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CHAPITRE II

LE MAGHZEN

Ce qu'est le Dar-d-Magksm. — L'autorité du sultan. — Les ministres. — La cour. — Administration des caïds. — Tribut maghien. — Pays de Blad-e$-Siba. — Anciens impôts coraniques. — La justice et la protection européenne. — Comment on fait rentrer dans le devoir les tribu* insoumises.

Il est difficile de se faire une idée exacte du Maghzen marocain, c'est-à-dire de se représenter l'administration, telle qu'elle existe réellement au Maroc, pays d'autocratie et d'anarchie tout à la fois, sous l'autorité nominale du sultan.

En règle générale, le terme de Dar-el-Maghzen, ou plus simplement Maghzen, désigne le Gouvernement et tous ceux qui en font partie : le sultan, tout d'abord, bien entendu, puis les ministres, les caïds, les pachas et autres fonctionnaires; mais il peut aussi, par extension, comprendre toute la machine administrative, depuis les grands ressorts qui lui impriment une direction jusqu'à ses plus infimes rouages. C'est alors, non seulement l'autorité

dans un sens abstrait, mais aussi la force qui soutient et impose cette autorité. Considéré à ce point de vue, on pourrait presque dire que le Maghzen représente deux parties : l'administration du territoire et la force armée qui rétaie, en assure le prestige et la fait respecter.

Cette administration est personnifiée dans le sultan, qui est maître absolu de tous ses sujets, comme il en est le juge suprême. C'est du moins ainsi que l'on décrit son pouvoir; mais il ne faudrait pas prendre trop à la lettre cette énonciation purement théorique, car la différence est sensible entre les pays de Blad-el-Maghzen> où son autorité domine, et ceux de Blad-es-Siba, qui sont indépendants ou, pour mieux dire, insoumis. Les premiers, qui n'occupent guère qu'un cinquième de la superficie du vaste territoire marocain, subissent tout l'arbitraire des fonctions tyranniques d'un despotisme absolu ; dans les autres, qui comprennent peut-être les quatre cinquièmes du Maroc, l'anarchie a pris en quelque sorte la forme de petites républiques sous l'autorité du chef de la tribu 1 . Le sultan y est

L Dans les pays de Blad-ct-Siba, aucun voyageur n'est en sfireté ou à l'abri du pillage s'il n'est accompagné d'un membre de îa tribu qu'il traverse, assez influent pour le protéger et assez puissant pour que sa vengeance soit à craindre s'il arrivait quel- ■ s ur mal. La protection ou mezrag (lance) s'achète par une somme d'argent, moyennant laquelle le voyageur obtient comme passe-port un objet— généralement la lance — appartenant à son protecteur.

TANGER : LA LEGATION l)K FRANCK.

M. SAINT-RENK-TAILLANDIER DEVANT LA LEGATION.

PI. 4, pape »4.

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cependant reconnu, mais plutôt comme pontife religieux que comme souverain politique; on lui paie une certaine redevance, don des fidèles à leur chef spirituel, plutôt qu'impôt prélevé par le Gouvernement. Et si, d'une part, le sultan est vénéré au point qu'une de ses proclamations à son peuple, lue à la kotba 1 , est portée à la mosquée en grande pompe, au son du canon et entre une haie d'honneur formée par les soldats rangés sur le passage du porteur du message chérifien, d'autre part, il ne saurait voyager en franchissant ses États d'un bout à l'autre ; et il est obligé parfois de se détourner de sa route ou même de rebrousser chemin, selon les dispositions de telle ou telle tribu qui lui refuse le passage sur son territoire, si ses agents n'ont pu réussir à négocier avec ces mêmes tribus pour lui obtenir, moyennant finance, la faculté de traverser. Il y a deux cents ans, par exemple, l'on pouvait se rendre par la route directe de Fez à Marrakech, tandis qu'actuellement il faut faire un détour à cause des tribus insoumises.

C'est en raison de cet état d'anarchie que le Maghzen ne peut jamais savoir au juste de quelles forces il dispose pour soumettre des révoltés ou combattre un rogui, car telle tribu qui, aujourd'hui se déclarera pour lui, se tournera peut-être demain

Lecture qui se fait à la mosquée, le vendredi.

contre lui; comme aussi le contraire peut se produire, si ses agents ont été assez habiles pour gagner tel ou tel chef à la cause chéri fienne. Et cependant, si à un moment quelconque le sultan déclarait la djehad ou guerre sainte, toutes ces mêmes tribus se grouperaient étroitement autour de lui pour combattre les chrétiens détestés.

