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CHAPITRE III

LES DIVERSES RÉGIONS MAROCAINES

Le Rif. — 'Les Presidios espagnols. — Les relations avec le Maghzen. — Point d'appui du rogui. — Le type rifain. — Le Gharb. — La région de Marrakech. - Le Sous et quelques villes du passé. — Rivalités de familles cbérifiennes. — Les grandes foires. — Les nomades. — Origine de la dynastie actuelle. — Une richesse du Tafilelt. — Les Ktouri des régions frontières.

LE vaste empire du Maroc, uniformément divisé en tribus et en c aidât s, ne comporte pas d'autre organisation territoriale ; mais il est cependant composé d'un certain nombre de régions suffisamment distinctes les unes des autres, qui forment chacune un ensemble ayant ses caractères particuliers. Ces régions peuvent, à grands traits, être classées ainsi : le Rif avec les Djebala, le Gharb, le Houz ou région de Marrakech, le Sous avec l'oued Draa, le Tafilelt, le sud-est marocain et enfin le bassin de la Moulouya. Dans les unes prédomine l'influence du sultan, tandis que d'autres sont totalement ou partiellement insoumises.

Une des contrées les plus farouches et les plus remuantes est, sans contredit, le Rif, cette dernière partie inexplorée du littoral méditerranéen, pays d'épouvante et d'effroi d'où, comme l'a dit M. Duveyrier — qui lui-même fut réduit à le voir de loin sans y pénétrer — on connaissait seulement ce qu'on peut en apercevoir du pont des navires.

Le Rif, dont la configuration offre beaucoup d'analogie avec notre Tell algérien — il peut d'ailleurs en être considéré comme le prolongement, — est cette bande de côte qui s'étend depuis la province d'Oran jusqu'à la tribu maritime de R'mara, non loin de Tetuan. C'est dans son territoire que se trouve enclavé le petit presidio de Melilla, dont la frontière, marquée par des tas de pierres blanchies à la chaux, s'étend en un demicercle de quatre kilomètres de rayon. Et elle sert de profonde démarcation, cette frontière; les soldats espagnols, qui tiennent garnison à Melilla, ne peuvent, sans risquer leur vie ou s'exposer aux coups de fusil de leurs turbulents voisins, s'aventurer au delà d'une bande de terrain neutre protégée par une ligne de petits forts; et l'établissement d'un de ces forts près d'un marabout faillit, en 1893, amener une guerre entre l'Espagne et le Maroc.

Il est expressément stipulé que les Européens ne pourront pénétrer au Maroc par le territoire de

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Melilla et que le commerce marocain doit rester entre les mains indigènes. Les Rifains, qui vont et viennent sur le territoire espagnol, doivent, avant d'y pénétrer, déposer leurs longs fusils et leurs armes; ils les laissent généralement dans une sorte d'auberge située à la limite, et les prennent au retour. Près de la porte de la ville se trouve la douane marocaine, établie en 1866 par un accord spécial, et par laquelle passe une certaine partie des importations.

L'Espagne ne tire pas grand bénéfice de la petite colonie, où elle a établi des pénitenciers, guère plus de Alhoucemas et des Zaffarines; mais elle tient à conserver, par un louable sentiment de tradition, ce petit coin de terre dont la conquête fut une page de son histoire ; ce qui n'empêche pas les militaires qui tiennent garnison dans la petite ville aux rues en décor d'opéra-comique rangées à l'abri de la forteresse, d'éprouver la sensation d'un exil.

Une tentative que fit l'Espagne, en 1854, pour châtier ses turbulents voisins sans l'intervention du Gouvernement marocain, ainsi que ses traités lui en conféraient le droit, amena indirectement la guerre de 1859-1860 et, en 1893, lui valut des représailles qui nécessitèrent une expédition pour venger les affronts. L'affaire se termina, vers l'époque de la. mort de Moulay El-Hassan, par le paiement d'une indemnité de vingt millions de pesetas.

