité : il est à la fois à Fez ou à Mekinès et livrant bataille, ou plutôt, par instants, il se transporte miraculeusement à la tète de ses troupes. Alors, que faire contre un homme qui a commerce avec les esprits? Les vivres ne lui manqueront jamais, prétendaient-ils encore : il n'a qu'à ouvrir les mains pour en faire découler le blé avec abondance.
Un tel état d'esprit, on le conçoit, était grave, et chez un peuple naïf, en même temps que farouchement fanatique, il n'est pas étonnant que Bou- Amara ait dès le début rencontré suffisamment de partisans pour tenir les troupes du sultan en échec et soutenir une lutte souvent indécise et pleine d'alternatives de succès et de revers. La victoire qui, en décembre 1902, effraya tant les gens de Fez et lui ouvrait en quelque sorte la ville si, contrairement à la
laisse un khalifa, qui est généralement un membre de la famille, fils, frère, oncle, etc., destiné à lui succéder.
(in
tactique marocaine, il eût poussé sa marche en avant, marque une étape définitive dans son existence de prétendant au trône. C'est à partir de ce moment, en effet, qu'il organisa sa cour, constitua un maghzen, s'octroya les honneurs du parasol et d'une fanfare, qui,, au Maroc, sont des attributs royaux, et forma sa mahalla, Rétablissant ainsi en souverain en face du sultan qu'il combattait. Les liens qui l'unissaient à la tribu des Riata, dans laquelle il prit femme, lui fournirent un fort appui au milieu des fluctuations incertaines de ses alliances avec les tribus de l'Oued Innaouen, et lui ont permis de prendre solidement pied dans le Rif. Les douanes marocaines de Melilla lui ont, en temps opportun, assuré un assez beau revenu pour subvenir aux dépenses de la lutte et, de temps à autre, il sut faire courir le bruit d'une marche sur Fez. Il a d'ailleurs voulu jusqu'au bout jouer le rôle d'un souverain établi et reconnu en octroyant des concessions de territoire et en favorisant l'établissement de la factorerie de Mar-Chica, qui attira des réclamations du gouvernement espagnol. Il a su si bien affirmer son autorité que certains voyageurs ont même soutenu qu'il était bien le vrai Moulay Mohammed.
Et cependant, il est difficile de conserver encore des doutes sur son identité, suffisamment connue. De son vrai nom, Djilali ben Driss el-Zerhouni, le
ABD EL-AZIZ, LA SITUATION ACTUELLE
rogui est un ancien taleb 1 de l'université j qui devint secrétaire de Moulay Omar, frère du sultan actuel. Impliqué dans une intrigue au moment où son maître était khalifa de Fez, il fut jeté en prison et y resta jusqu'en 1900. Il se mit alors à voyager en Tunisie et en Algérie, puis revint au Maroc pour y pratiquer le métier, fort lucratif , de marabout, ce qui lui était assez facile, puisque des tours de prestidigitation, probablement acquis au dehors, établissaient sa réputation. Il parcourait les tribus sur une monture qui lui valut son surnom de Bou Amara, (l'homme à l'&nesse), et chercha à se faire passer pour chérif, tentative qui lui réussit si bien que ses ambitions grandirent démesurément et le poussèrent à profiter des chances offertes par les circonstances. Les péripéties de la lutte pleine d'alternatives qui se livra, depuis lors, ont entretenu dans le pays ce fanatisme toujours dangereux qui se manifesta, à plusieurs reprises, par des événements tragiques dont les Européens sont inévitablement les premières victimes.
Retranché dans le Rif, Bou Amara a, de son camp de Selouan, tenu longtemps en échec les garnisons de Saïdia et d'Oudjda, qu'il réussit même à occuper un moment. De son côté, Abd el-Aziz, obligé de s'appuyer sur les uns pour combattre les autres,