Le sultan, qui parfois convoque à titre consultatif des assemblées de notables, a immédiatement audessous de lui des ministres, exécuteurs de ses ordres. Les attributs de Jeurs fonctions sont la bénika, une sorte de pièce un peu allongée et d'assez grandes dimensions, qui contient, comme meuble principal, le casier des archives. C'est dans cette chambre, sommairement meublée de nattes et de tapis, que se tiennent, pour expédier les affaires qui sont de leur ressort, les ministres avec leurs secrétaires accroupis autour d'eux, prêts à transcrire ce qu'ils leur dicteront. Il existe neuf bénikas ou postes de ministres ; le plus important de tous est celui de Youzir, que nous appelons grandvizir 1 et qui est une sorte de premier ministre ayant autorité sur les gouverneurs, pachas et caïds placés au commandement des grandes villes et à la tête des tribus. Le ministre de la Guerre ou Alef (payeur) est plutôt, ainsi que son nom l'indique, une

i. En réalité, c'est le seul ministre ayant droit an titre de vizir, qui est cependant donné quelquefois aux autres par courtoisie.

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sorte d'intendant d'armée « chargé du fourrage ». Le ministre des Affaires étrangères 1 porte encore le nom de « ministre de la mer », comme au temps des corsaires barbaresques. Vient ensuite le ministre des Finances (amin el oumana), celui chargé de la perception des impôts et autres revenus, etc. A citer encore le « ministre des réclamations ». qui accueille les plaintes des tribus ou des particuliers contre les fonctionnaires et les transmet aux autorités compétentes, c'est-à-dire au sultan ou au tribunal du Chraa, selon le cas.

Chaque bénika reçoit journellement un grand nombre de visiteurs, fonctionnaires et caïds pour la plupart; les plaignants se rendent auprès du ministre des réclamations.

Les ministres se réunissent périodiquement pour délibérer en une sorte de conseil. Leur assemblée a lieu dans une grande cour rectangulaire entourée d'une colonnade par laquelle on accède aux différentes bénikas. Au fond de la même cour, ouvre le cabinet de travail du sultan.

Jadis la politique de Moulay Hassan avait fait des ministres autant d'instruments dociles de la volonté souveraine et établissait le grand vizir fort audessus de ses collègues. Sous Abd el-Aziz, se mani-

1. À un représentant à Tanger auprès du corps diplomatique. C'est actuellement Mohammed Torrès, le même qui, avec £1 Mokri, fut délégué à Algésiras. On lui a adjoint tout récemment ËlGuebbas.

festa une tendance nouvelle : les ministres devenaient des inspirateurs, des conseillers, et ceux de la Guerre et des Affaires étrangères grandissaient en importance. De même, les ministres ne recevaient pas de traitement, mais prélevaient sur les affaires qui passaient entre leurs mains de forts jolis bénéfices, ou bien encore faisaient chèrement acheter leurs services par ceux de leurs subordonnés qui en avaient besoin; le sultan actuel, voulant supprimer les abus et rendre ses ministres moins accessibles aux c pots de vin », déclara qu'ils toucheraient dorénavant des appointements fixes. Ils n'étaient aussi responsables autrefois chacun que de sa bénika et ne délibéraient point entre eux; mais ils prirent désormais l'habitude de se réunir chez le grand vizir, après ou avant le moment où ils se rendaient auprès du sultan pour le conseil, et de discuter entre eux les diverses affaires.

La cour du sultan comprend, à son tour, un nombre important de fonctionnaires de tout rang. Au plus haut échelon, figure Yhajib ou chambellan, auquel ses fonctions valent le privilège de se tenir constamment aux côtés du souverain, et, comme il est le seul qui soit admis dans son intimité, il se trouve dans des conditions éminemment favorables pour gagner un grand ascendant sur le maître. L'hajib est le chef des divers corps que forment les gens employés au service du sultan. Il a so ses

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ordres les gens de la tente, chargés de placer Yafrag 1 chérifien qui, en campement, sépare des autres la tente impériale et de veiller aux portes ; les gens du thé, du lit, des ablutions, de la natte, etc.. (ces derniers se recrutent le plus généralement parmi les chorfa de la dynastie). A titre d'intendant de la maison impériale, chargé des dépenses de la cour, l'hajib a les honneurs d'une bénika.