Placés dans une forteresse naturelle, qui leur facilite le métier de pilleurs d'épaves, les Rifains ont toujours su conserver leur indépendance, et aucun peuple ne peut se vanter de les avoir asservis. Aujourd'hui encore, englobé dans le Maghreb, le Rif fait partie de ces territoires considérables que les Marocains qualifient dit nom de Blad-es-Siba (pays abandonné), ce qui signifie' que les liifains, n'ayant rien à redouter d'un souverain .s au s marine et sans armée puissantes, vivent dans un état de demi-indépendance. Les cadeaux ou oUrainles que leurs caïds peuvent envoyer au sultan ne représentent qu'une soumission très platonique : cadeaux et offrandes s'adressant au Chef des Croyants et non au suzerain, et le Maghzen, connaissant son impuissance à faire une conquête plus complète, satisfait à la vanité ou aux prétentions de la Cour chérifienne en leur donnant le nom d'impôt.

Pourtant, le Maghzen ne manqua jamais de profiter des occasions qu'il rencontrait pour agrandir son autorité. Chaque fois que s'éleva un différend avec lus voisins espagnols, une querelle entre tribus ou quelque incident de piraterie, il sut se placer en médiateur ou en policier, et, chaque fois, son influence semblait faire un petit progrès. Des agouti secrets sont chargés de cette besogne bien plus que les soldats, qui, en des cas pareils, se

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contentent d'exercer le métier de pillard et de emer la ruine derrière eux, entretenant dans une terreur salutaire les habitants du pays.

Pas n'est besoin de dire que le Rif a déjà plus d'une fois servi de refuge à des rebelles ou à quelque prétendant : il en faut peu pour allumer l'étincelle de .révolte qui couve toujours dans ces populations remuantes, aussi, dès l'apparition de Bou Amara, des agents du Maghzen furent-ils envoyés dans le Rif et chez les Djebala pour empêcher le soulèvement de s'étendre de ces côtés. Mais, depuis lors, l'influence du Rogui a longtemps tenu le Maghzen en échec et le Rif ne se pique point de fidélité à .son suzerain. Sans trop de peine, Bou Amara y a établi ses quartiers. Retranché dans son camp de Sélouan, à l'entrée des derniers contreforts des Kebdanas, il prétend faire régner son influence, aide au développement de la ville de Mohammedia, des factoreries de Mer-Chica et gouverne en souverain, entouré de fonctionnaires, tout comme Abd el-Aziz lui-même. Les récentes complications de la situation du sultan ont momentanément détourné de lui l'attention et les forces chérifiennes concentrées en face d'un danger plus pressant.

Sauf quelques exceptions, le Rif est plutôt fertile, et produit une végétation magnifique, dit-on; mais il est cependant des endroits qui ne récoltent pas suffisamment de céréales pour suffire à la consom-

mation annuelle; Ton supplée au déficit par des fruits frais ou secs et le produit de rapines.

Les Rifains, de race berbère, en ont les traits principaux. Ils sont, en général, plutôt grands et fortement charpentés. Leur peau, un peu brune, est tannée par le grand air, et dans leur mine, assez ouverte, passe souvent une expression de raillerie ou de brutalité. Comme costume, ils portent plus fréquemment la hendira de couleur terreuse; comme coiffure, ils ont le khît 1 brun fait en poil de chèvre où la rezàâ blanche ; ils ne se couvrent point la tête avec la tangia 2 ou la tarbouch* et leur tête, rasée entièrement, à l'exception d'une seule mèche, est exposée à toutes les ardeurs du brûlant soleil d'Afrique.

Les femmes ne sont point voilées. Un haïck sale les enveloppe ; un fichu blanc ou de couleur recouvre les cheveux, séparés en raie au milieu du front et tombant sur les épaules en deux nattes tressées de laine brune ou noire entremêlée aux mèches de cheveux. Leurs pieds sont nus ou chaussés de babouches rouges; des jambières berbères tricotées, à damiers blancs, bleus et rouges entourent parfois la cheville. Contrairement aux femmes de l'intérieur, elles n'emploient 'guère de

1. Sorte de turban fait de corde enroulée mainte et mainte fois.

2. Sorte de calotte en tricot de coton de plusieurs couleurs.

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