Il n'en est pas de môme du caïd méchouar, qui est cependant, lui aussi, un des plus hauts fonctionnaires du Maghzeju. De môme que l'hajib a la direction de tout ce qui concerne le service intérieur du palais, le caïd méchouar est placé à la tête des services extérieurs. Il est toujours choisi parmi les officiers de la garde impériale et remplit les fonctions d'une sorte de maître des cérémonies, introducteur des ambassadeurs et aussi des caïds qui ont obtenu la faveur d'une audience (à lui incombe de môme le soin d'arrêter ces derniers, quand ils sont tombés en disgrâce). C'est lui qui est chargé de remettre la correspondance du souverain. Il a également sous ses ordres les gens de l'écurie, affectés à l'entretien des grandes écuries impériales 2

i. Vafrag est une grande toile de * mètres de haut qui, tendue sur des piquets, forme un mur de séparation entre la tente qu'habite le sultan et Je reste du campement.

2. Ces écuries contiennent toujours deux à trois cents chevaux,

et parmi lesquels se recrutent les hommes qui marchent devant et à côté du cheval du sultan en agitant de légères mousselines pour chasser les mouches. En général, les divers titulaires, dont quelques-uns très importants, qui forment l'escorte immédiate du souverain relèvent du caïd méchouar : ce sont les porteurs du fusil, du sabre, de la litière, du coussin, etc., ceux qui précèdent le sultan en portant des lances, et d'autres encore. Parmi eux, les fils de caïd sont en majorité, et certaines fonctions, comme celles de porte-parasol, par exemple, sont, pour ainsi dire, héréditaires dans quelques familles.

La plupart de ces emplois de cour sont tenus par des gens de la koumya (poignard), dont le caractère militaire est désigné par un poignard recourbé qu'ils portent en sautoir, tandis que, par opposition, le personnel administratif, c'est-à-dire les fonctionnaires civils remplacent la koumya par une chkara (sacoche), qui est l'insigne de leurs fonctions.

La garde impériale est représentée par deux corps de cavalerie : les msakrin, qui sont les plus nombreux, composent la garde proprement dite 1 , tandis que les mchaouri ne sont que des sortes d'estafettes.

parmi lesquels le sultan choisit ceux qu'il donne en cadeau. Le dressage est confié à des écuyers spéciaux.

1. Dans les campements, leurs tentes sont toujours dressées en bordure du camp chérifien.

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Au point de vue administratif, les villes sont confiées à des gouverneurs, et le reste du pays est divisé en un nombre variable de tribus, à la tête desquelles sont autant de caïds chargés de remplacer le sultan et maîtres absolus de leur caïdat. Ce sont eux qui répartissent l'impôt et en reçoivent le montant, qu'ils font percevoir par leurs agents ; ils sont aussi juges pour tous les cas qui ne relèvent point de la loi religieuse et recrutent le contingent militaire. Les tribus sont réparties de façon quelque peu arbitraire, car, selon les besoins de sa politique, le Maghzen, tantôt les morcelle et en détache brusquement des fractions qu'il ajoute à d'autres caïdats ou qu'il forme en tribus indépendantes, tantôt en réunit plusieurs en une seule, afin d'empêcher des révoltes toujours possibles.

Chaque année, à l'occasion de certaines fêtes ou quand il est mandé à la cour, le caïd doit apporter au sultan la hédia 1 , c'est-à-dire le montant de l'impôt. Il s'arrange de façon à ne donner que le moins possible et à conserver le reste pour lui, ce

1. La hédia, qui est la redevance des tribus, est reçue par le sultan aux trois grandes fêtes religieuses de Tannée (Aîd el Kébir, Aid es Se^hir et Mouloûd). Elle peut être en argent ou en nature, selon sa provenance. Le cadeau que lait personnellement au sultan, et à titre de ziara, le caïd qui se rend à la cour est toujours en argent.

qui donne lieu, durant quelques jours, à un marchandage et une lutte de finesse de part et d'autre: Tu ii cherchant à tirer ce qu'il peut, l'autre à garder le plus possible. Cependant, il faut bon gré mal gré verser une somme suffisante, fixée le plus souvent par l'arbitraire ou le caprice du souverain, sous peine de s'attirer la disgrâce et le châtiment, c'està-dire l'arrestation et la confiscation de tous ses biens 1 . Les hautes fonctions que remplit le caïd ne le mettent point à l'abri de la mauvaise fortune, quand il a cessé de plaire, et sa chute n'en est alors que plus profonde. Il a été un personnage trop important, disposant d'une influence trop considérable pour n'être plus à craindre, même après qu'il est tombé; aussi ne lui permet-on pas de s'effacer, de se faire simplement oublier : il est parfois relégué dans quelque endroit qu'on lui assigne, parfois aussi incorporé dans l'armée à titre de simple cavalier.

Les intrigues du Maghzen, habile à consommer la perte de ceux qui lui semblent trop riches ou dont la puissance pourrait lui porter ombrage, ne sont pas le seul danger qui menace les caïds : ils ont aussi à redouter les velléités indépendantes des propres tribus qu'ils administrent, c'est pourquoi

1 . Autrefois, le caïd qui avait déplu était revêtu d'un djellab en lu lis garni de clous à l'intérieur. Aujourd'hui, l'on se contente de piller et détruire sa maison et de faire main-basse sur ses biens.

FKZ. MOSQUEE DE KARAOLÏN.

FEZ. RUE CONDUISANT DE LA BABEL MAHROUQ; A GAUCHE, MURAILLFR DE LA KASBAH DE FILALA.

PI. 5, page 3».

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ils vivent, avec leur famille, retranchés dans des fcasbahs y c'est-à-dire des enceintes suffisamment fortifiées pour leur permettre de soutenir, le cas échéant, un siège d'une certaine durée. En général, cependant, le caïd est choisi dans une des familles notables de la tribu, à moins que celle-ci n'inquiète par ses allures remuantes ou qu'elle témoigne de sentiments trop ouvertement hostiles au Maghzen, qui, alors, juge plus à propos de choisir un chef étranger pour ne point préparer une coalition contre lui-môme. Mais dans ce cas, il peut aussi arriver que, ce chef ne plaisant pas à la tribu, elle refuse de l'accepter, et l'autorité, tenue en échec, est quelquefois obligée de modifier son choix. Malgré tous ces inconvénients et les menaces suspendues au-dessus de lui, le poste de caïd est très envié ; d'ailleurs, son titulaire s'expose le moins possible aux mesures de rigueur et sait, à son tour, si bien pressurer ses administrés pour les faire débourser qu'il arrive encore à garnir très suffisamment sa propre escarcelle.

Certaines tribus jouissent de privilèges spéciaux, et d'une organisation différente : ce sont les tribus maghzen, sortes de colonies militaires dont les membres sont gens du Maghzen et durant toute leur vie à la disposition du sultan. De ce fait, ils sont exempts d'impôts et ont plus de chance que les gens des autres tribus de parvenir aux emplois publics et aux dignités gouvernementales. Leur ori-

guie remonte au xvi« siècle, à l'époque de rétablissement de la dynastie saadienne. C'étaient alors autant de corps de cavalerie formant la garde du sultan ou appuyant son pouvoir, et qui devinrent, avec les transformations apportées par le temps et les événements, . des tribus d'élite vivant sur des terres autrefois données à leurs ancêtres. Leur organisation est purement militaire. Les villes ma^hzen 1 sont gouvernées par un pacha de guich 2 , qui est une sorte de gouverneur militaire. De même que les tribus, elles fournissent un contingent déterminé et ces mohhasni, ou cavaliers, composaient autrefois toute l'armée marocaine 3 ; mais vers le milieu du xix« siècle, le sultan Sidi Mohammed ben Àbderrahman, ayant reconnu l'insuffisance de ses forces, s'occupa d'organiser une armée permanente à laquelle participeraient toutes les tribus soumises, et los mokhasni ne formèrent plus que la garnison stable des villes, en même temps qu'ils étaient employés aux opérations de police 4 .

1. Sont maghzen : les kasbahs de Marrakech et de Rabat; les villes de Larache (El Araïch) et Tanger en même temps que sa banlieue, puis quelques petites places fortifiées, disséminées dans ](ï pays, etc.

5, Le guich est la réunion des combattants fournis par la tribu.

H. IL* touchent une solde, et aussi une indemnité de nourriture et d entretien appelée le râteb.

4. Les modifications apportées à ce sujet par la conférence (l'Aigriras mais qui n'ont pas encore jusqu'ici été mises en vigue ur sont destinées à changer ces dernières attributions.

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A côté de cet élément héréditaire, le Maghzen comprend aussi un élément temporaire; mais ceoi plutôt dans Tordre administratif. Ce sont les gens qui, n'étant pas nés maghzen, le sont devenus par foliotions, c'est-à-dire ont été appelés à en faire partie durant une période limitée ou à vie, parce que leur habileté, leurs talents, parfois aussi leur influence ou quelque autre cause les désignait pour occuper les fonctions dont ils ont été investis. Peut-être est-il superflu d'ajouter que le personnel maghzen, par cela même qu'il représente une fraction du pouvoir, affecte de se considérer comme fort au-dessus du reste de l'humanité, et que, de ce fait, dans les villes impériales, il se tient totalement à part du reste de la population.

Les tribus insoumises ou de Blad-es-Siba, tout en étant en révolte, gardent cependant des rapports avec le Maghzen. Elles ne fournissent, naturellement, pas de contingents en hommes ou en argent, mais tout au plus une vague redevance, qui s'adresse au chef religieux. Les villes des plaines, de même que les régions à la portée d'atteinte du pouvoir, sont forcément Blad-el-Maghzen, et vis-à-vis d'elles, l'administration marocaine use largement du droit du plus fort; mais les tribus montagnardes ne sont plus accessibles à son action, aussi, avec celles-là observe-t-il une réserve prudente. Certaines tribus sont généralement soumises, d'autres toujours

remuantes; quelques-unes oscillent perpétuellement entre, ces deux états. Le sultan exige des tribus soumises qu'elles assurent le libre passage et la sauvegarde de la vie et des biens des voyageurs sur leurs territoires. Ce sont elles, aussi, qui lui fournissent les hommes avec lesquels il peut combattre les révoltés et l'argent pour faire face aux dépenses des expéditions et fournir au budget du Maghzen,

Jusqu'ici les impôts n'étaient que ceux imposés par le Coran : YAchour qui, d'après la stricte loi de Mahomet, n'aurait dû être payé qu'en nature et ne devait pas dépasser un dixième de la récolte en grains, olives, etc.; mais les agents du Maghzen, peu scrupuleux d'observer cette loi, en sont arrivés à exiger en argent le paiement de la valeur du tiers environ des récoltes, dont l'estimation, faite sur pied, donnait lieu à d'autres abus encore : le fonctionnaire qui était chargé de l'évaluer, tâchant d'obtenir de l'argent des contribuables pour garnir sa propre bourse, donnait à la récolte une valeur exagérée, puis la diminuait selon la petite somme touchée en échange de cette complaisance. Un tiers environ de ce qui reste aux indigènes est généralement prélevé encore comme impôt sur l'eau des rivières. Celle-ci, détournée au moyen de seguia construites par corvée, appartient en effet au sultan, qui la fait payer à ses sujets. La zekkat se

LE MAGHZKN.

rapporte aux bestiaux et enlève encore un tiers environ du reste, s'ajoutant à un autre impôt qui se paie par gourbi (hutte). Ecrasé d'impôts, le malheureux campagnard marocain en est réduit à cacher soigneusement toute trace, non pas de fortune, mais simplement de bien-être, pour ne pas devenir la proie d'un fisc toujours prêt à le dépouiller de ce qu'il amasse fort péniblement.

Abd el-Aziz voulut modifier les impôts existants en leur substituant le tertib, c'est-à-dire une taxe qui s'appliquait à tous, était établie d'après un tarif et prélevée sur les terres arables, le bétail, les arbres fruitiers. La réforme des impôts, comme d'ailleurs tout ce qui semble modifier quelque peu les institutions immuables au Maroc, a toujours été chose délicate, et, déjà au xvin* siècle, quand le sultan Sidi Mohammed (ben Abdallah) voulut imposer les balances des marchés aux huiles et au beurre, il fut obligé, pour rassurer les consciences effarouchées, de faire rendre par les ouléma une sorte de jugement qui reconnaissait au souverain le droit d'établir des impôts supplémentaires lorsque ses ressources étaient insuffisantes à l'entretien de son armée. Dans le cas présent, les tribus ne comprirent pas et refusèrent de payer. Ce fut le signal de la rébellion du nord-ouest qui, en 1902, favorisa l'apparition de Bou Amara.

A côté de ces impôts directs et réguliers, il faut

en compter d'accidentels et d'indirects, tels que la mouna pour les personnages officiels, la naiôa, ou impôt supplémentaire pour parer aux frais de la guerre, les amendes (datera). Certains monopoles, des droits sur les marchés, le revenu des douanes (en grande partie affermé pour garantir des emprunts étrangers) sont des sources de revenu de création relativement récente, qui viennent se placer à côté d'autres moins importantes. Il est dillklle d'évaluer le rendement de tous ces impôts; d'après les calculs les plus vraisemblables, on suppose qu'environ 20 à 30 millions étaient annuellement versés à la Bit-el-mal, c'est-à-dire au Trésor impérial ; le reste, et non la moindre part, s'arrêtant en route pour dorer les mains des divers fonctionnaires qui, à divers titres, entourent le souverain. La Conférence d'Algésiras a proposé un système établissant un meilleur rendement des impôts avec la création de nouveaux revenus, qui est de nature a faire disparaître bien des abus; mais l'on connaît, hélas! les difficultés que rencontre la mise à exécution des divers articles qui forment la fameuse convention

En attendant, l'argent des impôts, converti en pièces d'or, est divisé en deux parts inégales : l'une est affectée aux dépenses courantes, et l'autre est enfermée dans les mystérieuses cachettes de Fez, MiHunez et Rissani-Abouam , au Tafilelt. Les

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sommes sont transportées à destination par des convois de mules sous bonne escorte de soldats du maghzen, et pour que le secret ne soit point violé, on fait disparaître les esclaves après qu'ils ont enfoui les trésors.

Le Trésor— « qu'Allah le remplisse! » telle est l'éjaculation qu'ajoutent les Arabes chaque fois qu'ils en font mention — le Trésor, d'après les suppositions les plus vraisemblables, car on en est réduit aux conjectures, devrait se monter k quelques centaines de millions. Il comporte une réserve à laquelle il est formellement interdit de toucher, sauf dans le cas de djehad (guerre sainte), cas pour lequel il est spécialement destiné.

Le sultan, avons-nous dit, est le juge suprême de ses sujets. Cependant, en dehors de celle des capitales où il réside momentanément, la justice est rendue par ses représentants : caïds, cheiks ou pachas des villes. La loi, on le sait, c'est, dans la vie civile aussi bien que dans la vie religieuse, le Coran, plus ou moins modifié, selon la localité, par un droit écrit et aussi par le bon plaisir ou la cupidité du juge, qui n'éprouve guère de scrupules à faire acheter son verdict. Ceux qui savent le mieux appliquer les principes du livre saint sont appelés à siéger au tribunal du Chrâa où le Coran et ses commentaires, particulièrement celui de Sidi Khelil, fort en honneur au Maroc, tiennent lieu de code.

Le caïd ou le pacha siège ordinairement en plein air, dans une sorte de petite cour couverte, où il entend les plaignants et rend son jugement. Pour la justice civile, il est assisté de tolba ou lettrés. Los ;uloul (notaires) peuvent être appelés à remplir les fonctions d'arbitres dans les causes obscures. Les motifs de contestations sont rendus plus nombreux par la facilité avec laquelle se fabrique un faux. En effet, la signature de deux adoul suffît pour donner à un acte toute son authenticité, et celle des pn rties contractantes n'est nullement nécessaire ; de sorte qu'avec la complicité des notaires, il est aise de remanier complètement un contrat quand il n'a pas été légalisé par le cadi, ce qui est un moyen du se prémunir contre la fraude.

Au point de vue pénal, tous les musulmans devraient être justiciables du cadi ; mais le pacha et >•■■■ •-•-■iits interviennent dans les cas de simple police vt T par extension, aussi parfois quand le délit est plus grave.

Tout attachés qu'ils sont' à leurs mœurs et coutumes, les Marocains n'ont pourtant point une confiance illimitée dans la justice de leur pays, car ils sont très heureux de se mettre sous la protection d'une nation européenne, en vertu de la convention ' qui assure à tout indigène associé avec un Eu-

L Madrid, 1880.

LE MAGHZEX.

ropéen dans une entreprise ou exploitation commerciale, industrielle ou agricole, le bénéfice du protectorat de la nation à laquelle appartient son associé. C'est-à-dire qu'un Marocain associé à un Français ou employé par lui, devient protégé français; avec un Anglais, protégé anglais, etc., et que pour les délits qu'il commettrait ou les affaires litigieuses, il tombe sous l'autorité des lois françaises, anglaises ou autres, selon lesquelles il est jugé. Dos tribunaux sont institués dans les légations — celui de France relève, pour les appels, de la Cour d'Aix.

Ce système est si avantageux pour soustraire les indigènes à l'oppression et aux abus que petits et grands recherchent la protection — les juifs ont largement bénéficié du privilège — et il arrive parfois que le courtier d'un marchand européen, au lieu de se faire rétribuer par lui, le paie, au contraire, en échange d'une situation qui lui assure une justice plus équitable. Dans beaucoup d'associations, une partie du capital apporté par l'étranger est représenté par la valeur de la protection acquise 1 .

Parfois aussi, pour implorer la protection d'un

1. Les commerçants des villes de la côte se servent pour les affaires à l'intérieur de courtiers indigènes qui achètent les grains sur les marchés dans le pays, ou ont des associés agricoles, c'est-àdire sont en rapport avec des cultivateurs auxquels ils fournissent une avance et qu'ils font bénéficier de la protection européenne.

homme puissant, les Marocains en détresse ont recours à une immolation. Immoler un mouton devant la maison ou la tente d'un grand personnage, c'est se déclarer son fidèle serviteur et aussi, selon le cas, lui offrir un holocauste pour implorer sa protection dans une affaire quelconque. Les indigènes font cela aux bachadours quand ils veulent les supplier d'intercéder pour eux.

Dans leurs démêlés avec les gens du pays, les Européens peuvent choisir entre la juridiction de leur consul ou celle des caïds ; mais leur préférence n'est pas douteuse, car, devant les tribunaux indigènes, le témoignage d'un chrétien n'a pas de valeur contre un musulman.

Entre le Maghzen et ceux de ses sujets qui composent les tribus insoumises, la guerre est à l'état continuel, et plus ou moins latent. Quand celles-ci s'agitent violemment et qu'elles deviennent par trop remuantes, on est obligé de recourir aux grands moyens et une harka ou expédition militaire est décrétée. Celle-ci correspond, naturellement, à une levée supplémentaire et à l'appel de soldats fournis par les tribus maghzen. Si le cas est grave, les contingents ordinaires peuvent être doublés.

Quant à l'expédition elle-même, c'est plutôt une parade accompagnée de pillage qu'autre chose : le but principal étant, non de pacifier en s'efforçant d'établir l'ordre au milieu du désordre ou de rem-

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porter une victoire à la suite d'un combat rangé, mais de bluffer en étalant et en faisant évoluer devant l'ennemi les forces qui pourraient intervenir, s'il fallait aller jusque-là, puis de négocier à la faveur de l'intimidation. D'ailleurs, la mahalta, très décimée par de nombreuses désertions, mais encore imposante, est installée sur le territoire ennemi, et s'applique consciencieusement à le manger, c'est-àdire à le piller le mieux possible, justifiant les craintes de ceux qui prient le Ciel, < non pas de détourner la grêle, qui ne détruit que la moisson, ni de détourner les sauterelles, qui n'en veulent qu'aux récoltes», mais de les préserver des soldats du Maghzen, «qui détruisent la maison, égorgent les enfants, enlèvent les femmes et laissent derrière eux la ruine et le désespoir».

Entre temps, comme il faut aussi faire quelques démonstrations militaires, les cavaliers exécutent d'inoffensives fantasias pendant que des chorfa 1 , choisis par le Maghzen comme jouissant d'une grande influence locale, engagent avec d'autres chorfa, réquisitionnés par les tribus, une série de négociations dont le but inavoué est de semer la discorde entre les rebelles ou, tout au moins, de les dissocier. Une fois que l'accord est à peu près établi, que les conditions de soumission sont posées et

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